Septembre 20, 2021
Par Lundi matin
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Le livre de Reza Zia-Ebrahimi paru aux Ă©ditions Amsterdam, AntisĂ©mitisme et islamophobie. Une histoire croisĂ©e, se propose de retracer l’histoire, depuis le Moyen-Ăąge jusqu’à nos jours, d’un « racisme Â» visant tant les juifs que les musulmans. L’intĂ©rĂȘt d’une telle Ă©tude, Ɠuvre d’un universitaire anglais d’origine iranienne, est a priori indubitable, notamment dans une conjoncture idĂ©ologique française qui voit s’opposer deux courants : les uns dĂ©noncent le « nouvel antisĂ©mitisme Â» et minimisent l’islamophobie ; les autres dĂ©noncent l’islamophobie et minimisent la judĂ©ophobie. Reza Zia-Ebrahimi, lui, met au jour l’histoire croisĂ©e de ces deux formes de « racisme Â» dont il fait remonter l’origine au Moyen-Ăąge, Ă©tant pour sa part convaincu que « La reconnaissance de l’existence prĂ©-moderne de l’idĂ©e de race est d’une importance historiographique capitale Â» (p. 51). Mais pourquoi donc est-ce d’une « importance historiographique capitale Â» ? A le lire, on ne voit pourtant pas ce que l’on gagne, en termes de pensĂ©e, Ă  qualifier de « racismes Â» la judĂ©ophobie et l’islamophobie mĂ©diĂ©vales. C’est que le gain, en effet, n’est pas de l’ordre de la pensĂ©e, mais de la morale, « raciste Â» Ă©tant un qualificatif devenu, de nos jours, quasi universellement condamnable et apparemment bien plus compromettant que « xĂ©nophobe Â». Donc l’auteur y tient : il importe de qualifier de « raciste Â» le prĂ©jugĂ© chrĂ©tien contre les juifs et les musulmans dĂšs le Moyen-Ăąge. Le problĂšme, c’est qu’en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, et singuliĂšrement en sciences humaines, le moralisme est de bien mauvais augure.

Zia-Ebrahimi a bien sĂ»r raison de pointer les parallĂšles, les proximitĂ©s, voire les symbioses entre la figure du juif et celle du musulman dans l’imaginaire chrĂ©tien de la Reconquista, et on lui pardonne volontiers de ne pas s’intĂ©resser aux formes prĂ©mĂ©diĂ©vales du prĂ©jugĂ© chrĂ©tien contre les juifs, puisque que ce n’est pas son objet. Mais comment peut-il passer sous silence la diffĂ©rence objective entre ces deux catĂ©gories de « racisĂ©s Â», juifs et musulmans, depuis l’époque mĂ©diĂ©vale ? C’est pourtant une donnĂ©e historique incontournable : tandis que les juifs composent une minoritĂ© soumise en terre chrĂ©tienne comme en terre musulmane, les musulmans et les chrĂ©tiens sont les sujets lĂ©gitimes, jusqu’au XIXe siĂšcle, de puissances impĂ©riales dont les rivalitĂ©s dĂ©terminent la gĂ©opolitique du monde mĂ©diterranĂ©en. Le musulman n’est alors guĂšre plus opprimĂ© en terre chrĂ©tienne que ne l’est le chrĂ©tien en terre musulmane, les uns et les autres agissant en conquĂ©rants virils, se plaisant notamment Ă  capturer des esclaves au grĂ© des razzias qu’ils entreprennent en terre ennemie. Ainsi l’historien Robert C. Davis, dans une Ă©tude consacrĂ©e Ă  la rĂ©duction en esclavage de chrĂ©tiens par des musulmans en MĂ©diterranĂ©e de 1500 Ă  1800, observe : « Dans le jihad chrĂ©tien-musulman qui dĂ©buta autour de 1500 et devait durer trois siĂšcles, les deux bords firent de la piraterie et de l’esclavage les instruments de la politique de l’Etat : asservir des civils, c’était non seulement priver l’ennemi de milliers de citoyens productifs, mais en outre se procurer une main-d’Ɠuvre opĂ©rationnelle et une source de revenus significative par le biais des rachats [1] Â». Les juifs, eux, ont vĂ©cu dans un contexte social et politique trĂšs diffĂ©rent de celui des musulmans et des chrĂ©tiens, puisque durant des siĂšcles ils ont Ă©tĂ© Ă©trangers, soumis et opprimĂ©s aussi bien en terre chrĂ©tienne qu’en terre musulmane. Et c’est lĂ  un fait qui est d’une importance historiographique autrement plus capitale que celle de savoir si, au Moyen-Ăąge, la haine des chrĂ©tiens pour les musulmans (ou celle des musulmans pour les chrĂ©tiens) relevait, oui ou non, d’un « racisme Â». Omettre un fait historique aussi massif que celui de l’impĂ©rialisme musulman, rival de l’impĂ©rialisme chrĂ©tien durant au moins dix siĂšcles, tout en prĂ©tendant critiquer les mĂ©diĂ©vistes qui qualifient d’anachronique l’usage de la notion de « racisme Â» avant le XIXe siĂšcle, voilĂ  qui tĂ©moigne donc des ambiguĂŻtĂ©s du moralisme en sciences humaines.

