Août 20, 2020
Par Zones Subversives
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Les liens entre le rap et le militantisme semblent complexes. Cette musique peut faire l’apologie de la rĂ©ussite individuelle mais permet aussi de porter une critique de l’ordre social. MalgrĂ© sa dĂ©rive commerciale, le rap demeure une musique rĂ©alisĂ©e par les exploitĂ©s pour les exploitĂ©s. 
 

L’affrontement entre Booba et Kaaris a permis une nouvelle vague de dĂ©nigrement de la culture rap. Cette musique est associĂ©e Ă  la trahison sociale, Ă  la rĂ©cupĂ©ration marchande, au consumĂ©risme clinquant, au machisme pornocrate et Ă  la violence de rue. Pourtant, le rap renvoie Ă  une autre histoire.

La culture hip hop Ă©merge dans les ghettos noirs amĂ©ricains avant de se diffuser dans les quartiers populaires Ă  travers le monde. Le rap incarne la rĂ©volte des exploitĂ©s contre un systĂšme qui les dĂ©truit. Le message mĂȘle rĂ©bellion et dĂ©sir d’émancipation. Les textes Ă©voquent les galĂšres du quotidien, entre humiliation et colĂšre. Le rap reste liĂ© Ă  la critique sociale. La revue Mouvements explore ce rap politique dans son numĂ©ro 96 intitulĂ© « Le battle du rap : genre, classe, race Â».

 

                                           

 

Contre les oppressions

 

Keivan Djavadzadeh Ă©voque le rap fĂ©minin aux Etats-Unis. Le gangsta rap triomphe Ă  partir des annĂ©es 1990, incarnĂ© par Ice-T, le NWA ou encore Snoop Dog. Cette musique puise dans l’expĂ©rience des jeunes hommes noirs dans les ghettos amĂ©ricains. Ce rap Ă©voque les violences policiĂšres, le chĂŽmage de masse, la drogue et les guerres de gangs. Ce style de rap se moule dans les codes de la virilitĂ©, avec l’argent facile et les femmes objets. Mais des rappeuses parviennent Ă  s’imposer sur la scĂšne du gangsta rap. Pour cela, elles en adoptent les codes. Elles valorisent la violence et le conflit avec les institutions comme la police et la justice. Elles retournent le stigmate et se dĂ©signent elles-mĂȘmes comme « bitch Â».

Ces rappeuses refusent de jouer les femmes respectables, à travers la soumission à une morale sexuelle. Dans la société patriarcale, si les hommes peuvent multiplier les relations sexuelles, les femmes doivent rester dans le puritanisme. Au contraire, les rappeuses revendiquent le contrÎle de leur propre sexualité. Loin de se conformer au modÚle de la femme objet, elles moquent leurs partenaires masculins qui ne prennent pas en compte leurs désirs à elles.

Ensuite, les rappeuses refusent d’idĂ©aliser les relations amoureuses. Elles critiquent les rapports de sĂ©duction et le cadre du couple. Ces femmes affirment leur indĂ©pendance et s’offrent la possibilitĂ© de multiplier les partenaires. Les rappeuses Ă©voquent Ă©galement les difficultĂ©s financiĂšres des jeunes mĂšres noires cĂ©libataires qui doivent vivre des minimas sociaux. Le gangsta rap, souvent prĂ©sentĂ© comme nihiliste, porte toujours un discours contestataire.

 

Virginie Brinker se penche sur le rap de Casey et ses rĂ©fĂ©rences Ă  Franz Fanon, un intellectuel marxiste et anti-colonialiste. Les textes de Casey Ă©voquent le racisme comme l’hĂ©ritage de l’esclavage et de la colonisation. La rappeuse est Ă©galement influencĂ©e par Fanon lorsqu’elle Ă©voque l’aliĂ©nation et la soumission liĂ©es au racisme.

Casey adopte une littĂ©rature polĂ©mique, avec des mĂ©taphores guerriĂšres. Pour Fanon, la violence est Ă©galement le seul moyen de chasser le colonialisme et le racisme. Casey reprend la mĂ©taphore de l’enfermement pour Ă©voquer les normes et les lois. Elle insiste sur la transgression de l’ordre injuste du monde Ă©tabli. Casey reprend le discours de Fanon pour son constat critique. NĂ©anmoins, la rappeuse n’évoque pas la dimension universaliste et Ă©mancipatrice de l’Ɠuvre de Fanon. L’intellectuel marxiste s’inscrit dans la perspective d’une sociĂ©tĂ© sans races et sans classes.

 

La rappeuse Casey au centre du groupe Ausgang, le 2 février 2017, à Paris.

 

Rap et militantisme

 

Louis JĂ©su se penche sur la dimension politique du rap français. DĂšs le dĂ©but, le hip hop reste diversifiĂ©. Des chansons festives et dansantes cĂŽtoient un discours plus sombre et critique. « Depuis son Ă©mergence, le rap français est simultanĂ©ment militant et festif, contestataire et consensuel, grave et lĂ©ger, populaire et Ă©litiste, esthĂšte et mainstream Â», dĂ©crit Louis JĂ©su. NĂ©anmoins, les rappeurs sont invitĂ©s dans les mĂ©dias pour Ă©clairer le « malaise des banlieues Â».

