Novembre 24, 2020
Par ACTA
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Raffaele Sciortino, dont nous publions régulièrement les analyses géopolitiques sur notre site, a sorti l’année dernière aux éditions Asterios un livre important intitulé Dix ans qui ébranlèrent le monde<a href="https://acta.zone/raffaele-sciortino-dix-ans-qui-ebranlerent-le-monde/#easy-footnote-bottom-1-6422" title="Raffaele Sciortino, I dieci anni che sconvolsero il mondo, Asterios, 2019. Le titre est bien sûr un clin d&rsquo;oeil aux Dix jours qui ébranlèrent le monde de John Reed, racontant la Révolution russe de 1917.”>1. Nous vous proposons ici la traduction française du chapitre introductif dans lequel l’auteur expose les enjeux de sa lecture de la séquence ouverte par la crise économique mondiale de 2007-2008. De l’émergence des dynamiques néo-populistes au sein de la classe à la remise en cause de l’orthodoxie libérale en passant par la reconfiguration de l’hégémonie américaine, Sciortino tente de « remettre en perspective ces dix ans à partir de la conviction que des transformations importantes, et par certains aspects de véritables points de non-retour, s’y jouent à l’heure actuelle ».

Il convient, pour un livre objectivement dense, de rédiger une introduction aussi sèche que possible. Le lecteur ne trouvera donc pas ici un résumé du contenu, mais quelques indications sur le cadre dans lequel cet ouvrage s’inscrit, sur son articulation et sur les questions de fond qu’il vise à soulever.

Sur le cadre : ces dix ans qui ont secoué – voire ébranlé – le monde, ce sont les années de la première crise véritablement mondiale du système capitaliste : éclatée entre 2007 et 2008, elle a investi en cascade les rouages de la mondialisation financière, les assemblages géopolitiques mondiaux, les dynamiques subjectives des classes sociales, jusqu’à toucher un Occident qui semblait bloqué à jamais dans le mantra néolibéral. Dix ans peuvent bien être peu de chose à l’échelle historique, mais représentent une période déjà suffisamment longue à l’échelle d’une génération, d’autant plus s’ils sont porteurs de transformations aussi significatives. Ce n’est pas assez pour un bilan historique, mais cela suffit pour un premier bilan du présent – compris comme un passage dans l’histoire. Bien qu’il se fonde sur des sources rigoureusement vérifiées, ce livre n’est donc pas un ouvrage d’historiographie traditionnelle, mais un ouvrage politique produit de cette décennie. Non seulement parce que, d’un côté, il ré-élabore, systématise et fournit un cadre théorique à des articles écrits en temps réel au fur et à mesure que la crise mondiale et ses revers venaient se dessiner. Mais surtout au sens d’une tentative de remettre en perspective ces dix ans à partir de la conviction que des transformations importantes, et par certains aspects de véritables points de non-retour, s’y jouent à l’heure actuelle.

La dynamique sous-jacente aux dernières décennies – issues de la contre-révolution spécifique qui a fait suite au long Soixante-huit, et marquées par un Spectacle marchand toujours identique à lui-même, lubrifié par le circuit de la dette – s’est remise en mouvement. Et elle l’a fait, finalement, à partir de bouleversements qui trouvent leur source non pas dans la périphérie, mais dans le centre de l’empire du capital, en secouant aussi bien le consensus néolibéral diffus que son pilier, le soft power états-unien, en remettant sur pied l’intervention étatique pour sauver les marchés, en rallumant le conflit inter-capitaliste, en suscitant même en Occident des réactions sociales et politiques extérieures et contraires aux impératifs de l’orthodoxie libérale. Certes, ces développements et ces réactions peuvent paraître modestes, ou aller invariablement dans une mauvaise direction. Cette recherche – critique militante en ce sens qu’elle se place dans un corps-à-corps avec le présent – part, au contraire, de l’axiome qu’il faut saisir d’abord l’avènement d’une nouvelle qualité de la dynamique historique pour pouvoir discuter des directions possibles du changement. C’est cette nouvelle qualité du changement qui pourra, à certaines conditions, se convertir également en quantité – et non l’inverse –, avec différentes issues possibles et pas encore déterminées, qui vont se jouer dans un champ ouvert, sans exclure a priori une option de transformation radicale, aussi éloignée qu’elle puisse paraître actuellement.

