Juin 13, 2022
Par Les mots sont importants
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RĂ©currente, de plus en plus, dans le dĂ©bat public, la notion de race Ă©veille des inquiĂ©tudes en grande partie lĂ©gitimes : la notion charrie des connotations biologisantes ou culturalistes qui sont au fondement de l’oppression raciste. Mais ce que ne comprennent pas – ou feignent de ne pas comprendre – les adversaires les plus zĂ©lĂ©s de « la sociologie de la race Â», c’est que ladite race, lorsqu’elle devient un objet d’étude sociologique, cesse d’ĂȘtre une essence naturelle et immuable, pour apparaĂźtre comme une production sociale, historiquement situĂ©e, mouvante, qui perd en consĂ©quence son caractĂšre d’évidence incontestable et invincible. C’est ce que vient rappeler brillamment le livre de SolĂšne Brun et Claire Cosquer, Sociologie de la race, qui vient de paraĂźtre aux Éditions Armand Colin. À la suite de l’imparable « petit livre noir Â» de Sarah Mazouz, dont il constitue un indispensable complĂ©ment, ce livre fait plus et mieux que « dĂ©fendre Â» un pan de la recherches en sciences sociales qu’il est aujourd’hui de bon ton de placer sur la sellette : telles DiogĂšne dĂ©montrant la possibilitĂ© du mouvement en marchant, les autrices dĂ©montrent la pertinence et la fĂ©conditĂ© des « Ă©tudes de race Â» en nous les prĂ©sentant, tout simplement – en 128 pages aussi concises que prĂ©cises, aussi denses qu’intelligibles et agrĂ©ables Ă  lire. SolĂšne Brun et Claire Cosquer reviennent notamment sur l’histoire du concept de race, ses premiers usages critiques chez des auteur·ice·s comme DuBois ou Fanon, et leur ancrage dans des mouvements sociaux comme le mouvement des Droits civiques ou le Black Feminism. Elles cartographient Ă©galement avec prĂ©cision les principales difficultĂ©s, contradictions et controverses qui se sont dĂ©veloppĂ©es autour de l’objet « race Â» dans le champ des sciences sociales : la question par exemple de la genĂšse du concept de race, du rĂŽle de la colonisation dans cette genĂšse, et de la place de la religion ; celle de la terminologie (faut-il dire « race Â» ou « ethnie Â», faut-il dire « racisation Â» ou « racialisation Â», ou les deux ?) ; la question enfin, particuliĂšrement sensible en France, des « statistiques ethniques Â» et de leur lĂ©gitimitĂ©. Bien d’autres objets, outils mĂ©thodologiques et champs d’études en lien avec « la race Â» sont prĂ©sentĂ©s avec une grande clartĂ© : des approches qualitatives aux travaux quantitatifs, des Ă©tudes historiques qui « dĂ©construisent Â» les essences raciales Ă  la « micro-sociologie Â» qui introduit « du trouble dans la race Â» en s’intĂ©ressant aux « transfuges de race Â», en passant par les vertus heuristiques de l’approche intersectionnelle et de la sociologie de la « blanchitĂ© Â», ou pour finir l’importante et dĂ©licate question de la place du corps dans la pensĂ©e de la race – celle des racistes, ou celle des « racisé·e·s Â». De ce livre, qui remplit remarquablement son rĂŽle d’ouvrage « de synthĂšse Â», voire « de rĂ©fĂ©rence Â», on ressort instruit·e, grandi·e, et armé·e – contre le racisme ordinaire bien entendu, mais aussi contre les avatars le plus raffinĂ©s du racisme, contre ses reprĂ©sentants les plus « lettrĂ©s Â» et contre les gardiens les plus retors et les plus « rĂ©sistants Â» du statu quo racial. Nous en proposons, en guise de prĂ©sentation, un court extrait, consacrĂ© Ă  deux notions-clĂ© de l’analyse sociologique du racisme. Deux outils conceptuels qui permettent de penser et dire la construction sociale de la race : la notion de racisation, et celle de racialisation.


Si le terme de racialisation semble faire son apparition dans le vocabulaire anglais Ă  la fin du xixe siĂšcle au sein de l’anthropologie physique [1], il ne sera utilisĂ© par les chercheur·e·s en sciences humaines et sociales que dans la seconde moitiĂ© du vingtiĂšme siĂšcle.

On le trouve d’abord en 1961 sous la plume de Frantz Fanon, dans Les DamnĂ©s de la terre [2], oĂč il n’est cependant ni un concept central, ni l’objet d’une dĂ©finition prĂ©cise.

Il est repris en 1977 par le sociologue britannique Michael Banton dans The Idea of Race [3]. Banton dĂ©finit la racialisation comme le processus social qui conduit Ă  l’invention d’un nouveau mode de catĂ©gorisation des populations humaines selon leur « race Â» et explique qu’il se dĂ©veloppe en Europe entre le seiziĂšme et le dix-neuviĂšme siĂšcle.

Frank Reeves reprend le terme Ă  son tour dans son ouvrage British Racial Discourse [4], publiĂ© en 1983. Il dĂ©signe par racialisation le processus selon lequel la race transforme une situation sociale, c’est-Ă -dire le processus qui rend racial un phĂ©nomĂšne qui ne l’était pas auparavant [5]. Cette dynamique est double : Ă  un niveau discursif, la racialisation dĂ©signe la place grandissante que la race prend dans les reprĂ©sentations du monde ; Ă  un niveau pratique, la racialisation dĂ©signe directement la « formation de groupes raciaux Â» [6].

