FĂ©vrier 15, 2021
Par Lundi matin
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Ces mots ouvrent l’introduction de l’impeccable rĂ©quisitoire de Rachida Brahim contre le racisme postcolonial français. Son livre, dĂ©dicacĂ© « Ă€ nos dĂ©funts Â», est le rĂ©sultat d’une enquĂȘte sur 731 crimes racistes perpĂ©trĂ©s en France entre 1970 et 2000. Ce travail, qui a durĂ© sept ans et a donnĂ© lieu Ă  une thĂšse de sociologie, est exemplaire, selon moi, car il rĂ©ussit Ă  concilier des affects trĂšs forts [2] (dont les mots prĂ©cĂ©demment citĂ©s se font l’écho) et une rigueur intellectuelle qui ne se laisse aller Ă  aucune facilitĂ© rhĂ©torique. Ainsi, si l’on ne consultait que les nombreuses rĂ©fĂ©rences donnĂ©es en notes, on pourrait penser que ce texte est en fait celui d’un procĂšs-verbal ou, mieux, de l’instruction du procĂšs de ce que Rachida Brahim nomme « le long massacre Â» qui succĂ©dait, aprĂšs les indĂ©pendances des anciennes colonies françaises d’Afrique, aux massacres coloniaux. « J’ai menĂ© des entretiens, dit-elle Ă  la revue Ballast, et j’ai passĂ© du temps Ă  consulter diffĂ©rents fonds d’archives provenant d’associations, de la presse, de la Justice, de l’IntĂ©rieur et du Parlement. Le but Ă©tait de confronter les sources afin d’objectiver le sentiment d’injustice qui Ă©manait des entretiens. Dans les archives non institutionnelles, c’est-Ă -dire associations et presse, j’ai consultĂ© des listes. Les listes d’hommes morts. Des textes de rĂ©flexion, aussi, des programmes, des bilans d’actions, des comptes rendus de rĂ©unions, des communiquĂ©s, des tracts, des appels Ă  manifester, des correspondances, des affiches et bien sĂ»r des coupures de presse. [
] J’ai consultĂ© des dossiers de juridictions et j’ai Ă©tĂ© confrontĂ©e Ă  ce que m’avaient dit les enquĂȘtĂ©s, Ă  savoir qu’on ne retrouvait pas de mention de faits racistes. Je suis alors allĂ©e voir ailleurs, plus haut, du cĂŽtĂ© du ministĂšre de l’IntĂ©rieur et du Parlement. J’ai dĂ©pouillĂ© des documents ministĂ©riels tels que des synthĂšses relatives Ă  des “incidents impliquant des Nord-Africains” ou aux “problĂšmes posĂ©s par l’immigration”. Des notes, aussi, des tĂ©lĂ©grammes, des rapports, des correspondances Ă©manant des Renseignement gĂ©nĂ©raux, des services de police et des prĂ©fectures, des autoritĂ©s locales, gouvernementales ou Ă©trangĂšres [3]. Â»