Passons maintenant à l’articulation. Elle est chronologique et thématique à la fois : une structure à spirale, où chaque section aborde une dimension différente mais à partir des conclusions de la section précédente, dans le but de rendre compte du développement par vagues de la crise mondiale qui a investi de manière saccadée des contextes et une géographie sans cesse plus vastes. La crise économique-financière ayant eu comme épicentre le cœur du système, les États-Unis, s’est d’abord étendue à l’Europe, mettant sérieusement en danger l’euro et minant en profondeur, pour la première fois dans l’histoire, la relation transatlantique. Elle est devenue, ensuite, explicitement géopolitique, bouleversant les assemblages moyen-orientaux, puis allant d’une part aggraver les relations – déjà précaires – entre Washington et Moscou, et secouer d’autre part celles avec Pékin, qui avaient jusque là supporté l’équilibre déséquilibré de la mondialisation. Enfin, une mutation socio-politique est intervenue, annoncée par le Printemps Arabe et qui a débouché, au sein des pays occidentaux, sur ce qu’on appelle le moment populiste.

Ces glissements ont remis en cause la stabilité, à la fois, du triangle géo-économique États-Unis-Union Européenne-Chine – objet de la première section de cet ouvrage – et du triangle géostratégique Washington-Pekin-Moscou – objet de la deuxième section ; autrement dit, les deux piliers du système international actuel. Mais ils ont également remis en question le compromis social des quarante dernières années et donné lieu, en Occident, au phénomène émergent du néo-populisme, analysé dans la troisième section.

La tentative que le lecteur a sous ses yeux consiste à fournir une vue d’ensemble de ces éboulements et de leurs interrelations, en soulignant leurs moments les plus significatifs. Mais l’intention sous-jacente n’est pas descriptive, de même que la séquence présentée ne se veut pas purement chronologique. Celle-ci renvoie, pour nous, à la logique inhérente au mécanisme essentiel du capitalisme dans sa phase la plus récente. Derrière la genèse des configurations mondiales – voir l’esquisse de reconstitution que nous en donnons dans le sous-chapitre Assemblages de la mondialisation – et leur crise actuelle, on trouve le capital fictif – figure ultime de l’emprise du capital sur l’ensemble de la vie sociale – et son empilement historique dans une financiarisation axée sur la domination mondiale du dollar. Le maintien de cette domination n’est rien d’autre que l’enjeu de la crise actuelle et de son évolution future. Du reste, la domination du dollar ne s’identifie pas simplement à l’hégémonie états-unienne, et représente plutôt la synthèse qui – encore aujourd’hui – soutient le système global tout entier. C’est à la lumière de cet élément que le livre essaie de tracer la dynamique des éboulements en cours et des liens entre crise économique-financière et géopolitique – ce qu’on appelait autrefois l’impérialisme – et entre géopolitique et lutte des classes. Et ce, jusque dans les ressorts subjectifs et les ébranlements politiques qui en sont l’expression, dans la mesure où le capital n’est pas un système, mais un rapport social de production et reproduction de la vie humaine et naturelle.

Que le lecteur ne s’en offusque pas. Sans nier la complexité du sujet, il faut dire que le cadre interprétatif ici présenté est médian : la théorie demeure sur le fond sans que la phénoménologie prenne pour autant le dessus. À titre de démonstration, le lecteur curieux pourrait lire tout de suite le chapitre – relativement autonome – sur le néo-populisme, tandis que le lecteur plus réflexif – qui n’est d’ailleurs que la métamorphose du premier – s’intéressera au tableau d’ensemble. Il est cependant tout aussi important de se confronter avec certains nœuds de fond que cet ouvrage s’efforce de thématiser.

Venons-en alors aux questions de fond. Une première question porte sur les raisons pour lesquelles la crise mondiale, dix ans plus tard, ne peut pas se dire terminée. Il est généralement admis qu’elle continuera encore, et pendant longtemps, à faire sentir ses effets. Le point crucial, toutefois, c’est que la combinaison de la stagnation économique, de la formation de nouvelles bulles spéculatives, des affrontements géopolitiques et d’une fissure nette dans les systèmes politiques occidentaux – produit provisoire des mesures anti-crise – demeure en deçà d’une véritable restructuration du rapport capitaliste qui, seule, pourra constituer une véritable sortie de crise. Ce point s’identifie au nœud, aussi bien théorique que pratique, de la dévalorisation du capital fictif et, indissociablement, des énormes difficultés à procéder dans cette direction de la part des classes dominantes – voir Éboulements 1. Comme conséquence de cette aporie, une deuxième phase de la crise est donc très probable, et avec elle l’exacerbation de toutes les contradictions inter-capitalistes et sociales, dont les formes et les retombées restent à découvrir.

