Lorsque Macron annonce le 13 avril que les écoles ouvriront leurs portes au premier jour du déconfinement, on se dit qu’il doit être en mesure de savoir dans quelles conditions cette reprise va avoir lieu. Bien entendu, il n’en était rien, il aura fallu attendre le 4 mai pour recevoir les premières instructions officielles et le protocole sanitaire. À partir de là, tout s’est fait dans l’urgence, toujours à contre-temps.

Tel pourrait être le triste refrain de la chanson de la réouverture des écoles. Car fiascos il y a bien eu. Et au pluriel s’il vous plaît.

Le travail avant tout

Rappelons sans plus attendre le premier fait d’arme de nos dirigeants, et pas des moindres : un joli bras d’honneur à la commission experte mise en place par le gouvernement lui-même. En effet, le conseil scientifique, sorte de réunion des grands sages gouvernementaux, préconisait, dans une note du mois d’avril, la réouverture des établissements scolaires en septembre. Macron et sa sacro-sainte reprise économique en décideront autrement en demandant aux enfants du primaire de retourner, pour certain.es, à l’école. Les collégien.nes et lycéen.es attendront. N’empêchant pas leurs parents d’aller travailler car pouvant se garder tout seul.es, leur retour dans les classes n’est pas une priorité. Il est important de noter ici que le retour des enfants à l’école a une importance cruciale. Si les médias se sont concentrés sur les fameux élèves « décrocheurs », il en va de même pour toutes et tous. Revoir ses ami.es, sortir de la bulle familiale, croiser les regards sur la période vécue, se confronter de nouveaux au collectif. Sans même parler des apprentissages scolaires, l’importance du retour des enfants à l’école est reconnu par la grande majorité des enseignant.es.

A Saint-Étienne sont prioritaires les enfants dont les deux parents travaillent. Une injonction injuste et anti-sociale, éloignant d’office les familles les plus fragiles de ce retour à l’école.

On aurait d’ailleurs pu naïvement penser que l’enjeu social de la ré-ouverture des écoles était soutenu par les dirigeants. Dans leurs divers discours, ils auront eu beau jeu d’exprimer leur souhait de voir le chemin de l’école repris pour les populations « éloignées » du contexte scolaire. La réalité est tout autre. A Saint-Étienne par exemple, où les parents ont rapidement reçu l’information suivante : sont prioritaires les enfants dont les deux parents travaillent. En plus d’intervenir dans les choix pédagogiques des équipes enseignantes (Perdriaux avait notamment décidé que les CP et CM2 devaient être accueillis en priorité), il ajoute à cela une injonction injuste et anti-sociale, décidée en accord avec l’inspection académique, éloignant d’office les familles les plus fragiles de ce retour à l’école.

Triste école

Le protocole sanitaire lui-même est un fiasco. Et sa sortie bien tardive, ne laissant que peu de jours aux écoles et aux municipalités pour s’organiser. Dans un premier temps, les enseignant.es porteront toutes et tous un masque en permanence. Les enfants de l’élémentaire aussi. Puis finalement non, les enfants n’en porteront pas. Rebondissement suivant, les enseignant.es devront le porter dès que la distanciation est difficile à respecter. Sens de circulation, lavage des mains incessant (minimum 8 fois par jour), bureaux isolés, matériel commun interdit, marquage au sol, un enfant par table à la cantine, etc. Et comment comprendre que le nombre de 10 personnes ne doit pas être dépassé pour un rassemblement au quotidien et que ce nombre passe à 15 à l’école ?

Si on ne doute pas que certaines règles demandent à être observées et respectées intelligemment, la raideur du protocole crée une école mortifère.

Le zèle de certain.es conduit à créer des situations ubuesques comme ces cours de récréation où l’on voit chaque enfant « jouer » tout seul dans un espace restreint tracé au sol. Triste école.

Les oublié.es

Si les enseignant.es ont déjà eu du mal à se sentir rassuré.es au milieu des nombreuses informations pseudo-médicales planant au-dessus de la ré-ouverture des écoles, les AESH (accompagnant.e des élèves en situation de handicap) ont, elles (ce sont très majoritairement des femmes), été complètement dénigrées. Leur mission induit, de fait, une proximité certaine avec les enfants accompagné.es. Leur reprise pose donc question. Si le protocole est dans toutes les bouches dirigeantes face aux caméras et derrière les micros, son respect passe au second plan lorsqu’il s’agit des AESH.

