DĂ©cembre 16, 2020
Par Contretemps
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Comment parler concrĂštement de racisme dans un pays qui rĂ©fute le mot mĂȘme de « race Â» ? C’est, en substance, la question que pose le livre de Sarah Mazouz, sociologue et chargĂ©e de recherches au CNRS, qui s’intitule tout simplement Race[1], et dont on pourra lire un extrait ici. Ce court ouvrage a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© et publiĂ© dans la pĂ©riode qui recouvre l’assassinat de George Floyd par un policier blanc Ă  Minneapolis, les marches pour Adama TraorĂ©, dĂ©cĂ©dĂ© aprĂšs une interpellation de la police en rĂ©gion parisienne, et le dĂ©bat sur le « sĂ©paratisme islamiste Â» amorcĂ© par le gouvernement. Le contexte politique est intĂ©ressant car il fournit un terrain fertile pour dĂ©battre de la « race Â», non sous un angle biologique et donc raciste, mais pour comprendre celle-ci comme une construction sociale et un instrument de domination.

Les trois Ă©vĂ©nements ci-dessus mentionnĂ©s (l’un de portĂ©e internationale, les deux autres nationaux) ont montrĂ© combien les discriminations et les assignations raciales Ă©taient virulentes en France. Elles le sont pour deux raisons majeures. D’une part, le mot « race Â», dans toutes ses acceptions (biologique et sociale), est considĂ©rĂ© comme illĂ©gitime dans le vocabulaire politique. De l’autre, la classe politique estime que la question raciale est le no man’s land du dĂ©bat public. Il existe ainsi un refus idĂ©ologiquement motivĂ© de dĂ©battre de la race en politique alors que les situations de discrimination raciales sont pourtant indiscutables.

Nommer et expliquer les processus de racisation et de discrimination sont, avant tout, des questions de mots. Les employer ou pas revĂȘt donc un enjeu politique. Les succĂšs rĂ©cents de l’antiracisme sur le terrain (notamment les mouvements de soutien populaires Ă  George Floyd et Adama TraorĂ©) ont pour effet d’avoir lĂ©gitimĂ© la recherche universitaire consacrĂ©e au racisme. En ce sens, ce livre de vulgarisation scientifique, dense et Ă©lĂ©gamment rĂ©digĂ©, est publiĂ© Ă  un moment favorable. On peut imaginer qu’une telle contribution aurait Ă©tĂ© ignorĂ©e il y a dix ans. Aujourd’hui, elle va faire dĂ©bat.

L’impossible dĂ©bat sur la race en France

L’autrice rappelle qu’un tel dĂ©bat comporte une dimension promĂ©thĂ©enne en France car les autoritĂ©s politiques, mĂ©diatiques et intellectuelles affirment sans dĂ©tour leur hostilitĂ© aux mouvements antiracistes, et tentent de discrĂ©diter les chercheur-ses en sciences sociales qui travaillent sur la question. En juin 2020, le prĂ©sident Macron a fustigĂ© les universitaires qui ont « encouragĂ© l’ethnicisation de la question sociale Â» en ayant recours Ă  un discours « intersectionnel Â» ou « racisĂ© Â». En octobre, Ă  la suite de l’assassinat de Samuel Paty par un terroriste islamiste, GĂ©rald Darmanin, ministre de l’intĂ©rieur, et Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, ont de nouveau accusĂ© les universitaires, ainsi qu’Edwy Plenel, directeur de Mediapart, de crĂ©er un climat de racisme et de « sĂ©paratisme Â». La France est une dĂ©mocratie qui ne se contente pas de nier l’existence du racisme dans les institutions de l’État[2], mais accuse les antiracistes de racisme !

Sarah Mazouz considĂšre que le moment de parler (enfin) de race est venu. Les personnes soumises Ă  une assignation raciale ou qui subissent les discriminations raciales ont commencĂ©, Ă  travers des mouvements sociaux rĂ©cents comme celui de Justice pour Adama TraorĂ©, Ă  briser le silence. Ce qui est en jeu : une « remise en cause de la dimension raciale des hiĂ©rarchies sociales Â» (p. 17) Bref, parler de race, dans ce contexte, c’est certes parler de discriminations raciales, mais aussi de leur Ă©conomie sociale. C’est, en d’autres termes, mettre Ă  nu les effets de pouvoir et de domination sociales que crĂ©ent certaines assignations, fussent-elles symboliques ou implicites.

