Un article de (1) (El Libertario), du 30 mars 2020

http://periodicoellibertario.blogspot.com/2020/03/opinion-venezuela-cuarentena-y.html

À ce stade, je pense n’avoir pas besoin de démontrer que nous sommes confrontés à une urgence qui a paralysé le monde, débordé les capacités hospitalières dans des pays qui semblaient avoir un système de soins performant, compromis les budgets nationaux et généré dans la population toutes les craintes imaginables en raison de l’ignorance sur le Covid-19.

Dans le cas du Venezuela, Nicolás Maduro et son équipe ont réagi d’une certaine façon. Nous necommenterons pas ici les aspects sanitaires spécifiques de cette réaction (son efficacité en termes de prévention, de préparation, de confinement et de traitement), mais sa dimension exclusivement politique.

Face au Covid-19, à l’exception des mesures de quarantaine et de la demande de financement adressée au FMI, le gouvernement vénézuélien ne prend pas de mesures extraordinaires, c’est-à-dire de décisions qu’il n’a pas mises en œuvre auparavant. Loin de comprendre la gravité de la situation et d’appeler tous les secteurs de la population à répondre à la maladie, en appelant, par exemple, à une sorte de gouvernement d’unité nationale face au Covid-19, ses actions ont perpétué des modèles de comportement qui existaient avant la pandémie : sa capacité d’action militaire, le contrôle territorial fondé sur les FAES (2) et les « collectivos (3) », la répression de la dissidence publique, un déséquilibre entre l’attention accordée à Caracas et celle accordée aux autres régions, l’opacité de l’information et l’imposition d’un récit diffusé à travers des canaux de communication hégémoniques. Tout cela sous la direction d’une clique liée au Parti socialiste unifié du Venézuéla, PSUV (4).

L’absence du ministre de la Santé (Carlos Alvarado) parmi les porte-parole officiels illustre la façon dont le gouvernement vénézuélien hiérarchise ses considérations politiques sur les questions techniques. Cette omission n’est pas accidentelle, et s’inscrit dans un modèle de gouvernance qui a sous-estimé en permanence la connaissance, en privilégiant la fidélité politique et l’obéissance de style militaire. Cependant, la hauteur exigée par une crise telle que celle que nous traversons actuellement obligerait, selon le bon sens, à rassembler le plus grand nombre possible d’expertises réparties dans tous les secteurs de la société.

Une deuxième idée, liée à la précédente, est que la quarantaine – encore une fois, en ignorant ses connotations sanitaires – constitue le modèle rêvé de domination du chavisme au pouvoir, le zénith de sa stratégie de séparation des individus et de neutralisation de leurs capacités autonomes d’action. La disparition de l’espace public, où les gens se rencontrent et deviennent des citoyens en se mettant d’accord sur des mesures utiles à tous, est remplacée par la réclusion dans la sphère « privée » du foyer ; il s’agit là de l’aboutissement d’un mécanisme d’oppression fondé sur l’impossibilité des gens d’agir collectivement.

C’est pourquoi la réponse au Coronavirus est la poursuite, par d’autres moyens, de la guerre de l’État chavo-maduriste contre la société. C’est aussi pourquoi l’Etat ne demande pas à ses forces vives de soutenir une réponse concertée à l’épidémie. Une quarantaine sous une démocratie, aussi imparfaite soit-elle, n’a pas la même portée que sous un gouvernement dictatorial qui utilise tout ce qui est en son pouvoir pour se perpétuer. Au cas où nous ne l’aurions pas remarqué, les circonstances actuelles paralysent nos deux outils de résistance à l’autoritarisme : la mobilisation sociale et l’attention de la communauté internationale. La dénonciation de cette situation est rendue plus difficile par les limites de la vérification des faits et la menace constante d’un isolement total en raison de l’effondrement – ou de la censure – des réseaux sociaux.

Dans la « quarantaine sociale », certains acteurs se renforceront encore plus au Venezuela :

– les Forces armées, tant pour leur contrôle de l’espace territorial que pour la gestion et l’exécution courante des ressources ;

– les organisations paramilitaires, les « Colectivos », qui effectuent des patrouilles et des contrôles dans différentes parties du pays et qui, après la fin de l’état d’urgence décrété par Maduro, se trouveront dans une situation plus avantageuse (en ce qui concerne l’exercice du pouvoir tel qu’ils le comprennent) qu’avant le 5 mars 2020, lorsque le « patient zéro » est censé être arrivé au Venezuela ;

– l’entourage de Maduro, en conflit avec d’autres factions du chavisme ;

– et, enfin, le secteur productif ayant des liens ou des accords avec le gouvernement.