Dire ce qui eut lieu, donc. Mais aussi comment et pourquoi. Comment : Rachida Brahim distingue trois sortes de violences : idĂ©ologiques, situationnelles et disciplinaires. Les violences idĂ©ologiques sont le plus souvent le fait de militants ou de sympathisants de l’extrĂȘme droite, parfois aussi de militaires. On peut classer dans cette rubrique macabre les nombreuses agressions, souvent mortelles, qui eurent lieu Ă  Marseille en 1973. Un AlgĂ©rien, Salah Boughrine, dont on saura plus tard qu’il souffrait de traumatismes psychiques, assassine un chauffeur de bus qui lui aurait mal parlĂ©. À partir de lĂ , les racistes se dĂ©chaĂźnent contre les MaghrĂ©bins, encouragĂ©s en cela par les Ă©ditoriaux incendiaires de Gabriel Domenech (qui rejoindra plus tard le FN) dans le torchon fascisant (c’est moi qui le qualifie ainsi, pour l’avoir lu – et subi – Ă  l’époque), disparu depuis lors, Le MĂ©ridional. « Il est difficile de quantifier prĂ©cisĂ©ment le nombre de victimes expiatoires Ă  la suite de la mort du chauffeur de bus. L’ambassadeur d’AlgĂ©rie en France avance le chiffre de 50 morts et de 300 blessĂ©s durant cette seule annĂ©e et sur l’ensemble du territoire. Dans la rĂ©gion, en croisant les archives de la presse et celle de la prĂ©fecture, on comptabilise une cinquantaine d’agressions et 17 morts entre la mort du chauffeur de bus, le 25 aoĂ»t, et le 14 dĂ©cembre, date Ă  laquelle un attentat est commis au consulat gĂ©nĂ©ral d’AlgĂ©rie de Marseille. Â» Rachida Brahim a consacrĂ© le premier chapitre de son livre Ă  ce qui apparaĂźt rĂ©trospectivement comme la poursuite de la guerre d’AlgĂ©rie sur le territoire mĂ©tropolitain [4]. Mais comme elle le dit encore Ă  Ballast, mĂȘme si elle avait commencĂ© son travail prĂ©cisĂ©ment sur cette sĂ©rie de crimes racistes Ă  Marseille et dans le Sud, elle ne voulait pas s’en tenir lĂ  : en effet, elle avait vite constatĂ© que les agressions racistes avaient commencĂ© bien avant (elles n’avaient pas cessĂ© depuis la guerre d’AlgĂ©rie) et qu’elles continuĂšrent aprĂšs les « Ă©vĂ©nements Â» de Marseille – elle en a recensĂ© une moyenne de trente-cinq par an (qui ont fait 610 blessĂ©s et 351 morts) sur la pĂ©riode Ă©tudiĂ©e (1970-1997). Ainsi par exemple l’assassinat de Habib Grimzi :« [C’]est une des affaires les plus retentissantes des annĂ©es 1980. Au moment des faits, Habib Grimzi, un Oranais de 26 ans, est en vacances depuis une quinzaine de jours en France. Le 15 novembre 1983, il prend le train Bordeaux-Vintimille en mĂȘme temps que quatre candidats Ă  la LĂ©gion Ă©trangĂšre. Dans leur compartiment, en compagnie du caporal-chef qui les escorte, ces derniers boivent “quatre ou cinq bouteilles de whisky”. Le gradĂ© et un des aspirants lĂ©gionnaires s’endorment. Les trois autres aperçoivent Habib Grimzi, lui reprochent un regard dĂ©placĂ© et le rouent de coups. Le contrĂŽleur du train lui vient en aide. Celui-ci l’accompagne dans une autre voiture situĂ©e en queue de train. Les trois hommes parviennent Ă  le retrouver, le frappent Ă  nouveau et lui donnent un coup de couteau sous l’omoplate. D’aprĂšs la reconstitution des faits, alors qu’il Ă©tait encore vivant, ses agresseurs ont ouvert la porte du wagon et l’ont jetĂ© du train qui roulait Ă  140 km/h. Habib Grimzi aurait percutĂ© le ballast et un pied de poteau de plein fouet. Il serait mort le crĂąne fracassĂ© par le choc. Â»

Ou celui d’Ibrahim Ali :« Au moment des faits, il a 17 ans et fait partie d’un groupe de rap qui rassemble plusieurs jeunes de la citĂ© de la Savine [Ă  Marseille], oĂč il vit. Le soir du 21 fĂ©vrier 1995, ces derniers rĂ©pĂštent le spectacle qu’ils doivent donner quelques semaines plus tard dans le cadre d’un gala contre le sida. Vers 22 heures, le groupe, composĂ© d’une quinzaine de membres, quitte le lieu de rĂ©pĂ©tition et se met en marche vers l’arrĂȘt du bus qui doit les ramener Ă  la Savine. Alors qu’ils courent pour ne pas louper leur bus, ils croisent la route de trois colleurs d’affiches du FN. Le premier, 63 ans, rapatriĂ© d’AlgĂ©rie, est un ancien chef de travaux dans le bĂątiment ; le second, 41 ans, est maçon et passionnĂ© d’armes Ă  feu ; le dernier, 37 ans, est Ă©bĂ©niste. Tous partagent un discours sĂ©curitaire. Un camarade d’Ibrahim Ali relate les faits : “On a vu une voiture qui venait vers nous faire demi-tour et s’arrĂȘter au feu. Un homme en est descendu et s’en est pris Ă  celui qui arrivait en premier, j’ai entendu crier ‘Qu’est-ce que tu as toi ?’ puis il a commencĂ© Ă  tirer, nous sommes repartis dans l’autre sens au courant. C’est Ă  ce moment-lĂ  qu’Ibrahim a Ă©tĂ© touchĂ© dans le dos, ‘Ils m’ont eu’, a-t-il dit. On a continuĂ© Ă  courir quelques mĂštres ensemble pour se cacher derriĂšre un recoin, lĂ  il est tombĂ©.” Â»