Une deuxième question concerne la redistribution des rôles en cours dans les configurations globales. À ce sujet, le livre se confronte de façon critique à la fois avec la thèse du déclin des États-Unis et avec la perspective d’un nouvel ordre multipolaire qui serait en train d’émerger de ce déclin – voir Éboulements 2. L’argumentation développée présente, à notre avis, des éléments nombreux et bien fondés qui incitent à la prudence face à ce genre de lectures. Non pas parce que les États-Unis ne seraient pas violemment frappés par la crise en cours. Sur le front intérieur, d’une façon jamais vue depuis les années 1960, il suffit d’observer la misérable trajectoire obamienne et la surprise-Trump, nullement contingente dans ses raisons de fond. Et sur le front extérieur, la nécessité de plus en plus évidente désormais, pour Washington, de déstructurer y compris des États loin d’être marginaux ainsi que de bloquer l’ascension possible d’autres compétiteurs mondiaux. Le problème c’est qu’une telle déstructuration ne peut pas ne pas investir en même temps la mondialisation financière, c’est-à-dire qu’elle tend à désarticuler l’ensemble sans qu’un ordre économique et géopolitique de substitution ne trouve la force de s’imposer. Nous ne pensons pas qu’il s’agit d’une simple question de temps, même si sur ce point le débat est bien sûr ouvert, et les développements restent imprévisibles. Quoi qu’il en soit, une mutation nette dans les configurations mondiales ne se produira pas à froid, elle sera aussi le produit d’une reprise des conflits sociaux – un petit détail que délaissent les analyses réductionnistes de l’économie et de la géopolitique.

Ceci nous amène directement à une troisième question d’envergure : au-delà de l’opposition étriquée entre calomnies politico-médiatiques et espoirs trop faciles, quelle signification accorder au phénomène, émergent en Occident, des néo-populismes ? Le livre interroge le phénomène des néo-populismes en les plaçant sur le fil du temps, à travers l’enchevêtrement dialectique des années 1968 et des assemblages de la mondialisation. C’est ici qu’entre en jeu une transformation non contingente de la lutte de classe, allant des formes du mouvement ouvrier classique typiques du XX° siècle aux formes actuelles des hyper-prolétaires sans réserves confrontés à une reproduction sociale désormais complètement absorbée dans les mécanismes du capital, et dans le même temps toujours plus cannibalisée par ceux-ci. Il s’agit de formes d’activation impures, confuses et ambivalentes, encore en devenir et majoritairement électorales ou d’opinion, dont les issues sont ouvertes et qui pour l’instant – face à un mondialisme en perte de vitesse, mais encore à même de produire des désastres sociaux – ne vont pas au-delà d’une revendication citoyenniste et/ou souverainiste toujours à risque de retombées nationalistes. Elles signalent la crise de l’individu néolibéral et la mort de la gauche, tout en se fondant sur la même revendication : la méritocratie de l’intelligence – non plus adhérente, mais opposée aux pouvoirs globaux. En ce sens, ces formes sont l’expression d’une première rupture dans l’ordre existant également sur le terrain de la subjectivité. Notamment en raison des questions cruciales qu’elles ont soulevées à leur manière, elles sont un terme de confrontation difficilement contournable pour tous ceux et celles qui refusent l’aplatissement sur l’imaginaire totalitaire du capitalisme et sont encore animés par la demande d’une communauté possible, libérée de la domination du profit – aussi faiblement qu’elle puisse résonner.