Le rejet du mot « race Â» repose sur un postulat bien connu : celles et ceux qui utilisent ce mot seraient racistes. Dans les annĂ©es 30, parler de « races Â» (au pluriel) renvoyait en effet Ă  une hiĂ©rarchie naturelle entre diffĂ©rentes nations ou groupes humains. Être raciste, dans ce cas, c’est croire en cette hiĂ©rarchie biologique et naturelle entre ces diffĂ©rents groupes. Aujourd’hui, le terme « race Â» (au singulier) est employĂ© par celles et ceux qui affirment que les hiĂ©rarchies raciales n’existent pas sur un plan biologique. À l’inverse, parler de race (au singulier) signifie que la notion est socialement et historiquement crĂ©Ă©e. Cet ouvrage montre que si le racisme biologique est aujourd’hui devenu rare (ne serait-ce parce que des lois le punissent), les assignations raciales sont frĂ©quentes. Par consĂ©quent, bannir le mot « race Â» dans les discussions ou dans le texte de la constitution ne rĂšgle rien. Au contraire, cela a pour effet d’invisibiliser et de renforcer les discriminations raciales.

La race est prĂ©sente partout dans notre sociĂ©tĂ©, selon des modes d’expression banalisĂ©s et euphĂ©misĂ©s. Elle existe bien comme « l’une des modalitĂ©s sociales de production des inĂ©galitĂ©s entre les groupes Â» (p. 26). Refuser catĂ©goriquement la rĂ©fĂ©rence au mot « race Â», au simple motif que la notion n’a aucune base scientifique et biologique, c’est dĂ©tourner le regard de ce phĂ©nomĂšne, et permettre que les assignations raciales continuent en toute impunitĂ©. Le combat antiraciste est, dans les faits, peu souvent un combat moral contre des personnes qui croient en l’inĂ©galitĂ© entre des groupes d’individus en raison de leur origine ethnique. C’est essentiellement une lutte contre les catĂ©gorisations raciales qui sont le fruit de pratiques Ă©tatiques et politiques.[3]

La race comme construction sociale et assignation identitaire

Parler de race, dans les sciences sociales, n’est pas succomber au mythe et au mensonge de l’inĂ©galitĂ© entre de soi-disant « races Â», mais s’intĂ©resser Ă  la maniĂšre dont certains groupes de la population sont infĂ©riorisĂ©s et, partant, discriminĂ©s. L’infĂ©riorisation de certaines catĂ©gories sociales repose sur leur exploitation Ă©conomique (le prolĂ©tariat industriel) par les dĂ©tenteurs des moyens de production (les entrepreneurs capitalistes). L’infĂ©riorisation des femmes prend appui sur l’organisation patriarcale de la sociĂ©tĂ©. L’infĂ©riorisation raciale, quant Ă  elle, est liĂ©e Ă  l’assignation identitaire de certains individus en raison de leur origine ethnique, et au fait que cette identitĂ© est perçue comme diffĂ©rente et infĂ©rieure.

Comme le rĂ©sume l’historien Pap Ndiaye : « MĂȘme s’il est Ă©vident que la ‘race’ n’existe pas d’un point de vue biologique, force est de constater qu’elle n’a pas disparu dans les mentalitĂ©s : elle a survĂ©cu en tant que catĂ©gorie imaginaire historiquement construite, avec de puissants effets sociaux. [
] Si l’on veut dĂ©racialiser la sociĂ©tĂ© – et donc faire de telle sorte que la couleur de la peau n’ait pas plus d’importance que celle des yeux ou des cheveux -, il faut bien commencer par en parler. Â»[4]

L’usage des mots est important dans les sciences sociales. Il l’est encore plus sur un terrain aussi minĂ© que la race. Ainsi, les chercheur-ses emploient les notions de « racialisation Â» ou de « racisation Â» pour apprĂ©hender et dĂ©crire les assignations identitaires qui sont source de rapports de pouvoir. Ces modes de domination sont socialement construits et s’inscrivent dans un contexte politique et institutionnel particulier.

