LC : Pour autant que nous avons pu découvrir, c’est la première grève générale qui ait eu lieu dans toute la Palestine depuis les années 1930. Pourriez-vous nous dire un petit peu ce qui l’a rendue possible ?

R : D’abord, ce n’est pas la première grève depuis les années 1930. En 1987, il y a eu une grève générale dans toute la Palestine historique : c’était la grève qui a déclenché la Première Intifada.

Pour la grève qui a eu lieu le 18 mai, il est important de comprendre que c’était une grève politique qui a eu des implications économiques. L’appel à la grève est venu de la base et elle a été dirigée par la base. Elle est venue de la rue avant que les divers représentants politiques n’appellent à la faire. Le Haut Comité de suivi des citoyens arabes d’Israël [Higher Follow-up Committee of Arab Citizens in Israel] [1] a finalement appelé à la grève, mais la demande pour la grève était très populaire avant qu’ils ne le fassent. Ce sont les gens dans les rues qui ont dit que la prochaine étape devait être une grève générale.

A ce moment-là, les Palestiniens résistaient partout, et ils résistaient en utilisant tous les moyens qu’ils avaient à leur disposition. La totalité de la Palestine historique était submergée dans la lutte. Ce n’était pas que les Palestiniens d’Israël sortaient manifester en solidarité avec les Palestiniens attaqués à Gaza, c’était l’affirmation que nous faisons partie de la même lutte, et que nous avons un combat à mener. En particulier, les communautés palestiniennes de la Palestine de 1948 [2] Les Arabes palestiniens qui sont restés dans leurs maisons à l’intérieur de ces frontières ont obtenu la citoyenneté [israélienne], mais ne sont pas traités en citoyens égaux. étaient confrontées à la violence des colons (police) et à la violence non-organisée menée par des citoyens juifs israéliens protégés par des agents de sécurité de l’état. Il y a eu un appel à une grève officielle dans la Palestine de 1948, puis à Jérusalem et dans le reste de la Palestine. L’appel à la grève et l’empressement à y participer ont cristallisé un sens de l’unité qui a re-émergé parmi nous, en tant que Palestiniens, pendant ce soulèvement, mais aussi un désir de se déconnecter des structures coloniales.

Le fait que la grève ait eu lieu dans ce contexte de lutte est ce qui lui a donné un ressenti et une forme différents. Elle a été appelée par des organisations établies et en Cisjordanie les syndicats n’ont rejoint l’appel qu’à un stade ultérieur, mais c’était l’organisation de la base qui a façonné le narratif autour d’elle et la manière dont elle s’est déroulée le jour même. Le manque de satisfaction avec les représentants politiques et les organisations établies a signifié que la rue s’est naturellement orientée vers une organisation collective, autonome par rapport à ces structures. Le fait que les partis politiques et les ONG établies n’étaient pas les organisateurs sur le terrain avant la grève a signifié qu’un discours politique différent pouvait façonner l’événement.

Les structures officielles avaient perdu depuis longtemps la connexion avec les réalités vécues des gens et cela les a rendus incapables de répondre aux réalités se déroulant sur le terrain.

LC : Au Royaume-Uni et aux Etats-Unis quand nous pensons aux grèves, nous pensons d’habitude à celles organisées par les syndicats — mais vous avez mentionné que c’est le Haut Comité de suivi qui a appelé à la grève générale plutôt que les syndicats de travailleurs. Quel rôle les syndicats ont-ils joué dans la grève, s’ils en joué un ?

R : Sur le territoire de la Palestine de 1948, il n’y a pas de syndicats pour la communauté palestinienne, soit les travailleurs palestiniens sont non-syndiqués, ou, s’ils sont dans des secteurs syndiqués, ils devraient faire partie du Histadrut israélien [3]. Donc il n’y a pas d’organismes représentant les travailleurs palestiniens. En Cisjordanie, la situation est différente, il y a des syndicats, mais même là-bas ce n’ est pas le mouvement syndical qui a appelé à la grève. Le mouvement syndical a été forcé de rejoindre la grève à cause de la forte demande populaire.