Enfin, la question par excellence, c’est celle des tendances. La quatrième section du livre – qui s’attarde sur les développements les plus récents à la recherche de confirmations (ou non) des hypothèses avancées – s’attaque aux lignes de fuite possibles de la mondialisation impérialiste. Elle revient, en-dehors des tensions russo-américaines, sur l’affrontement entre États-Unis et Chine. La Chine est prise entre ses difficultés croissantes et la nécessité – également en raison des poussées de la lutte de classe domestique – d’anticiper un parcours alternatif au modèle économique poursuivi jusqu’à maintenant. Cette section discute l’éclatement éventuel de l’Union Européenne et/ou la fin de l’euro comme des événements possibles dans le contexte d’un rapport sans cesse plus conflictuel avec Washington – et c’est l’une des thèses originales de ce livre, contre les lectures axées sur les responsabilités allemandes, prétendument exclusives, de la crise de l’euro, qui aboutissent au cul de sac des débats entre partisans et opposants à l’euro. En l’état et en très résumé, le tableau qui en ressort est celui d’une impasse. Compte tenu de la politique des États-Unis qui consiste à décharger la crise sur leurs alliés et leurs ennemis grâce à la rente de position systémique dont ils jouissent au sein de l’économie globale, la mondialisation telle que nous l’avons connue jusqu’à aujourd’hui est sérieusement compromise. Mais ce devenir engendre des conséquences sans cesse plus négatives du point de vue aussi bien de l’ensemble que des autres acteurs, dont les réactions contribuent à saper l’ordre global sans qu’un remplaçant crédible de l’hégémon mondial actuel puisse l’emporter. Sans les États-Unis et le dollar comme pivots essentiels, cet ordre-là est destiné à se décomposer confusément, avec les États-Unis il est voué à devenir chaotique et à se faire sans cesse plus rapace au niveau des rapports entre aires, entre États et entre classes sociales.

Tel est le tableau de la désarticulation en cours, qui renvoie à la crise de la reproduction sociale d’ensemble, basée sur une accumulation capitaliste qui tourne de plus en plus dans le vide virtuel, et pourtant ô combien réel, du capital fictif. Ni l’élargissement du marché mondial à la Chine, ni les dernières frontières de l’innovation technologique n’ont pu vraiment relancer la reproduction de la société et de la nature, en les élargissant – dans les deux cas, il s’agit de macro-processus qui en fait se substituent à une accumulation réellement élargie et à une bonne prolétarisation. D’un point de vue abstrait, si la Chine était débranchée de la pression prédatrice de l’impérialisme occidental, elle pourrait raviver et relancer le capitalisme mondial en remettant à plus tard le règlement de compte avec ses limites inhérentes ; en réalité, ce débranchement est irréalisable et rien que la simple tentative du capitalisme chinois et asiatique d’entreprendre un parcours plus autonome provoquera, et provoque déjà, un affrontement très dur avec l’Occident et les États-Unis en particulier.

Reste à voir si, à travers les soubresauts de l’ordre international, s’ouvriront des espaces pour des réponses antagoniques au système existant. C’est la question cruciale de l’émergence de l’individu social marxien sur le terrain de la désarticulation de la reproduction sociale. C’est un problème inédit, dans la mesure où, jusqu’à aujourd’hui, tant bien que mal, on avait toujours envisagé les parcours d’émancipation, collectifs et individuels, sur la base du progrès de la base socio-productive existante, de sa re-construction, et non d’une régression prolongée de la société. L’écart qui s’imposera est donc beaucoup plus large que prévu. Sur le plan des perspectives, notre discours est en grande partie à réinitialiser, d’autant plus qu’il ne peut être résolu à froid par un seul individu. Si ce livre aura contribué un minimum à se rapprocher de la question, en posant les termes essentiels par lesquels on peut la saisir dans le passage historique actuel, ce sera déjà assez. Le lecteur – lequel d’ailleurs ? peut-on compter, de nos jours, sur une figure en quelque sorte préformée ? cette figure même ne fait-elle pas partie du problème ? – saura se contenter de cette contribution au service d’un mouvement réel qui n’existe pas encore, avec la conscience que les nœuds cruciaux d’une communauté humaine sans classes commencent toutefois à se former. Pour l’instant, rien de plus que cela…

Turin, 29 décembre 2018

Raffaele Sciortino - Dix ans qui ébranlèrent le monde
  1. Raffaele Sciortino, I dieci anni che sconvolsero il mondo, Asterios, 2019. Le titre est bien sûr un clin d’oeil aux Dix jours qui ébranlèrent le monde de John Reed, racontant la Révolution russe de 1917.



Source: Acta.zone