Le concept Ă©merge ainsi d’abord dans l’Ɠuvre d’un auteur français, avant d’ĂȘtre repris par des auteurs britanniques, contrairement Ă  ce que le mythe de l’importation Ă©tats-unienne laisse croire.

Les chercheurs Ă©tats-uniens Michael Omi et Howard Winant reprennent Ă  leur tour le terme en 1986 avec une dĂ©finition proche : la racialisation dĂ©signe selon eux « l’extension de la signification raciale (racial meaning) Ă  une relation auparavant non classifiĂ©e Â», c’est- Ă -dire l’assignation d’un groupe social Ă  une catĂ©gorie raciale par l’extension du champ d’application de la race [7]. Le concept de racialisation est adossĂ© Ă  celui de « formation raciale Â», qui dĂ©signe le processus historique « selon lequel les catĂ©gories raciales sont crĂ©Ă©es, habitĂ©es, transformĂ©es et dĂ©truites Â» [8].

La dĂ©finition de la racialisation demeure toutefois flottante selon les auteur·e·s. Le sociologue britannique Roberts Miles, souvent crĂ©ditĂ© des dĂ©veloppements les plus consĂ©quents du concept, l’utilise plutĂŽt comme synonyme de « catĂ©gorisation raciale Â», pour dĂ©signer le processus de forma- tion de frontiĂšres entre des groupes construits comme racialement diffĂ©rents [9].

MalgrĂ© des variations dĂ©finitionnelles, les travaux britanniques et Ă©tats-uniens de la seconde moitiĂ© du vingtiĂšme siĂšcle s’accordent sur un dĂ©nominateur commun : la racialisation dĂ©signe la construction de la race comme entitĂ© sociale et les processus d’assignation qui la constituent. Par sa dimension dialectique, le paradigme de la racialisation permet de rendre compte de la race comme une catĂ©gorie en constante (re)crĂ©ation, selon une approche processuelle et relationnelle : la racialisation crĂ©e Ă  la fois le dominant et le dominĂ©. Ainsi comprise, la racialisation est indissociable du racisme comme systĂšme de hiĂ©rarchisation.

Les travaux français oscillent quant Ă  eux entre les termes « racialisation Â» et « racisation Â». Ce dernier apparaĂźt dans le travail de Colette Guillaumin, oĂč il dĂ©signe l’assignation Ă  un statut minoritaire [10]. Chez Guillaumin, le majoritaire et le minoritaire ne sont pas compris au sens statistique, mais dĂ©finis par un rapport de pouvoir. Les minoritaires sont dĂ©finis par leur « rapport Ă  la majoritĂ©, l’oppression Â»  [11] et se caractĂ©risent par la particularitĂ©. La position majoritaire coĂŻncide, elle, avec la gĂ©nĂ©ralitĂ© et avec la norme : le majoritaire nomme, catĂ©gorise – il racise.

En d’autres termes, le couple majoritaire/minoritaire se superpose au couple racisant/racisĂ©. Colette Guillaumin propose une conceptualisation entiĂšrement relationnelle du racisme et des inĂ©galitĂ©s raciales et façonne une conception du racisme fondĂ©e sur le geste de minorisation. Cette thĂ©orisation a influencĂ© les sociologues de l’Urmis (UnitĂ© de Recherche Migrations et SociĂ©tĂ©), que Colette Guillaumin rejoint dĂšs sa fondation, parmi lesquel·le·s VĂ©ronique de Rudder, pour qui l’avantage du concept de racisation est de « rapporter directement la formation de l’idĂ©e de “race” (
) Ă  celle du racisme, comme idĂ©ologie et comme rapport social Â» et de « rend(re) compte du fait que c’est le racisme qui a inventĂ© la catĂ©gorie de “race”, et non la “race” qui a servi (
) de prĂ©texte au racisme Â» [12].

L’utilisation du concept de racisation dans la sociologie française contemporaine pose toutefois le problĂšme de sa coexistence avec celui de racialisation. De fait, la distinction entre les deux concepts n’est pas stabilisĂ©e [13] :

- chez plusieurs auteur·e·s, le concept de racisation est maniĂ© comme un Ă©quivalent de celui de racialisation [14] ;

- pour Christian Poiret en revanche, la racialisation dĂ©signe la « face mentale du racisme Â», c’est-Ă -dire le « processus cognitif de mise en forme du monde et de dĂ©finition de la situation Â», alors que la racisation renvoie Ă  sa « face matĂ©rielle Â», c’est-Ă -dire aux « pratiques et attitudes orientĂ©es et justifiĂ©es par la racialisation Â» [15] ;

- certain·e·s chercheur·e·s, enfin, n’utilisent que le terme de racialisation [16].

Pour notre part, nous utiliserons davantage le terme de racialisation, en souscrivant Ă  la remarque de Sarah Mazouz, selon laquelle « la racisation ne dĂ©signe (
) qu’un aspect des processus de racialisation Â», Ă  savoir l’assignation Ă  une position dominĂ©e ou, pour reprendre la terminologie de Colette Guillaumin, minoritaire. En ce sens, les personnes blanches « sont racialisĂ©es mais en aucun cas racisĂ©es Â» [17].

Les deux concepts ont toutefois en commun la dĂ©signation de l’altĂ©risation radicale comme fondement d’une frontiĂšre raciale. Il relĂšve dĂšs lors du travail des sociologues de mettre au jour les structures qui prĂ©sident Ă  la formation de telles frontiĂšres, mais Ă©galement aux conditions de leur maintien et de leur possible bouleversement.




Source: Lmsi.net