Mais si les phĂ©nomĂšnes de racisation de groupes d’individus sont socialement Ă©rigĂ©s, ils ne sont donc pas figĂ©s dans le temps. Sarah Mazouz cite le cas des immigrĂ©-es irlandais-es aux États-Unis qui ne furent catĂ©gorisĂ©-es comme blanc-hes qu’à partir de la seconde moitiĂ© du 19e siĂšcle quand l’establishment WASP se rendit compte que les Irlandais traitaient de maniĂšre encore plus rĂ©pressive les esclaves noir-res qu’eux-mĂȘmes.[5] L’identitĂ© des Juif-ves aux États-Unis a Ă©tĂ© façonnĂ©e par une position d’entre-deux entre, d’une part, la culture dominante WASP et, de l’autre, la population noire. Cette situation intermĂ©diaire a notamment favorisĂ© l’émergence d’une culture libĂ©rale-socialiste. AprĂšs la DeuxiĂšme guerre mondiale, les transformations sociales et Ă©conomiques que connurent les États-Unis permirent une mobilitĂ© sociale aux hommes juifs qui gagnĂšrent ainsi le statut de Blancs.[6]  Ces deux Ă©tudes montrent que le capitalisme joue un rĂŽle actif dans la production de groupes racisĂ©s. Contrairement aux idĂ©es rĂ©pandues dans la gauche « sociale Â», les inĂ©galitĂ©s Ă©conomiques et de classe produisent des assignations et des discriminations raciales. Ainsi, la variable raciale est essentielle pour comprendre les mĂ©canismes de domination de classe.

Blanchité et race

Parler de race comme construction sociale et assignation identitaire qui dessine un rapport de pouvoir, c’est constater les discriminations dont sont victimes les Noir-es, Asiatiques ou Arabes. C’est Ă©galement poser la question de la « blanchitĂ© Â» (Whiteness), c’est-Ă -dire une autre construction sociale de l’identitĂ© blanche majoritaire.

Cette construction raciale majoritaire est en tout point remarquable, car Ă  la diffĂ©rence des autres constructions raciales, ĂȘtre Blanc-he et avoir une expĂ©rience de Blanc-he, est une expĂ©rience inconsciente et invisibilisĂ©e, dans le sens oĂč les Blanc-hes ne se posent pas la question de leur ethnicitĂ©. En d’autres termes, les personnes blanches n’imaginent pas un instant qu’elles puissent ĂȘtre racialisĂ©es. Ceci explique que les nations occidentales Ă  majoritĂ© blanche ont tendance Ă  penser que leur point de vue sur les questions morales, politiques ou religieuses est « universel Â». Inversement, les populations racisĂ©es ne peuvent qu’exprimer un point de vue particulier qui ne peut jamais prĂ©tendre Ă  l’universalitĂ©. Les racisĂ©-es sont habilitĂ©-es Ă  porter un point de vue « universel Â» tant qu’il coĂŻncide avec le point de vue blanc. En France un-e racisĂ©-e qui critique l’interprĂ©tation laĂŻciste dominante aux relents islamophobes, se verra qualifiĂ©-e de « sĂ©paratiste Â» ou de « communautariste Â». Mais si cette personne reprend cette interprĂ©tation de la laĂŻcitĂ©, on louera sont esprit « universaliste Â» et sa capacitĂ© Ă  s’élever au-dessus de sa condition de racisĂ©-e.

Ne pas se concevoir comme racisable, penser que sa vĂ©ritĂ© et vision du monde est universelle et ne pas se percevoir comme Blanc-he, reprĂ©sente ce que l’on nomme dans les sciences sociales amĂ©ricaines, un « privilĂšge blanc Â» (White privilege). Évitons d’utiliser l’expression si elle froisse, et employons, par exemple, celle moins dĂ©terministe d’« avantage blanc Â». Car il y a bien un avantage Ă  ĂȘtre blanc-he dans une sociĂ©tĂ© multiraciale. On ne donne jamais le choix aux Noir-res, Arabes ou Asiatiques d’oublier leur condition. Les Blanc-hes peuvent jouir du confort de n’ĂȘtre jamais racisĂ©-es.

Cela ne revient pas Ă  nier que des Blanc-hes sont aussi dominĂ©-es et exploitĂ©-es, mais ces personnes ne seront jamais discriminĂ©es en vertu de la couleur de leur peau ou de leur apparence physique. Sarah Mazouz observe que les personnes blanches sont « racialisĂ©es Â» (elles occupent une position dans la production des hiĂ©rarchies raciales ; trĂšs souvent en haut de cette hiĂ©rarchie), mais elles ne sont pas « racisĂ©es Â» (le fait d’ĂȘtre dĂ©fini par le groupe dominant dans une sociĂ©tĂ© donnĂ©e comme appartenant Ă  une « race Â») (pp. 48-49)

Ces catĂ©gorisations sont nĂ©cessaires dans la recherche scientifique, mais aussi dans la sociĂ©tĂ©, car le racisme n’est que rarement un phĂ©nomĂšne direct et probant. Il s’exprime trĂšs souvent sous la forme d’une assignation identitaire euphĂ©misĂ©e et implicite. Le processus de racisation est donc une dynamique-clĂ© dans les interactions sociales. Voici, grosso modo, ce qu’il convient de rĂ©pondre Ă  la sempiternelle objection franco-française : la notion de race appartiendrait Ă  la terminologie raciste. L’utiliser, y compris comme outil heuristique scientifique, ce serait accrĂ©diter l’idĂ©e que les races (biologiques) existent
 donc ĂȘtre raciste ! Au contraire, c’est bien parce que les assignations raciales et racistes s’expriment de maniĂšre feutrĂ©e qu’il faut parler de race comme construction sociale qui produit des effets de domination.