Ensuite, il y a les violences « situationnelles Â». Elles « ont gĂ©nĂ©ralement lieu lors d’une scĂšne de la vie quotidienne au cours de laquelle les protagonistes usent de la force contre des MaghrĂ©bins qu’ils jugent dangereux. Pour l’auteur des faits, le but est gĂ©nĂ©ralement de protĂ©ger ce qui lui appartient, en tant que propriĂ©taire lĂ©gal, mais aussi d’un point de vue subjectif. Il peut s’agir de sa maison, de son commerce, des membres de sa famille, d’une femme, d’une fĂȘte nationale, d’un entre-soi ou simplement de sa tranquillitĂ©. Â» Ainsi par exemple, « Ă€ Marseille, en 1981, un homme tire depuis sa fenĂȘtre sur Zahir Boudejellal alors ĂągĂ© de 17 ans. Toufik OuanĂšs, ĂągĂ© de 9 ans, meurt dans les mĂȘmes conditions Ă  la citĂ© des 4 000 de La Courneuve en 1983. À Troyes, en septembre 1986, dans la citĂ© du Point-du-Jour, un homme de 22 ans, propriĂ©taire d’une carabine et habitant le huitiĂšme Ă©tage d’un immeuble tire depuis sa fenĂȘtre sur un jeune homme de 23 ans. Â»

Ici, on pense Ă  ce qu’écrit Elsa Dorlin dans son livre Se dĂ©fendre. Celui-ci se termine par une Ă©vocation du meurtre de Trayvon Martin : le 26 fĂ©vrier 2012, George Zimmerman, un bon citoyen amĂ©ricain engagĂ© dans un programme de « voisins vigilants Â», abattit cet ado africain-amĂ©ricain dans un quartier blanc de la ville de Sanford en Floride. Trayvon avait le tort d’ĂȘtre noir et de porter un sweat shirt Ă  capuche, ce qui avait semble-t-il suffi Ă  mettre son assassin en position de lĂ©gitime dĂ©fense, dĂ©finie en Floride comme le fait d’agir « pour se protĂ©ger si [une personne] ressent un sentiment de peur raisonnable l’incitant Ă  croire qu’elle sera tuĂ©e ou gravement blessĂ©e [5] Â». Un an et demi aprĂšs les faits, Zimmerman sera acquittĂ© malgrĂ© le fait qu’aucune preuve attestant une situation de lĂ©gitime dĂ©fense n’ait Ă©tĂ© produite par ses avocats. « George Zimmerman est un vigilant de l’État racial. Trayvon Martin Ă©tait sans dĂ©fense face Ă  la menace d’ĂȘtre, en tant que jeune homme africain-amĂ©ricain, une proie abattable au nom de la lĂ©gitime dĂ©fense [6]. Â» C’est la peur raisonnable ressentie par son assassin qui lĂ©galise le meurtre de Trayvon. « La peur comme projection renvoie ainsi Ă  un monde oĂč le possible se confond tout entier avec l’insĂ©curitĂ©, elle dĂ©termine dĂ©sormais le devenir assassin de tout “bon citoyen”. Elle est l’arme d’un assujettissement Ă©motionnel inĂ©dit des corps mais aussi d’un gouvernement musculaire d’individus sous tension, de vies sur la dĂ©fensive [7]. Â» Je pense qu’il s’agit d’une bonne description de ce que Rachida Brahim entend par « violence situationnelle Â» : en cas de friction (ou de ce qui est ressenti comme tel), certains corps peuvent en Ă©liminer d’autres car ils sont d’avance « tuables Â».