Le Haut Comité de suivi des citoyens arabes en Israël appelle souvent à des grèves, mais ce sont des grèves pour la communauté palestinienne en Israël seulement. Ils appellent souvent à ces grèves, mais avec très peu de politisation et une participation minimale. Cela en a conduit beaucoup à ne pas s’engager dans ces grèves, parce qu’elles ont un impact minimal sur l’économie israélienne et qu’elles ont donc un impact politique minimal. Les Palestiniens en nombre énorme qui travaillent dans le secteur israélien sont d’habitude abandonnés.

D’habitude, rien n’arrive ces jours-là, pas de politique dans les rues, pas de mobilisation. C’est fortement centralisé autour des établissements intracommunautaires [propriétés de Palestiniens], et donc les gens n’y voient pas de pouvoir, ni d’effets économiques. Vous ne voyez donc pas des effets politiques se manifestant sur le terrain.

Je pense que cette grève était différente. Elle façonnera ce qui arrive dans l’avenir. C’est analogue à la Journée de la Terre en 1976, quand Israël a essayé de confisquer d’énormes quantités de terres dans la Palestine de 1948, et a fini par le faire effectivement. La Journée de la Terre a été une grève massive dans la communauté palestinienne en Israël. Six personnes ont été abattues par la police israélienne ce jour-là.

LC : Nous avons vu les Palestiniens s’organisant dans leurs communautés et leurs quartiers pour protester et pour se défendre contre les attaques des colons au cours des dernières semaines. Quelle était la relation à la grève de ces organisations de la communauté locale et de défense de voisinage ?

R : Ce qui était si nettement différent dans ce soulèvement a été le niveau d’auto-organisation dans les communautés palestiniennes dans le territoire de 1948. Nous nous sommes nous-mêmes trouvés dans un endroit où nous avions à nous auto-organiser et nous avons découvert que nous pouvions le faire effectivement. Des comités locaux ont été développés. Des groupes locaux et des sortes d’organisations politiques autonomes, loin des structures établies, avaient lieu sur le terrain. Ainsi à Haifa, par exemple, nous avions un comité de défense de quartier, un comité de soutien juridique, un comité de soin médical et un comité de santé mentale. Il y avait différentes formes de comités locaux, indépendants et collectifs, qui travaillaient dans le cadre de ce soulèvement et Haifa n’était pas le seul cas. C’est le scénario auquel nous avons assisté dans de nombreuses zones différentes.

Le sentiment de solidarité au sein des différentes communautés palestiniennes était élevé. Par exemple, Lydd a été l’un des épicentres de la lutte. A une certain point, la police israélienne ne pouvait pas gérer Lydd et ne pouvait pas le contrôler. L’état israélien a annoncé un état d’urgence dans cette ville et un couvre-feu militaire a été imposé. Il y avait du personnel militaire marchant tout autour de la ville et essayant de prendre le contrôle. Les gens étaient effrayés à l’idée d’aller acheter des produits, les gens n’allaient pas travailler, etc. Ce qui est arrivé, c’est que des cargaisons de nourriture, de légumes, de viande, de produits laitiers, de couches pour des enfants, tout ce dont vous avez besoin pour survivre sous couvre-feu militaire, ont été expédiés à Lydd par des gens qui s’organisaient juste pour faire que ces trucs y soient envoyés.

Donc vous voyiez un retour à ce que cela signifie de s’organiser indépendamment et de façon autonome, pour une communauté colonisée à l’intérieur de la structure coloniale. Israël a constamment essayé d’amener des communautés palestiniennes en Israël dans les orbites de l’état et de faire qu’elles perdent leur identité nationale, ce qu’on appelle israélisation. Cela a été la stratégie depuis la défaite d’Oslo et elle a été agressivement poursuivie depuis la deuxième intifada et l’assassinat de 13 Palestiniens citoyens d’Israël aux mains de la police israélienne. Pour le peuple palestinien, Oslo a été une défaite qui a enraciné notre fragmentation, enraciné cette idée que « chaque section du peuple palestinien a une destinée différente et un combat différent à mener », mais ce que nous avons vu dans ces deux semaines, et cela continue jusqu’à aujourd’hui, c’est un rejet complet de cela. C’est le retour à un sentiment d’attention collective et indépendante, de l’attention d’une communauté et un sentiment de communauté collective et de lutte politique.