Si les initiatives actuelles privilégient le secret par rapport au confinement lui-même, il est fort probable que nous ne connaîtrons jamais le véritable impact du Coronavirus dans notre pays : la quantité de tests de dépistage effectués, le nombre de personnes touchées et, enfin, le nombre de décès. Les différents porte-parole officiels répéteront que les mesures ont été prises 1) de manière adéquate et 2) à temps, et ils insisteront donc sur le fait qu’au Venezuela l’impact du Covid-19 aura été moindre que dans d’autres pays ou similaire à la moyenne régionale. Dans le pire des cas, ils ont déjà commencé à élaborer un scénario pour rendre responsables des dégâts causés par l’épidémie les sanctions financières internationales et leurs « alliés intérieurs » (comme ils disent). C’est l’une des raisons pour lesquelles, parmi tous les efforts déployés par le gouvernement pour obtenir des ressources, le pouvoir ne rend publiques que les communications au FMI. À moins que la crise n’atteigne une telle ampleur qu’elle échappe à tout contrôle, scénario aussi indésirable qu’improbable à mon avis, l’autorité de Maduro pourrait être renforcée et certaines des mesures qui semblent exceptionnelles aujourd’hui risquent de devenir la norme au fil des semaines.

En tant que Vénézuélien pratiquant un isolement volontaire, j’espère vivement que les mesures prises par les autorités seront aussi efficaces que possible pour contenir la maladie. Il reste à voir si ce sera le cas – ou pas. Mais s’il y a une chose dont nous sommes sûrs, c’est que les pays qui ont réussi à s’entendre et à articuler un plan commun, malgré la hâte et les zones d’ombre sur le virus lui-même, vont non seulement obtenir de meilleurs résultats, mais sortiront renforcés de la crise en tant que pays.

NOTES

1. Auteur du livre Venezuela : révolution ou spectacle ?, Les Amis de Spartacus, 2011.

2. « Créées en avril 2016 par Nicolas Maduro, les Fuerzas de acciones especiales (forces d’actions spéciales) sont une unité de la police vénézuélienne destinée initialement à combattre le crime organisé et le narcotrafic. En réalité, tout comme Hugo Chavez, Nicolas Maduro n’a aucune confiance en la police et l’armée. (…) C’est pour cette raison qu’il souhaite avoir sa propre unité : les FAES. (…) Selon le Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, les FAES seraient responsables de très nombreuses exécutions extrajudiciaires. Il fait état d’un usage excessif de la force de manière délibérée dans le but d’instiller la peur et de décourager les opposants. Les personnes interrogées lors de la mission de Michelle Bachelet au Venezuela décrivent cette unité comme « un escadron de la mort », « un groupe d’extermination ». Selon l’ONG vénézuélienne Provea, citée dans le rapport, plus de 3 600 personnes ont été assassinées entre 2017 et 2018 et elle estime que 28 % de ces morts sont attribuables aux FAES. Les hommes des FAES se déplacent dans des véhicules noirs et non immatriculés. Habillés en noir de la tête aux pieds, ils sont toujours cagoulés et ainsi impossibles à identifier. Lorsqu’elles arrivent dans un périmètre, ces unités bloquent les entrées et les sorties pour que personne ne sache ce qu’il s’y passe (…) . Ces hommes surentraînés et lourdement armés n’hésitent pas à abattre leurs victimes à côté d’autres membres de leur famille, habituellement d’une balle dans le thorax. Selon l’ONU, les FAES sont également devenues maîtres en matière de manipulation de scènes de crimes. » http://www.rfi.fr/fr/ameriques/20190705-venezuela-faes-instrument-repression-politique (NdT)

3. D’après France Info « Au Venezuela, les colectivos, des civils armés à moto, sont dans les quartiers populaires le bras armé de Nicolas Maduro. Les jours de manifestation, vêtus de rouge, les colectivos n’arborent pas d’armes ou elles sont cachées. (…) Ils encadrent tous les rassemblements du successeur d’Hugo Chavez.(…) A Caracas, ils pourchassent les manifestants de l’opposition. La population les craint, ils sont les yeux et les oreilles du régime. »