Enfin il y a la violence « disciplinaire Â», dont on a un peu plus parlĂ© ces derniĂšres annĂ©es grĂące, entre autres, Ă  l’action dĂ©terminĂ©e et opiniĂątre de la famille et des amis d’Adama TraorĂ© (mais on se souvient probablement aussi de l’assassinat Ă  Paris par les « voltigeurs Â» – brigade motorisĂ©e aujourd’hui rĂ©apparue sous le nom de Brav-M – de Malek Oussekine, en 1986). C’est la violence exercĂ©e par la police (et assimilĂ©s : douaniers, gendarmes et autres reprĂ©sentants de l’autoritĂ© publique). J’en reprends ici un exemple qui me semble emblĂ©matique de ce que le MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues) avait nommĂ© la « gestion coloniale des quartiers Â» : « Ă€ Fresnes, dans le Val-de-Marne, le 24 juin 1973, deux gendarmes accompagnĂ©s de policiers se rendent dans la citĂ© des Groux pour interpeller un adolescent de 14 ans soupçonnĂ© de vol. D’aprĂšs le tĂ©moignage du pĂšre, un ressortissant algĂ©rien de 73 ans, la famille subit alors une perquisition illĂ©gale pour la quatriĂšme fois. Il explique qu’en voyant arriver les forces de l’ordre, leur fille de 8 ans, Malika Yezid, est montĂ©e en courant pour prĂ©venir son frĂšre. Ce dernier s’enfuit avant leur arrivĂ©e. Ils entrent malgrĂ© tout dans l’appartement. Le pĂšre raconte qu’ils ont Ă©tĂ© injuriĂ©s et menacĂ©s. Un des gendarmes gifle Malika devant lui. MalgrĂ© ses protestations, pendant que l’un d’entre eux l’interroge et le retient dans le sĂ©jour, Malika est emmenĂ©e et frappĂ©e dans une chambre : “Elle Ă©tait en dĂ©tresse, pleurait sans cesse, appelait. AprĂšs un quart d’heure, lui il sort, la petite vient derriĂšre et tombe Ă  plat ventre, elle ne bougeait plus […] c’est eux qui l’ont tuĂ©e et ils sont partis en riant. ”Malika Yezid est transfĂ©rĂ©e Ă  l’hĂŽpital, elle reste quatre jours dans le coma et dĂ©cĂšde. Â»

Ce qui passe aprĂšs, dans ce cas-lĂ  prĂ©cisĂ©ment comme presque tous les autres, pourra aider Ă  comprendre le titre choisi par Rachida Brahim : La race tue deux fois. Les parents de Malika « se constituent parties civiles et portent plainte pour violation de domicile, coups et blessures volontaires ayant entraĂźnĂ© la mort et non-assistance Ă  personne en danger. Les gendarmes dĂ©fendent une tout autre version. D’aprĂšs eux, le seul coupable serait prĂ©cisĂ©ment le pĂšre de la victime. Ils dĂ©clarent que dans la cage d’escalier de l’immeuble, la petite les a insultĂ©s et traitĂ©s de “sales flics” puis s’est rĂ©fugiĂ©e chez elle. Ces derniers auraient frappĂ© Ă  la porte de l’appartement pour en informer ses parents. Ils auraient alors vu le pĂšre gifler sa fille. Dans cette version, le pĂšre aurait par ailleurs refusĂ© de donner son consentement Ă  une perquisition. Les gendarmes se seraient retirĂ©s sans entrer dans l’appartement. Un communiquĂ© rĂ©sumant ces faits est publiĂ© par la prĂ©fecture, “il soulĂšve la colĂšre de la citĂ© au point que la gendarmerie faillit ĂȘtre prise d’assaut”. Â»

Il y a ici une analogie avec le traitement du viol et des violences faites aux femmes : c’est le retournement de la culpabilitĂ© sur la victime. « Elle l’avait bien cherchĂ©, elle m’a provoquĂ©, etc. Â», leitmotiv des agresseurs et des tyrans domestiques.