Donc je pense que c’est ce qui était différent dans ce qui s’est passé et ce qui l’a rendu possible, ce qui a rendu naturel que les gens demandent la grève générale et prennent un rôle actif dans la mobilisation et la participation. Les gens pensent déjà de manière collective à propos d’eux-mêmes, ce qui n’était pas arrivé depuis réellement longtemps. C’est qui rend cela puissant, parce que quand vous avez eu les représentants politiques appelant à la grève, lui donnant cette légitimité, vous aviez déjà des structures sur le terrain qui étaient capables de se mobiliser pour elle et de travailler pour donner un sens à la grève générale différent de ce que nous avions vu dans le passé.

Les militants ont travaillé partout pour politiser la grève. Le comité général l’a demandée, mais il n’a rien produit pour la soutenir. Un travail a dû être effectué sur le terrain, pour pousser à la grève, la politiser et lui donner un récit politique. Il fallait également s’assurer qu’il s’agisse d’une grève active et conflictuelle, et non d’une grève où les gens restent assis chez eux, comme c’est souvent le cas. Ainsi, des groupes d’organisation ont partout commencé à faire campagne pour la grève et à développer un récit selon lequel il ne devrait pas s’agir uniquement d’une grève intra-communautaire ; ce que nous recherchons, c’est que ceux qui travaillent dans les industries israéliennes soient en grève, et que nous fermions en quelque sorte nos propres communautés, mais sans ne faire que les fermer et rester à la maison. L’objectif était de se mettre en grève, d’être encouragés et renforcés par un acte collectif de défi et de revendiquer notre espace.

LC : Pouvez-vous nous dire comment la grève s’est passée ?

R : C’était une grève organisée en moins de deux jours. L’auto-organisation qui s’est développée avant la grève a débordé et a façonné la grève elle-même. Ce qui était incroyable, et je pense vraiment puissant, était que chacun avait quelque chose à faire. Tout le monde était impliqué, les écrivains écrivaient là-dessus, les musiciens faisaient des chansons qui pouvaient améliorer le moral des gens. Les graphistes faisaient des documents. Cela vous donnait une idée d’à quoi une société en bonne santé pourrait ressembler, une société où tout le monde a quelque chose à quoi il ou elle peut contribuer. Les gens faisaient leur propre documentation, des textes, proposant chacun d’autres arguments importants sur la manière de mobiliser pour une grève, sur ce que vous pouvez faire le jour de la grève, sur ce que vous pourriez faire après la grève, simplement en partageant des tas de suggestions. Toute personne qui avait une bonne idée la mettait sur papier, ou la partageait sur écran. il n’y avait pas de titres ou de slogan pour dire que c’était le parti politique de quoi que ce soit, les gens produisaient simplement ces choses et les diffusaient en masse. Bien sûr, les mieux écrits ou les plus solides politiquement ont obtenu plus d’attention. C’était important, parce que cela mettait la politique au premier plan et cela a commencé à raconter la grève.

A Haïfa le jour de la grève, il y a eu des activités dans tous les quartiers palestiniens de la ville. Ce n’était pas un événement qui se produisait de manière centralisée, mais dans toutes les communautés qui, au cours des 10 derniers jours, avaient été brutalisées par la police israélienne, où des centaines de personnes avaient été arrêtées, où les portes des maisons avaient été fracassées, où des gens avaient été agressés, etc. Le jour de la grève a été notre jour, nous nous emparons de l’espace, nous n’organisons pas des événements dans des institutions privées, nous allons les faire dans les rues, en public, dans les parcs, etc. Dans tous ces lieux différents, des choses étaient planifiées, de la peinture pour les enfants, des histoires, des ateliers, éduquer les gens sur leurs droits, que faire quand ils sont arrêtés. Il y a eu des visites guidées et des histoires sur des quartiers particuliers, avant la Nakba et après. A la fin de la journée, il y a eu une manifestation où tout le monde est venu. Cela a été une belle journée, qui a vu émerger des relations entre des personnes qui avaient été brutalisées, et pourtant dynamisées. Redécouvrant ce sens du pouvoir collectif, faisant des rues un espace sûr pour que des gens y soient et se rattachant aux différents besoins de la communauté.