Une typologie peut s’observer. Le « rap ghetto Â» exprime une culture de rue, entre dĂ©linquance et posture virile. Il est portĂ© par les fractions les plus prĂ©caires des classes populaires. Le « rap de variĂ©tĂ© Â» se conforme aux standards de la musique commerciale. Il est incarnĂ© par les fractions les plus hautes des classes populaires. Un « rap hybridĂ© universel Â» s’appuie sur une recherche musicale esthĂ©tique, et parfois sur un discours moral.

Le « rap rĂ©aliste Â» s’attache Ă  dĂ©crire le quotidien des quartiers populaires. L’approche peut s’inspirer du vĂ©cu ou alors d’un discours plus militant. Ce rap est portĂ© par les milieux populaires qui disposent d’un capital culturel. Le rap de rue, le plus dĂ©criĂ©, dĂ©veloppe en creux un discours critique. Il s’oppose au civisme, Ă  la pacification sociale et Ă  la morale rĂ©publicaine. La rĂ©ussite passe par l’illĂ©galisme plutĂŽt que par le travail et le modĂšle de la mĂ©ritocratie. Cette culture de rue renverse les valeurs du systĂšme rĂ©publicain.

 

Madj, ancien manager du groupe Assassin, incarne un rap contestataire proche des luttes sociales. Il tente de relier pratique culturelle et pratique politique. Assassin devient un groupe emblĂ©matique des annĂ©es 1990. Il soutient les luttes des prisonniers et contre les violences policiĂšres. Le site Assassin Productions relaie des textes politiques et des luttes sociales. Le groupe tient Ă  s’impliquer, notamment Ă  travers des concerts de soutien. En 1997, le concert « Justice en Banlieue Â» doit permettre de financer le Mouvement immigration banlieue (MIB), un rĂ©seau qui regroupe des familles de victimes de la police. Madj est Ă  l’origine du morceau 11’30 contre les lois racistes qui dĂ©nonce les politiques de droite mais aussi de gauche.

Ana Tijoux, rappeuse franco-chilienne, Ă©voque la dimension politique du hip hop. Mais elle dĂ©nonce le « stalinisme Â» qui estime que l’art doit se conformer Ă  un discours de gauche dogmatique. Elle insiste sur la sensibilitĂ© artistique et sur le rap comme forme d’expression singuliĂšre. La crĂ©ativitĂ© doit primer sur les discours de vĂ©ritĂ© absolue. La rappeuse participe au mouvement Ă©tudiant de 2011. Mais elle n’adopte pas une posture de guide. Ses chansons dĂ©crivent ce qu’elle observe, avec une subjectivitĂ© assumĂ©e. « C’est pour cette raison que je crois que les chansons ne sont jamais de moi, elles sont le rĂ©sultat de conversations, d’observations, de documentaires, etc. Â», souligne Ana Tijoux. Elle s’inspire d’une rĂ©flexion politique, Ă  travers des auteurs comme Daniel BensaĂŻd, Franz Fanon ou Malcolm X. Mais elle tient Ă  ne pas sĂ©parer la politique et l’émotion.

 

ana tijoux

Rap et politique

 

Ce numĂ©ro de la revue Mouvements permet d’explorer la diversitĂ© du rap. La culture hip hop provient des Etats-Unis mais se diffuse Ă  travers le monde. Des articles Ă©voquent Ă©galement le rap en Afrique, davantage issu de la petite bourgeoisie intellectuelle, qui dĂ©nonce le nĂ©o-colonialisme. Le rap latino-amĂ©ricain demeure Ă©galement important. 

La revue proche de la gauche radicale tente de montrer la dimension politique du rap. Elle prĂ©sente des artistes engagĂ©s, avec des textes percutants. Des articles universitaires alternent avec des entretiens. Ce qui permet de montrer le dĂ©calage qui existe entre la dĂ©marche artistique et l’interprĂ©tation intellectuelle des textes de rap. Les universitaires s’inscrivent dans une approche intersectionnelle qui insiste sur le genre et la race. Cette dĂ©marche universitaire permet d’insister sur la lutte contre les diverses oppressions.

Le rap s’inscrit dans une critique historique du racisme et des violences policiĂšres. La dimension fĂ©ministe est plus subtile. Elle consiste Ă  jouer avec les codes et Ă  les dĂ©tourner, plutĂŽt que de dĂ©noncer frontalement la sociĂ©tĂ© patriarcale. Mais cette dimension fĂ©ministe existe, notamment chez des femmes qui osent s’emparer d’un style musical codifiĂ© par des hommes.