 

« L’universalisme Â» rĂ©publicain, la gauche et la race

À la gauche critique, biberonnĂ©e Ă  l’« universalisme Â» rĂ©publicain français et qui serait troublĂ©e par l’emploi du mot race, on pourrait rĂ©torquer que jusqu’aux travaux de Karl Marx, la notion de classe Ă©tait naturalisĂ©e. Sous l’ancien rĂ©gime, appartenir Ă  un ordre Ă©tait un Ă©tat immuable et naturel. Marx a introduit l’idĂ©e qu’autour de la classe se nouait des rapports de domination et d’appropriation de la richesse et de la force de travail. Gageons que la notion de race connaitra le mĂȘme parcours. BientĂŽt, l’ensemble des forces progressistes l’utilisera pour dĂ©noncer les dynamiques d’assignation identitaires, synonyme de discriminations.

Sarah Mazouz note que des pans importants de la gauche critique en France sont loin d’accepter qu’autour de la notion de race et de racisation se jouent des rapports de domination fondamentaux. Elle mentionne l’historien GĂ©rard Noiriel (mais il n’est pas le seul) qui a fustigĂ© les travaux scientifiques consacrĂ©s Ă  la race, les rendant responsables d’un tournant « identitaire Â» d’une gauche « insensible aux classes populaires et Ă  la question sociale Â»[7]. Noiriel s’en est pris notamment Ă  la notion d’intersectionnalitĂ©, montrant au passage sa mĂ©connaissance du concept articulĂ© par KimberlĂ© W Crenshaw[8] : cette derniĂšre a montrĂ© que les femmes noires Ă©taient exclues de certains programmes sociaux car la dimension de femme noire Ă©tait ignorĂ©e par les pouvoirs publics. Ces femmes noires Ă©taient dominĂ©es car de classe populaire, car femme mais aussi car Noire.  En rĂ©alitĂ©, dans les travaux intersectionnels, la classe et les analyses marxistes occupent une place centrale.

MĂ©connaissance scientifique, provincialisme culturel ou refus de se pencher sur les dominations liĂ©es au genre et Ă  la race : le fait est qu’une large partie de la gauche critique (universitaire et politique) refuse dogmatiquement de dĂ©battre de thĂšmes qui sortent des sentiers battus d’une classe ouvriĂšre industrielle blanche qui, de fait, a largement disparu. En outre, pourquoi faudrait-il que la classe soit considĂ©rĂ©e comme la variable discriminante dans les rapports de pouvoir et de domination ? En quoi les dominations liĂ©es au genre ou Ă  la race seraient-elles moins importantes ou moins dignes d’intĂ©rĂȘt ?

Pourquoi est-il particuliĂšrement difficile de parler de race en France ? L’idĂ©ologie rĂ©publicaine française est rĂ©putĂ©e indiffĂ©rente aux couleurs (colourblind). L’idĂ©al citoyen rĂ©publicain Ă©lĂšve les individus au-delĂ  de leur condition sociale, de genre et raciale. Cette indiffĂ©rence Ă  la race a fait que l’écrasante majoritĂ©s des dĂ©putĂ©-es a votĂ© la rĂ©vision de l’article 1er de la constitution en 2018, supprimant le mot « race Â» du texte. L’idĂ©e est qu’en faisant abstraction des origines personnelles, on parvient Ă  Ă©tablir l’égalitĂ© entre citoyen-nes. Cette Ă©galitĂ© ne peut bien entendu qu’ĂȘtre formelle car les diffĂ©rences de richesse, le sexisme ou le racisme posent une inĂ©galitĂ© de fait entre les individus.

Le processus d’uniformisation (formel) crĂ©e, en fait, des inĂ©galitĂ©s : les individus issus du groupe majoritaire universalisent leur particularisme, et particularisent les comportements et revendications des minoritĂ©s. Ceci explique que depuis la RĂ©volution, on attend des minoritĂ©s qu’elles se fondent dans le moule majoritaire. On peut observer une aversion, voire une phobie pour les « particularismes minoritaires Â» en France.