Partout où c’était la grève, et particulièrement dans les grandes villes et les grandes cités, vous aviez des personnes faisant de la mobilisation pour la grève sur le terrain. L’adhésion à cette grève générale, à laquelle on a appelé avec un préavis aussi court, vous montre vraiment le pouvoir du moment et le sentiment qui submergeait tout le monde.

Ramallah et d’autres cités de Cisjordanie ont assisté ce jour-là à leur plus grande manifestation depuis des années. A Ramallah, la manifestation a été gargantuesque. Certains disent que c’est la plus grande démonstration que Ramallah ait jamais vue. Pas juste faire grève et rester à la maison, faire grève et sortir dans les rues, faire grève et affronter les checkpoints militaires israéliens. Et aux carrefours ce jour-là, des gens ont été abattus en résistant aux points d’intersection et aux checkpoints. Donc tout bien considéré, ce n’était pas une grève passive, dans le sens où il ne s’agissait pas seulement du niveau d’adhésion à la grève et du fait de ne pas aller travailler. Mais c’était aussi un bouleversement dans le sens de ce qu’on fait un jour de grève et de la manière d’organiser une grève.

C’était réellement puissant et une leçon pour nous tous sur la façon de faire de la politique. C’est l’affrontement, mais à la fois aussi la manière dont vous dynamisez les gens pour qu’ils soient capables de continuer à être impliqués dans l’affrontement. A ce moment-là, chaque manifestation était attaquée, des centaines de personnes avaient été emprisonnées, nous avions tous les yeux larmoyants à cause des gaz lacrymogènes. Au moment de la grève, nous étions fatigués d’être dans des confrontations, l’une après l’autre, et de ne pas pouvoir être ensemble collectivement et reconnaître notre capacité, à exploiter cela et à chérir la beauté et la puissance de qui nous sommes et de ce que nous avons été capables de créer en dépit de tout. A côté de son impact économique, c’était la capacité à surmonter tout cela qui a rendu cette grève si puissante.

LC : Vous avez beaucoup parlé de l’importance politique de la grève, mais vous venez de mentionner qu’elle a aussi eu un impact économique. Pouvez-vous en dire plus là-dessus ?

R : Le secteur israélien du bâtiment dépend énormément des travailleurs palestiniens, à la fois de ceux du territoire de la Palestine de 1948 mais aussi de ceux de Cisjordanie. Plus de 65000 travailleurs palestiniens se rendent quotidiennement en Israël pour travailler dans le bâtiment. Donc ces personnes doivent passer les checkpoints dans les deux sens chaque jour pour ensuite travailler avec de bas salaires, dans d’horribles conditions, etc., et il y a environ 90000 Palestiniens de la Palestine de 1948 qui travaillent aussi dans le secteur de la construction. Le jour de la grève, entre 110 et 150 personnes de Cisjordanie seulement ont passé les chekpoints pour travailler dans la construction. Et je prends seulement le secteur de la construction. Cela vous montre la puissance de la grève. Selon les estimations israéliennes, la grève a coûté au secteur du bâtiment 130 millions de shekels (28 millions de livres, 33 millions d’euros), rien que ce jour-là. D’autres secteurs particuliers, comme le secteur médical, reposent aussi lourdement sur le travail palestinien. Le niveau de participation dans ce secteur spécifique n’est pas encore clair, mais on a dit qu’il y avait une grande participation. Beaucoup de personnes dans le territoire de la Palestine de 1948 ont aussi demandé des congés maladie et des choses comme cela, parce que pour les Palestiniens d’Israël prendre part à une grève, et particulièrement à une grève politique, est illégal. Beaucoup de gens ont perdu leur travail parce qu’ils l’avaient fait, donc ce n’est pas comme en Cisjordanie où tous les secteurs sont en grève, tout le monde est en grève et tous les syndicats sont impliqués, et derrière la grève. C’est une genre de scénario différent. Il s’agit de faire que les gens croient dans la grève. Ensuite ils participent, ce qu’ils ont fait dans ce cas.