Et selon Pedro Afonso del Pino, professeur de droit constitutionnel à l’Université Centrale du Venezuela cité par La Croix « Les colectivos existent pour diverses raisons : ils sont chargés des activités éducatives, agricoles, productives, artistiques et sportives. Il en existe sans doute de diverses sortes, mais parmi eux, beauoup sont impliqués dans des violences d’ordre politique ». Dans le même article de La Croix du 14 mars 2019 on peut lire : « Mais Ysmar Sánchez, coordinateur du Front de défense et de protection socialiste bolivarienne, nie absolument que le gouvernement finance et arme ces “colectivos”, même s’il reconnaît que dans son groupe, on retrouve des militaires et des policiers. Il a même des collègues chargés d’éloigner les délinquants qui se font passer pour des “colectivos”, affirme-t-il à l’AFP. »

Quant aux camarades d’El Libertario voici leur point de vue :

« Si l’on veut remonter aux origines des colectivos, dont beaucoup se prétendent politico-sociaux, il faut remonter aux groupes de guérilleros vénézuéliens des années 1960. Regroupés au sein des Forces armées de libération nationale, plusieurs de ces mouvements ont choisi d’abandonner la lutte armée, bien que d’autres aient continué de défendre cette stratégie comme un moyen d’accéder au pouvoir.

Le lien de ces groupes avec le chavisme remonte à la tentative de coup d’État ratée de 1992 menée par Hugo Chávez contre le président Carlos Andrés Pérez. « Dans le cadre de leur stratégie pour prendre le pouvoir, beaucoup de ces groupes avaient infiltré l’armée. Ainsi, lorsque Chávez a tenté son coup d’État, il n’était pas seulement soutenu par les militaires, mais il y avait aussi une composante civile composée de ces groupes », explique Briceño León.

Après l’échec de son aventure putschiste, Chávez a choisi d’essayer d’arriver au pouvoir par des moyens démocratiques (ce qu’il a finalement réussi à faire lors des élections de 2008), ce qui a provoqué la rupture de plusieurs de ces colectivos avec lui, mais le lien n’a jamais été complètement rompu. « Le président Chávez n’avait pas entièrement confiance dans les forces armées, il a donc fait appel aux colectivos pour se protéger des militaires. Il les a également utilisés pour le sale boulot que les soldats ne voulaient pas faire (…) », souligne l’universitaire.

Ainsi, les colectivos ont commencé à recevoir un financement du gouvernement, dans le cadre du processus “révolutionnaire”. Ils touchent des salaires et reçoivent des véhicules, ils contrôlent des médias. Des colectivos comme les Tupamaro, La Piedrita, Alexis Vive, disposent de circuits fermés de télévision, de radios, et se déplacent en toute impunité dans des quartiers de Caracas comme le “23 de Enero” (23 Janvier), où même la police ne peut entrer.

Les colectivos nettoient également leurs quartiers des criminels. Même dans le quartier du “23 de Enero”, les escadrons de la mort se rendent généralement chez les criminels qu’ils identifient pour les tuer.

Briceño-León classe les colectivos en trois catégories : certains sont des individus idéologisés qui croient en la lutte armée et qui ont pour héros Manuel Marulanda « Tirofijo » (ancien chef des FARC colombiennes). Il existe un deuxième groupe composé de délinquants qui contrôlent certaines zones et commettent des agressions. Ils éliminent également leurs ennemis afin de gérer le commerce de la drogue. Et un troisième groupe est composé de policiers ou d’anciens policiers qui agissent en tant que civils. « Dans le passé, la police appréciait les colectivos et les utilisait pour de sales boulots. Maintenant, certains policiers font office de colectivos », explique le spécialiste. » (NdT).

4. PSUV : créé en 2007, ce parti regroupe le Mouvement Cinquième République créé par Chavez et majoritaire, le Mouvement électoral du peuple, le Movimiento Independiente Ganamos Todos, l’Unidad Popular Venezolana, le Movimiento Tupamaro de Venezuela et la Liga Socialista. D’autres partis de gauche soutiennent aussi le gouvernement sans être membres du PSUV : le Parti communiste du Venezuela, Podemos et Patria para Todos. Si l’on en croit le site du PSUV, ce parti avait 7,6 millions de militants sur… 31 millions d’habitants que compte le pays, un score soviétique !!! (NdT).


Article publié le 01 Avr 2020 sur Mondialisme.org