Cette maniĂšre de concevoir l’égalitĂ© entre citoyen-nes est singuliĂšre. La France est un pays qui prĂ©tend avoir dĂ©passĂ© la question raciale, donc le racisme. Ce prĂ©supposĂ© peine pourtant Ă  convaincre les populations qui sont victimes du racisme : « La police ne peut ĂȘtre raciste car elle est rĂ©publicaine ! Â», assĂ©nait rĂ©cemment Sarah El HaĂŻry, la secrĂ©taire d’État de la Jeunesse et de l’Engagement, devant des jeunes racisĂ©-es incrĂ©dules[9]. Il ne suffit donc pas d’affirmer qu’une population a dĂ©passĂ© la question de la race pour qu’elle soit immunisĂ©e contre le racisme. On pourrait Ă©mettre l’hypothĂšse inverse : c’est parce que la question raciale est officiellement taboue en France, qu’on juge avec un a priori nĂ©gatif les cultures minoritaires, que la race est omniprĂ©sente dans les tĂȘtes et les discours, dans les mĂ©dias et ailleurs.

Contre le faux universalisme français, Sarah Mazouz invite chacun-e Ă  « se transposer dans l’expĂ©rience minoritaire Ă  laquelle il ou elle Ă©chappe Â» (p. 82). Cette inversion des rĂŽles permettrait de prendre conscience des rapports de pouvoir, et comment des comportements et des paroles assignent des identitĂ©s, infĂ©riorisent ou discriminent certaines personnes.

La notion critique de « race Â», entendue comme une construction sociale et qui crĂ©e un rapport de pouvoir, fonctionne comme un « aiguillon Â» (p. 85) qui peut permettre de mettre Ă  jour les points aveugles de pratiques discriminatoires. Cet ouvrage rĂ©vĂšle assurĂ©ment les apories thĂ©oriques et pratiques qui dĂ©coulent du refus de parler de race en France. À ce titre, il est un outil de renouvellement dĂ©mocratique important, publiĂ© Ă  un moment charniĂšre des luttes pour l’égalitĂ© de toutes et tous.

*

Philippe MarliĂšre est professeur de sciences politiques Ă  University College London (Royaume-Uni). Il est l’auteur de plusieurs articles pour Contretemps

Illustration : Collection Atris. 

Notes

[1] Sarah Mazouz, Race, Paris, Éditions Anamosa, 2020, 89 pages.

[2] Philippe MarliĂšre, « Racisme : le dĂ©ni français Â», AOC, 11 juin 2020, https://aoc.media/opinion/2020/06/11/racisme-le-deni-francais/

[3] Sarah Mazouz, La RĂ©publique et ses autres. Politiques de l’altĂ©ritĂ© dans la France des annĂ©es 2000, Paris, ENS Editions, 2017.

[4] Pap Ndiaye (entretien avec Marc-Olivier Berher), « Si l’on veut dĂ©racialiser la sociĂ©tĂ©, il faut bien commencer par en parler Â», Le Monde, 12 juillet 2019, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/07/12/pap-ndiaye-si-l-on-veut-deracialiser-la-societe-il-faut-bien-commencer-par-en-parler_5488365_3232.html

[5] Noel Ignatiev, How the Irish became Whites, Londres, Routledge, 1995.

[6] Karen Brodkin, How Jews became white folks and what that says about race in America, New Brunswick, Rutgers University Press, 1999.

[7] GĂ©rard Noiriel, « RĂ©flexions sur la question identitaire Â», La politique dans tous ses Ă©tats (blog), 29 octobre 2018, https://noiriel.wordpress.com/2018/10/29/reflexions-sur-la-gauche-identitaire/

[8] Kimberlé W Crenshaw, « Mapping the margins : intersectionality, identity politics and violence against women of colour », Standford Law Review, No 6, juillet 1991, pp. 1241-99.

[9] Laurent Grzybowsky, « Ă€ Poitiers, dialogue de sourds entre les jeunes et leur secrĂ©taire d’État Â», La Vie, 30 octobre 2020, https://www.lavie.fr/actualite/societe/a-poitiers-dialogue-de-sourd-entre-les-jeunes-et-leur-secretaire-detat-68160.php?fbclid=IwAR3jM_FaZvFhIMIkPRqB0rxTtZoq4cNc-wisW0HDyqvD94BpS1xZ8ehNAUc

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Source: Contretemps.eu