Beaucoup d’employeurs ont dit aux travailleurs, si vous ne venez pas et si vous faites la grève, ne revenez pas travailler. Certaines personnes ont même dit qu’ils ne participeraient plus à la grève et les employeurs ont continué à les punir en leur disant que c’était maintenant trop tard. Prendre part à une grève « illégale » n’est pas une affaire banale. La communauté palestinienne en Israël est terriblement appauvrie, elle est déjà massivement au chômage. Donc que les gens perdent leur travail n’est pas une affaire accessoire. Dans beaucoup de familles, il y a un seul travailleur, une seule personne qui a des revenus, donc que cette personne perde son travail, même si c’est à une station d’essence, c’est important. Cela aura une influence importante sur la vie quotidienne de la famille.

LC : Vous avez parlé des manifestations qui ont eu lieu dans toute la Palestine de 1948 avant la grève et des jeunes manifestants qui ont été arrêtés. Pouvez-vous nous dire à quoi ressemblait la situation pour les travailleurs palestiniens dans la Palestine de 1948 avant la grève ?

R : La grève s’est produite dans un contexte où toutes les communautés étaient plongées dans la lutte. Ce n’étaient pas seulement des communautés plongées dans la lutte vis-à-vis de la police ou des représentants de l’état. Il y avait des citoyens israéliens normaux — tout le monde les appelle ultranationalistes, mais ce sont juste des citoyens israéliens normaux —, marchant dans des quartiers palestiniens avec des bâtons et des fusils, protégés par la police et attaquant les gens dans leurs maisons et dans leurs communautés. Les maisons palestiniennes ont été marquées pendant la journée pour que ces bandes viennent les attaquer de nuit. Et donc le sentiment d’être agressés et d’avoir à se défendre était quelque chose qui était déjà présent, beaucoup de gens n’allaient pas travailler par crainte pour leur vie. Pourquoi iriez-vous travailler dans un restaurant quand vous savez qu’à tout moment, en tant que serveur dans ce restaurant, vous pourriez être agressé ? La peur d’être un Palestinien dans des établissements israéliens était déjà présente et cela a vraiment poussé beaucoup de gens à appeler à la grève. C’était du genre : « Wouah, je ne peux plus être un serveur comme vous savez, je le fais mais j’ai peur d’être attaqué. »

Beaucoup de travailleurs dans les stations service sur les autoroutes sont des Palestiniens et ces travailleurs étaient agressés sur leur lieu de travail. Ce qui s’est donc passé, c’est que les stations services et les boutiques ont fermé et que vous n’aviez donc que le self service si vous vouliez un plein d’essence et il y avait seulement un tout petit guichet où vous pouviez commander des choses parce que les gens étaient agressés sur leurs lieux de travail. Quand votre capacité à vivre et vos moyens de subsistance sont en jeu, plein de gens ont peur, donc certains n’allaient pas travailler de toute façon.

Les gens évitaient les établissements israéliens et n’allaient pas dans les cités et les villes israéliennes. A Bat Yam, quelqu’un a été lynché et il a presque été battu à mort. Tout a été filmé. Les Palestiniens conduisant des voitures étaient arrêtés et attaqués sur le chemin du travail ou de retour du supermarché. Donc dès avant la grève, la situation, c’était que les gens sont retournés dans leurs propres communautés. Si j’étais un étudiant vivant dans un dortoir à Tel Aviv, je suis retourné chez moi. A l’université Ben Gourion, les résidences universitaires ont été attaquées. Des bandes sont dans les résidences en cherchant des Palestiniens, manifestement protégées par la police et les services de sécurité de l’université. Quelques-uns des étudiants sont encore, de fait, en prison maintenant et ils devront faire face à des poursuites.

Donc la situation avant la grève générale était déjà une situation de fracture, déjà en train de se dérouler. C’était vraiment apparent, à la fois la fracture des communautés sous attaque, mais aussi le fait que des communautés se dressent avec l’idée de se défendre et également de participer à la résistance. Donc ce n’était pas seulement une agression d’un côté. Je pense que c’est important qu’il ne s’agissait pas seulement d’une communauté sous attaque, que c’était une communauté qui résistait et se défendait face à ces attaques. Cela a créé un niveau énorme de résistance à l’intérieur de la communauté, qui continue encore à se traduire aujourd’hui dans un travail collectif ou un appel à boycotter les établissements israéliens, etc.