NĂ©anmoins, l’approche universitaire dĂ©rive vers une position surplombante. Les textes sont dĂ©cortiquĂ©s et les artistes sont classifiĂ©s. Cette dĂ©marche permet d’insister sur la dimension politique du rap. Mais elle peut se trouver en dĂ©calage avec des artistes qui s’appuient sur leur vĂ©cu plutĂŽt que sur l’abstraction thĂ©orique. C’est sans doute pour cette raison que la revue s’attache Ă©galement Ă  publier des entretiens qui cherchent Ă  restituer au plus prĂšs la dĂ©marche artistique.

 

La dimension politique du rap ne se rĂ©duit pas au seul « rap conscient Â». Ce sous-genre consiste Ă  exprimer un discours politique Ă  travers la musique. Il reste trĂšs divers. Assassin, Casey ou La Rumeur expriment des textes politiques qui attaquent clairement l’État français et les violences policiĂšres. Mais c’est un rap conscient plus citoyenniste qui prĂ©domine. L’apologie du vivre ensemble et de l’intĂ©gration rĂ©publicaine priment sur la critique de l’Etat. Le rap conscient se fait moraliste plus qu’il ne soulĂšve des problĂšmes sociaux.

Mais le rap reste une forme d’expression qui provient des quartiers populaires. Ce n’est pas son idĂ©ologie qui semble dĂ©cisive, mais sa dĂ©marche artistique. Lorsqu’un rappeur dĂ©crit ses galĂšres du quotidien, il porte un point de vue de classe sur le monde qui l’entoure. Le rap qui part de la vie quotidienne permet aussi d’exprimer en creux une critique sociale, sans forcĂ©ment se draper dans une idĂ©ologie gauchiste. Des textes qui Ă©voquent des problĂšmes personnels font Ă©cho Ă  la misĂšre et l’humiliation que subissent l’ensemble des exploitĂ©s. Le rap de la vie quotidienne exprime Ă©galement une critique sociale.

 

Source : Revue Mouvements N° 96, « Le battle du rap : genre, classe, race Â», La DĂ©couverte, 2018

Extrait publié sur le site de la revue Mouvements

Articles liés :

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Rap, littérature et critique sociale

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Les luttes de quartiers face Ă  la rĂ©pression 

 

Pour aller plus loin :

VidĂ©o : Saveur Bitume, documentaire mis en ligne sur Arte 

VidĂ©o : French Game (9/11) Pas Ă  vendre – Casey mis en ligne sur Arte 

VidĂ©o : Casey : « Le racisme c’est comme la mode, il y a des tendances », mis en ligne sur le site Yard le 6 mars 2020

VidĂ©o : Rencontre avec la rappeuse Casey, mis en ligne par l’École normale supĂ©rieure – PSL le 2 mai 2016

VidĂ©o : L’ entretien avec Maitre Madj (L’intĂ©grale) mis en ligne le 2 juin 201

VidĂ©o : R COMME RAP par Keivan Djavadzadeh, mis en ligne par le Cemti de Paris 8 le 17 juillet 2020

VidĂ©o : Keivan Djavadzadeh, Gangstresses and Bitches First ! Quelle esthĂ©tique pour la scĂšne gangsta- rap fĂ©minine ?, confĂ©rence mise en ligne sur le site Canal U le 3 FĂ©vrier 2017

Radio : Casey : “Poser les mots, c’est comme poser les notes”, diffusĂ©e sur France Culture le 5 mars 2020

Radio : Rap, politique et sociĂ©tĂ© : le rap face Ă  l’Etat, diffusĂ© sur France Inter le 25 juillet 2020 

Radio : Le tournant des annĂ©es 2000 : du rap conscient, aux Ă©meutes et au gangsta rap, diffusĂ© sur France Inter le 1er aoĂ»t 2020 

StĂ©phanie Binet, Le rap est-il toujours politique ?, s’interroge la revue “Mouvements”, publiĂ© dans le journal Le Monde le 15 mars 2019

Xavier de La Porte, NTM est-il un groupe engagĂ© ?, publiĂ© sur le site de L’Obs le le 5 dĂ©cembre 2018

Samba Doucouré, Casey: « Je ne suis pas en train de me branler dans la poésie », publié sur le site Street Press le 16 juin 2013

Amanda Jacquel, Casey : « Je n’ai jamais vraiment parlĂ© de l’expĂ©rience d’ĂȘtre une meuf », publiĂ© sur le site Bondy Blog le 1er novembre 2017

Yannis Tsikalakis, MaĂźtre Madj d’Assassin : « L’engagement politique dans le rap est un mythe », publiĂ© sur le site de Street Press le 22 novembre 2013

Shadok, Madj – Interview, publiĂ©e sur le site Abcdr du son le 7 dĂ©cembre 2013

Mathieu Dejean, La rappeuse Ana Tijoux : “Le Chili n’était pas endormi, il Ă©tait anesthĂ©siĂ©â€, publiĂ© sur le site du magazine Les Inrockuptibles le 25 octobre 2019 

Michel Bezbakh, “Dans le rap et le foot, les jeunes des quartiers peuvent rester eux-mĂȘmes et avoir du succĂšs”, publiĂ© sur le site du magazine Telerama le 24 mars 2019




Source: Zones-subversives.com