Rachida Brahim le disait d’ailleurs dans une interview donnĂ©e Ă  Jef Klak en 2017 [8] et dans laquelle elle parlait des notions de « victimisation primaire Â» et« secondaire Â» : « La victimisation primaire dĂ©signe l’action par laquelle une personne est la cible d’une infraction et acquiert le statut de victime d’un point de vue lĂ©gal. La victimisation secondaire advient au moment oĂč cette mĂȘme personne fait le rĂ©cit de l’infraction dont elle a fait l’objet – lors d’un Ă©change entre la victime et ses proches, mais aussi lors de la confrontation avec les institutions qui reprĂ©sentent les interlocuteurs des victimes. Il peut s’agir du systĂšme mĂ©diatique, Ă©ducatif, mĂ©dical, policier ou judiciaire. Cette victimisation secondaire est provoquĂ©e par des attitudes de blĂąmes et d’inversement des responsabilitĂ©s, par une banalisation des faits ou par l’existence d’un vide juridique. La victimisation secondaire a d’abord Ă©tĂ© mise en Ă©vidence par les analyses fĂ©ministes portant sur les violences faites aux femmes. Les premiĂšres Ă©tudes menĂ©es sur la question des agressions sexuelles ont par exemple montrĂ© que les victimes de viol sont frĂ©quemment considĂ©rĂ©es comme responsables de ce qui leur arrive – ce qui, de fait, accentue la violence initialement subie.[
] Dans le cas qui nous intĂ©resse, la victimisation secondaire a Ă©tĂ© provoquĂ©e par le traitement pĂ©nal et lĂ©gislatif de crimes racistes qui empĂȘchait de caractĂ©riser le mobile raciste. Â»

PrĂ©cisĂ©ment, ce traitement pĂ©nal et lĂ©gislatif fait l’objet d’un examen serrĂ© par Rachida Brahim. Elle dĂ©monte une mĂ©canique qui se rĂ©vĂšle diabolique : en effet, d’un cĂŽtĂ©, les « immigrĂ©s Â» (l’un des termes par lesquels on dĂ©signe les Ă©trangers venant travailler en France depuis les ex-colonies françaises d’Afrique subsaharienne et du Maghreb) sont l’objet de mesures spĂ©cifiques qui les catĂ©gorisent en une population « Ă  part Â» – ce qui se traduit trĂšs clairement dans les accords et la convention de Schengen, qui rĂšglent la « libre circulation des personnes Â» dans son espace (en gros, les pays europĂ©ens) mais selon deux catĂ©gories : EuropĂ©ens et non-EuropĂ©ens, c’est-Ă -dire (toujours en gros) Blancs et non-Blancs. Rachida Brahim dĂ©crit les diffĂ©rentes mesures rĂ©glementaires et lĂ©gislatives qui ont Ă©tĂ© adoptĂ©es au fil des annĂ©es et qui aboutissent Ă  ce qu’il faut appeler la racialisation de certaines populations (restrictions sur le droit d’entrĂ©e, sur le droit au sĂ©jour, Ă  l’acquisition de la nationalitĂ©, sans parler bien sĂ»r du droit de vote, contrĂŽles au faciĂšs, etc.). Ce racisme structurel (Ă©tatique) entretient celui d’une partie importante de la population française (cf. les scores importants du Rassemblement national aux Ă©lections, mais aussi la campagne islamophobe menĂ©e par les plus hautes instances de l’État, Ă  commencer par son chef lui-mĂȘme, afin de capter les votes de cette population), ce qui ne peut qu’aboutir Ă  des agressions racistes rĂ©currentes – et je ne parle mĂȘme pas ici des forces de l’ordre, dont on sait Ă  quel point elle aiment Marine Le Pen et dĂ©testent les Arabes et les Noirs). Crimes racistes, donc. Et lĂ , quand les victimes et leurs proches prĂ©tendent se dĂ©fendre et obtenir rĂ©paration en allĂ©guant du caractĂšre raciste des agressions, il leur est rĂ©pondu qu’il n’existe pas de « mobile raciste Â» qui permette de qualifier un acte violent Ă  l’égard d’une personne racisĂ©e de
 raciste (en fait si, il en existe un depuis la loi Gayssot de 2003, mais trĂšs restrictif : il n’est pris en compte que si l’on peut Ă©tablir que des mots ou un discours raciste ont Ă©tĂ© prononcĂ©s par l’agresseur avant ou pendant l’acte). Soumises Ă  un droit particulier (on pourrait dire : « d’exception Â») dans le cours de leur vie ordinaire, les personnes racisĂ©es « tombent Â» dans le droit commun universaliste dĂšs qu’elles pourraient se prĂ©valoir du stigmate qu’on leur inflige. LĂ , elles deviennent miraculeusement des citoyens lambda – sans classe, sans genre, sans race, quelle horreur, cachez ce mot que nous ne saurions voir [9] ! Et si elles se mĂȘlent de regimber, c’est contre elles que se retourne l’appareil rĂ©pressif et ses supplĂ©tifs mĂ©diatico-politiques, comme on vient de le voir encore rĂ©cemment Ă  travers la mise en cause raciste de la famille TraorĂ© par la prĂ©sidente de la Ligue du droit international des femmes [10].