LC : Maintenant que la grève est finie, quelles sont les prochaines étapes possibles pour la résistance en Palestine ? Quelles sont les choses clés que les travailleurs en Grande-Bretagne peuvent faire pour soutenir les Palestiniens ?

R : Il y a un sens d’unité qui a été créé parmi les Palestiniens, et c’est un événement qui change la donne dans le paysage politique. Pour les Palestiniens, particulièrement en Israël, la grève nous a poussés à redécouvrir notre pouvoir économique. L’idée de nous comme collectif de 2 millions de personnes ayant un pouvoir économique a ré-émergé dans la conscience des gens. Il y a des mouvements émergeant maintenant, pour que les gens boycottent les établissements israéliens ou n’achètent pas dans les commerces israéliens, qu’ils se focalisent sur les produits faits par les Palestiniens, et ainsi de suite, particulièrement parce que la société israélienne mène aussi une campagne de boycott contre les Palestiniens en guise d’outil punitif. Donc qu’est-ce que nous faisons pour nous mesurer à cela ?

Pour moi, c’était fascinant, parce que j’ai participé à des grèves auparavant, principalement au Royaume-Uni, où ce sont des demandes purement économiques, les salaires, etc. Les grèves politiques sont différentes. Les grèves politiques qui ont des implications économiques sont si différentes des grèves basées sur des demandes concernant un lieu de travail ou un secteur particuliers. Ces grèves sont arrivées à cause de la pression de la base et c’était authentiquement une demande populaire. Ce n’est pas quelque chose où vous avez besoin de commencer maintenant à convaincre les gens, et où ceux au pouvoir devaient adhérer à cette demande. C’était une expérience fondamentalement différente. Je pense que pour beaucoup de ceux qui ont participé à la grève et ont vu ce qu’une grève pouvait être, nous n’allons pas revenir en arrière à des grèves « étroites ». Cela a réinséré la politique de la grève dans la conscience collective d’une manière que nous n’avions pas vue, je pense, depuis la première intifada en 1987.

La grève était seulement une partie d’un plus long processus de résistance qui se développe sur le terrain. Cela tourne surtout autour de la question de l’auto-organisation. Cela continuera au-delà de la grève. C’est une question pour nous, pour les Palestiniens du territoire de 1948, de déterminer comment nous pouvant établir des institutions qui représentent vraiment les travailleurs palestiniens, tout en sachant qu’ils ne seraient probablement pas reconnus par les colonisateurs. Nous n’avons pas changé l’équilibre des forces en deux semaines. Cela prendra des années, mais la question qui va préoccuper beaucoup d’entre nous dans les jours, les semaines, les mois à venir, c’est comment nous allons construire à partir d’où nous sommes maintenant.

Les colonisateurs sont déjà en mouvement. Ils essaient de briser notre capacité collective à agir, en particulier par des arrestations massives et violentes. Depuis le 9 mai, plus de 1500 personnes ont été arrêtées. Les détenus font principalement partie de deux groupes : les enfants et les jeunes de la classe ouvrière. Ils sont ciblés parce qu’ils étaient ceux qui menaient le soulèvement dans les rues. Que cela a été la classe des gens qui se sont soulevés en Palestine est très, très important. Ce n’était pas un soulèvement mené par une élite. C’était majoritairement le soulèvement des classes ouvrières palestiniennes dans la Palestine de 1948 et d’autres régions.

Le soutien aux détenus est important et fondamental. Ce n’est pas seulement une question de soutien juridique, mais c’est fondamentalement la question de la manière dont vous maintenez la résilience des gens. Il s’agit de la manière dont nous maintenons notre capacité collective à résister, parce que les arrestations sont utilisées comme une façon de fragmenter, d’intimider et d’écraser la volonté des gens à transformer la vie qu’ils vivent. Nous voyons cela très clairement et cela a été affirmé par les responsables de la sécurité israélienne lorsqu’ils ont déclenché des opérations de maintien d’ordre, peignant tous ceux qui sont arrêtés comme des criminels. Nous lancerons un fond pour le soutien juridique aux détenus et partagerons bientôt un lien pour que les gens puissent faire des dons.

