Novembre 22, 2020
Par La Brique
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labrique.netCe samedi 21 novembre, dans le soleil de 11h, une jolie foule s’est rassemblée à l’appel de la Ligue des droits de l’Homme pour protester contre le projet de loi de « Sécurité globale ». La veille, la répression des journalistes et des militant.es réuni.es devant une Assemblée Nationale barricadée avait donné un aperçu désagréable de l’avenir : brutalisant toute personne en train de filmer, la polisse aura bien pris soin de montrer qu’elle n’attend même pas que les lois répressives soient votées avant de les appliquer. Que faire, que dire, lorsque l’autoritarisme fait plus que pointer le bout de sa botte cloutée ? La Brique était présente à ce rassemblement et vous livre l’essentiel de ce qui s’est dit… 

La Loi de la jungle policière

Du monde à l’appel de la Ligue des droits de l’Homme pour protester contre le projet de loi de « Sécurité globale ». Son article 24, adopté la veille, prévoit de punir d’un an de prison et de 45 000 euros d’amende la diffusion de « l’image du visage ou tout autre élément d’identification » des policiers. Tout en précisant que c’est pour leur propre sécurité (pour sauvegarder leur « intégrité physique ou psychique ») et, plus drôle encore, que cela est « sans préjudice du droit d’informer ». Résultat au vote de l’Assemblée Nationale : 146 votes pour et 24 contre.

Mercredi prochain, c’est le tour des autres volets à passer au plébiscite de la droite parlementaire : autorisation pour les flics de conserver leurs armes dans les établissements recevant du public, surveillance généralisée par les drones et caméras aéroportées, plus grande utilisation des services de sécurité privée et des municipaux pour gérer les missions de police… Rien, bien sûr, sur les violences policières, les entorses à l’État de droit, le racisme étatique, l’impéritie gouvernementale en ce qui concerne la crise sanitaire : la « sécurité globale » ne vise pas à protéger le peuple, mais à protéger les dirigeant.es.

Du monde, donc, sur cette place de la République, contre une atteinte à la liberté qui a même ému l’ONU et aussi pour sortir la tête de l’eau le temps de quelques heures pour revoir les ami.es et autres révolté.es d’une bien triste période qui pèse sur tout le monde. Mais outre cette petite bouffée d’air lumineuse, il y avait aussi tout un tas d’associations et de syndicats et puis quelques politicards. Les camarades de la CNT, de Sud, de la CGT (pas beaucoup), de l’UCL, etc. ; il y avait des écolos, Amis de la Terre ou non et Extinction Rebellion avec leurs jolis drapeaux de bambou ou de jonc qui paraissent en retrait sur ce genre d’événement purement politiques.

“Paroles, paroles”…

Comme l’heure semblait malgré tout un peu grave, nous avons écouté ce qui s’est dit, afin de voir si les représentant.es d’orgas allaient trouver les mots pour dire ce que nous vivons.

Présentation de la loi par un représentant de la LDH et appel à s’y opposer (« on s’éloigne d’une police au service d’une société démocratique »), suivi par l’Intersyndicale des journalistes qui, dans une intervention fleuve, rappelle que les journalistes précaires sont les premier.es concerné.es. Darmanin devant Bourdin quelques semaines plus tôt aurait été, selon l’intervenant, un peu trop franc : « Nous voulons interdire toute diffusion d’images des forces de l’ordre sur les réseaux sociaux ». Une représentante d’Amnesty International nous interpelle sur celles et ceux qui nous protègent sans être de la police (syndicats, associations, manifestant.es), suivie par une représente de la Cimade rappelant avec raison que les violences policières sont (aussi) les conséquences des politiques de non-accueil dans ce pays. À Calais, nous informe-t-elle, la communauté érythréenne a sorti un communiqué après un épisode violent où un homme a été touché au LBD au visage. Puis il y a eu le SAF (Syndicat des Avocats de France) – sueurs froides dans l’assemblée : on pourra être mis 48 heures en garde-à-vue du seul fait d’avoir filmé des policiers pendant qu’ils commettent, par exemple, des expulsions de lieux de vie de personnes exilées. On appelle aussi à s’opposer à la loi sur le séparatisme, car la liberté d’association y est aussi mise en cause.