Alors que les enfants reviennent doucement à l’école, aucune information n’est envoyée aux AESH concernant leurs conditions de reprise.

Silence radio. Se rendant compte fort tardivement de son manquement, l’administration publie après coup un protocole spécifique pour les AESH. Et la situation est prise très au sérieux : pour exercer sereinement leur mission spécifique, les AESH auront des masques et devront respecter autant que possible la distanciation. Comme tout le monde quoi. Pendant ce temps, les chef.fes enchaînent les visioconférences, changeant de temps en temps de position sur leur canapé.

Volontariat

C’est peut-être là la plus grande lâcheté du gouvernement : reporter sur chaque famille la responsabilité de son propre choix.

Si l’idée de laisser aux parents le choix de remettre ou non leur enfant à l’école peut paraître souple et séduisante au début, elle a en fait des conséquences graves et importantes. En effet, en laissant le retour à l’école sur la base du volontariat, l’État rend responsable chaque famille de son propre choix. Si l’enfant tombe malade, ce sera de votre faute. Ajoutez à cela un protocole quasi-impossible à tenir mais derrière lequel il est facile de se cacher et vous obtenez un gouvernement tenu en dehors de toute responsabilité. Sauf que la question est mal posée : ll ne s’agit pas de savoir si les parents veulent remettre leur enfant à l’école mais plutôt s’ils peuvent. Il revient à l’État de savoir si, oui ou non, les conditions permettent le retour de toutes et tous. C’est là le rôle d’une institution. Bien sûr dans ce cas-là, les responsabilités ne sont plus les mêmes.

Complément d’objet, dénominateur commun et travail à distance

Cette crise tombe à point nommé pour certaines têtes pensantes du ministère de l’Éducation nationale. La mise en place des fameux 2S2C (sport-santé-culture-civisme) a pour but premier d’augmenter la capacité d’accueil dans les écoles tout en respectant des groupes d’enfants réduits. Mais ce qui se dessine au loin, c’est la pérennisation du dispositif. Tapis rouge pour sieur Blanquer, il peut faire appliquer son rêve le plus cher : du français et des maths jusqu’à la fin de l’année. Le reste, secondaire, sera « abordé » dans le cadre des 2S2C, mis en place avec des moyens bien différents suivant les municipalités. La richesse qu’est la polyvalence des enseignants du primaire est en train de se jouer. Et pour le secondaire, il faudra trouver du travail aux profs d’EPS, d’arts et de musique.

L’enseignement à distance ne peut remplacer la classe, la vraie. Pourtant, certainement perçue comme un levier de libéralisation de l’école et d’économie budgétaire, l’idée de son installation dans le temps commence à apparaître.

Autre trace nauséabonde que risque de laisser le confinement, le travail à distance. S’agissant d’un dispositif d’urgence mis en place par tou.tes les enseignant.es, la classe à distance a permis de maintenir un lien entre les enfants et l’école. Ni plus ni moins. Personne, ni enfant, ni parent, ni enseignant, ne vous dira que cela peut remplacer la classe, la vraie. Pourtant, certainement perçue comme un levier de libéralisation de l’école et d’économie budgétaire, l’idée que l’enseignement à distance pourrait s’installer dans le temps commence à apparaître. Ainsi, certain.es député.es ont fait des propositions en ce sens et l’idée a été soumise lors d’une rencontre au ministère avec les organisations syndicales. Ces dernières se sont bien entendu, à l’unanimité, opposé à cette idée.

Impréparation, informations contradictoires, déresponsabilisation de l’État au détriment du terrain. Tout cela a eu pour conséquence d’entourer la ré-ouverture des écoles d’un flou artistique de haut-vol. C’était donc le moment idéal pour le gouvernement et ses chiens de garde de lancer une nouvelle campagne de dénigrement des enseignant.es leur faisant assumer aux yeux de l’opinion public son indigence. Un ministre lâche discrètement que « si les salariés de la grande distribution avaient été aussi courageux que l’éducation nationale les Français n’auraient rien eu à manger ». Au risque de jouer dans la même cour de récréation, le corps enseignant sera tenté de répondre : c’est celui qui dit qui l’est.


Article publié le 29 Août 2020 sur Lenumerozero.info