Quoi que nous fassions dans les prochaines étapes, cela devra se construire sur ce qui a été créé à travers la grève. Ce qui a été créé est un sens de la communauté et une connexion entre les formes différentes de luttes et de sections du peuple palestinien. Nous appelons cela le soulèvement de l’unité et de la dignité, parce que l’élément d’unité a été si fort. Ce n’est pas une question évidente parce le projet colonial israélien a toujours oeuvré à fragmenter les Palestiniens. La fragmentation n’est pas seulement une fragmentation géographique, mais aussi celle de nos différentes expériences vécues. Ce qui vient d’arriver a annulé cela et a montré l’échec de ce projet. Si nous voulons faire quoi que ce soit dans l’avenir, cela viendra de la compréhension que nous avons brisé cela et que leur projet a échoué.

Quiconque fait partie du paysage politique traditionnel est dans une grande crise, parce que ce qui arrive maintenant est différent de ce qu’ils ont fait pendant les dernières 73 années. C’est un beau défi ! En termes du mouvement syndical, le mouvement syndical international a montré une solidarité claire et ferme avec ce qui se passe. Nous avons vu les dockers d’Afrique du Sud, d’Italie et d’autres endroits refuser de s’occuper des cargaisons israéliennes. En Italie, c’était une cargaison d’armes réelles qui partait en Israël.

Au Royaume-Uni, le syndicat des brigades du feu a refusé de faire descendre des manifestants qui occupaient le toit d’une filiale d’une compagnie militaire israélienne, Elbit Systems. La compagnie fabrique des drones qui sont régulièrement utilisés par l’armée israélienne dans des attaques. Je pense que dans ces événements nous pouvons voir un modèle de la solidarité syndicale concrète, directe, et de l’action qui transforme les réalités sur le terrain. C’est important pour les syndicats de prendre note et ensuite d’agir à l’appel palestinien pour BDS [4]. BDS soutient le principe simple que les Palestiniens ont les mêmes droits que le reste de l’humanité. Plus d’information ici. Cela signifie agir pour boycotter, toute entité, publique ou privée, qui soutient l’oppression israélienne du peuple palestinien, dévinvestir d’elle et la sanctionner.

De nombreux syndiqués ont leurs fonds de pensions investis soit dans des compagnies israéliennes qui sont directement impliquées dans le maintien d’un système d’oppression soit dans des compagnies internationales qui sont impliquées dans le même processus. Donc il y a plein de choses que les syndiqués peuvent faire. Un élément important est l’information sur la lutte palestinienne, sur ce qui se passe en Palestine et sur sa nature en tant que lutte anti-raciste et anti-coloniale. Ce n’est pas une question d’aide humanitaire, mais d’aide à la lutte contre un système d’oppression.

Dans le contexte britannique, cela signifie aussi reconnaître et combattre le rôle du colonialisme britannique. La forme particulière du colonialisme dans lequel nous vivons a commencé en 1948. Cependant, la Palestine a été colonisée avant cela par l’Empire britannique. Une partie de la situation difficile dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui est le résultat direct des entreprises coloniales britanniques et de l’impérialisme dans la région et dans le monde. Donc nous avons besoin d’une éducation politique qui nous permette de former des campagnes qui sont solides et n’abandonnent pas quand nous sommes attaqués — parce que nous le serons.

Pour les lecteurs du Royaume Uni, vous pouvez joindre le mouvement BDS, soutenir ces questions dans l’organisation de votre syndicat, rejoindre les groupes de solidarité avec la Palestine [5], intégrer nos luttes dans les vôtres et dans celles qui ont déjà lieu, particulièrement les luttes anti-racistes. BDS peut faire partie de la transformation de votre propre lieu de travail et de votre prise de contrôle sur les décisions à propos de votre propre travail et de votre plan de pension. Cela conduira à un changement en Palestine, mais c’est aussi une lutte pour démocratiser votre propre travail. Les travailleurs devraient avoir leur mot à dire sur leur lieu de travail, sur ce qu’il produit, ce dans quoi il est impliqué et où va l’argent — que ce soit en Palestine ou dans le monde entier.




Source: Laboursolidarity.org