Mais puisque je viens de parler de la famille d’Adama TraorĂ©, je dois ajouter que l’intĂ©rĂȘt du livre de Rachida Brahim tient aussi Ă  ce qu’elle retrace l’histoire des groupes qui se sont insurgĂ©s contre le racisme français – depuis les ComitĂ©s Palestine et le MTA, Mouvement des travailleurs arabes, dans les annĂ©es 1970, jusqu’aux diffĂ©rents comitĂ©s VĂ©ritĂ© et Justice contemporains en passant par la marche des beurs en 1983 et le MIB dans les annĂ©es 1990.

Je n’ai pas rendu compte ici des chapitres qui relatent l’évolution de la lĂ©gislation antiraciste française et non plus des efforts de l’administration française pour « dĂ©racialiser Â» les crimes racistes – en particulier afin de rĂ©pondre aux interventions de l’ambassade d’AlgĂ©rie quand elle s’inquiĂ©tait des violences contre ses ressortissants en France. Mais ils sont trĂšs prĂ©cis et donnent une trĂšs bonne idĂ©e de ce que c’est concrĂštement que le racisme structurel. C’est pourquoi je trouve ce travail vraiment excellent.

Je voudrais avant de terminer citer encore une fois son auteure :

« [
]certes, l’idĂ©e de race est dĂ©routante, effrayante, scandaleuse
 Mais du commerce d’esclaves africains aux contraintes migratoires les plus rĂ©centes en passant par l’expansion de l’empire colonial, les catĂ©gories raciales ont Ă©tĂ© et restent une des formes majeures de diffĂ©renciation sociale de l’époque moderne et contemporaine. Cette luciditĂ© me semble plus fĂ©conde que la cĂ©citĂ© qui prĂ©vaut encore.[
] Ce besoin de comprendre, mais aussi de transfigurer la violence, a rendu dĂ©suet un savoir sociologique surplombant et distanciĂ©. Je suis attachĂ©e aux savoirs comme les vieilles sorciĂšres sont attachĂ©es aux onguents. Je suis attachĂ©e Ă  un savoir enveloppant et pĂ©tri des Ă©motions qui le prĂ©cĂšdent et l’ont vu naĂźtre. Je tiens Ă  un savoir qui puisse initier chacun d’entre nous Ă  une maniĂšre saine et juste d’ĂȘtre au monde. Â»

En conclusion, je dois ajouter un message personnel Ă  l’attention de Rachida Brahim. Voici quelques annĂ©es, alors qu’elle cherchait Ă  faire Ă©diter sa thĂšse, nous avions pris rendez-vous au lendemain d’une rĂ©union lors de laquelle elle l’avait prĂ©sentĂ©e. Or, je ne lui avais pas posĂ© un lapin, mais presque. Cette indĂ©licatesse venait trĂšs certainement du fait qu’en tant qu’homme blanc, je n’étais pas assailli, comme elle, par le sentiment de l’urgence de faire connaĂźtre et de lutter contre les crimes racistes. À la lire aujourd’hui, je me rends compte que je lui dois des excuses : j’espĂšre qu’elle voudra bien les accepter.

franz himmelbauer

Rachida Brahim, La race tue deux fois. Une histoire des crimes racistes en France (1970-2000), Paris, Éditions Syllepse, 2020.




Source: Lundi.am