Prise de parole particulièrement vaseuse et vide de la responsable verte (EELV), Karima Deli, qui trouve le moyen de prononcer les mots « France, patrie des Droits de l’Homme ». Enflammades lyriques de ce révolutionnaire de Patrick Kanner (Parti Socialiste, ancien membre du gouvernement Valls) qui parvient à se faire applaudir (son appartenance militante n’ayant pas été citée) ; discours martial de plus de 5 minutes de Quatennens, droit sur la ligne « protégeons la police républicaine », ce qui lui vaut quelques sifflets au fond à l’extrême-gauche. Arrive alors un interlude comique : il apparaît que la Préfecture, d’humeur taquine, fait survoler la manif par un drône. Puis viennent la CGT (qui rappelleque les « FDO » s’appellaient les « Gardiens de la paix » avant, mais que cela ne les empêchait pas de taper sur les gens et de les balancer par-dessus les ponts), Solidaires (« le gouvernement est en lutte contre son peuple »), le FUIQP avec Saïd Bouamama, le FSU (tout nul, il faut bien l’avouer, ça arrive…), Lutte Ouvrière dont le discours est identique à celui du FUIQP (et vice-versa) mais qui remplace « quartier » par « ouvrier » (chacun son combat : pour LO la loi prépare la répression de la classe ouvrière se soulevant en raison de la crise économique, pour Bouamama elle ouvre la porte à la répression invisible mais organisée des quartiers populaires se soulevant en raison de la crise économique…), People Health Movement avec Vladimir Nieddu venu inopinément nous rassurer sur l’état de ses cordes vocales tel le Tribun dans Ni Dieu ni César ni…, les Jeunes communistes qui ont l’air déjà tout séniles, avant la clôture par la LDH qui a vraiment bien organisé le tout, il faut le souligner.

Bref, même si tout le monde se déteste (ou presque), l’heure était à l’union, passons sur les petites différences.

Bilan : 18 interventions, moyenne d’âge de 51 ans. 14 hommes, 4 femmes. Moyenne de 2 min 32 de prise de parole avec, sur le podium, l’Intersyndicale des journalistes (7’20) et la LDH (7’00 et 1’52), puis la FI (5’24, au lieu de 2 min).

 L’opéra à 2 sous de Quatennens et le monde des hommes blancs

Mais il faut bien attribuer une palme toute spéciale de l’égocentrisme politicard à Quatennens. Après un discours 2 fois plus long que la moyenne, le voilà qui se croit obligé de se mettre en parade photographique un peu partout. Mélenchon est en campagne présidentielle,

Quand avec les membres d’associations et de syndicats, le député de FI a accompagné un responsable de la LDH déposer un courrier à la Préfecture, il ne s’est pas privé de poser avec une gravité de circonstance sur quelques photographies. Difficile de ne pas penser que, vraiment, il y a un problème fondamental avec “la” et “le” politique : la recherche de visibilité, la starification, le spectaculaire noient le message profond qui est de sauver la liberté des individus. Quelque chose d’écœurant dans ces postures factices, dans ces mots échangés juste pour que les photographes aient le temps de faire leur petite affaire, dans le travail même des photographes, dans toute cette mascarade qui dessert nos causes et nourrissent un système haïssable.

Et puis, les Cinq Sages Blancs qui ont parlé en dernier n’ont pas jugé utile de laisser la parole à une femme, la mère de Selom, mort suite à une course poursuite avec la police à Fives en 2017. Peggy L. semblait pourtant pouvoir dire un truc plus intéressant que les discours stéréotypés des professionnels de l’agitation tiède. Faute de temps ? Ou léger biais des organisateurs sur ce que doit être une parole acceptable ? Il est tout de même curieux que dans une mobilisation réclamant le droit de pouvoir continuer à protester contre les exactions policières, la parole des premières concernées passe à la trappe.

Voici ce que le collectif Selom et Matisse n’aura pas pu dire : vendredi 20 novembre, on a appris que les requêtes des familles  (reconstitution, interrogation d’un nouveau témoin…) ont été toutes refusées, en bloc. On approche bientôt des trois années depuis la mort des deux jeunes à Fives (voir Selom et Matisse : la VDN fait le SAV des flics, La Brique n°54). Peggy L. n’en tient pas rigueur à la Ligue des droits de l’Homme (bah oui, pas de la femme, enfin), et nous déclare :

 « Même si ça me déçoit, on n’est pas là pour taper sur les gens de la LDH. Déjà, si t’es venu en manif aujourd’hui, c’est que t’es pas perdu. Je me dis que bien qu’il y ait encore du chemin à parcourir, il faut qu’on le fasse ensemble. »

Signé : La Brique balancée




Source: Labrique.net