Et en effet, plus on avance dans le livre de Zia-Ebrahimi, plus il devient perceptible que sa vision d’une « histoire croisĂ©e Â» le conduit lentement mais sĂ»rement Ă  pointer ailleurs la diffĂ©rence cruciale entre « juifs Â» et « musulmans Â». Car s’il omet d’évoquer dix siĂšcles d’impĂ©rialisme musulman, il considĂšre en revanche que le sionisme introduit une rupture. En effet, sa thĂšse est finalement qu’avec l’émergence du colonialisme europĂ©en et de ce qu’il appelle « la question palestinienne Â», juifs et musulmans auraient, Ă  des degrĂ©s divers, repris Ă  leur compte l’idĂ©ologie « raciste Â» apparue donc, selon lui, Ă  l’époque mĂ©diĂ©vale : des juifs s’abreuvent Ă  l’islamophobie occidentale tandis que des musulmans assimilent l’antisĂ©mitisme occidental ; mais avec toutefois une diffĂ©rence de poids, explique l’auteur, Ă  savoir que l’antisĂ©mitisme musulman n’est pas rĂ©ellement oppressif, puisqu’il n’y a plus guĂšre de juifs aujourd’hui en terre musulmane et qu’en terre chrĂ©tienne les musulmans composent eux-mĂȘmes une minoritĂ© opprimĂ©e et « racisĂ©e Â», laquelle est donc loin d’avoir la main sur les leviers rĂ©pressifs d’un appareil d’Etat. En revanche, l’islamophobie sioniste se nicherait dans bien des appareils d’Etat occidentaux, Ă  commencer par celui d’IsraĂ«l et des Etats-Unis. S’ensuit donc, Ă  le suivre, que le danger raciste, aujourd’hui, provient du sionisme, plus exactement, selon lui, de « l’ultra-sionisme Â».

Quant Ă  savoir pourquoi il n’y a plus guĂšre de juifs en terre musulmane, si Zia-Ebrahimi ne s’étend pas beaucoup sur la question, il instruit tout de mĂȘme son lecteur sur l’essentiel : « Le dĂ©part progressif de cette minoritĂ© [les juifs qui vivaient en terre musulmane] a une histoire complexe, qui dĂ©passe la question palestinienne et celle de l’antisĂ©mitisme du monde arabe : nous avons Ă©voquĂ© la cooptation des minoritĂ©s juives par les puissances coloniales, mais aussi les efforts de l’Etat d’IsraĂ«l, notamment en Irak, pour inciter les juifs arabes Ă  l’aliah Â» (p. 197). Autrement dit, ce ne sont pas les pogroms antijuifs qui ont provoquĂ© le dĂ©part des juifs irakiens, c’est l’activisme sioniste de l’Etat d’IsraĂ«l et la trahison des communautĂ©s juives ralliĂ©es au colonialisme europĂ©en. A ce stade, ce n’est plus de l’ignorance volontaire, c’est de la propagande.

Et la boucle est bouclĂ©e lorsque l’auteur, en fin d’ouvrage, nous explique que pour comprendre les ressorts de l’islamophobie nord-amĂ©ricaine, notamment celle de l’administration Trump, il convient de s’intĂ©resser de prĂšs aux agissements de groupes « ultra-sionistes Â». Une recension de l’ouvrage de Zia-Ebrahimi parue rĂ©cemment dans LM qualifie, avec une innocence vraiment touchante, ces activistes islamophobes de « personnes Â» et « entitĂ©s trĂšs influentes Â» :

Aux États-Unis, Zia-Ebrahimi pointe une vĂ©ritable « industrie islamophobe Â» promue par des groupes ultra-sionistes liĂ©s Ă  l’entreprise de colonisation des territoires palestiniens. Ces « individus et organisations se spĂ©cialisent dans la dĂ©sinformation et la propagation d’idĂ©ologies haineuses Ă  l’égard de l’islam et des musulmans. TrĂšs actifs sur Internet, ils interviennent aussi rĂ©guliĂšrement dans les mĂ©dias traditionnels, publient sur toutes sortes de supports, organisent confĂ©rences et manifestations, et mĂšnent des activitĂ©s de lobbying au niveau fĂ©dĂ©ral et Ă©tatique Â» (p. 189). Ce sont des personnes et des entitĂ©s trĂšs influentes.

Si plusieurs chapitres du livre de Zia-Ebrahimi sont consacrĂ©s Ă  l’analyse du complotisme antisĂ©mite, il n’en demeure donc pas moins qu’à l’arrivĂ©e des « personnes et des entitĂ©s trĂšs influentes Â», prĂ©sentĂ©es comme « ultra-sionistes Â», se trouvent ĂȘtre Ă  l’origine de l’islamophobie de l’appareil d’Etat nord-amĂ©ricain. C’est du moins ce qu’a retenu l’auteur de cette recension parue sur LM. Et en effet, Ă  suivre Zia-Ebrahimi, l’islamophobie de l’appareil d’Etat nord-amĂ©ricain serait l’Ɠuvre, « en partie Â», comme il s’efforce de nuancer, de groupes « ultra-sionistes Â». Le problĂšme est qu’identifiant les dessous d’une « industrie islamophobe Â» sĂ©vissant aux Etats-Unis, de nouveau Zia-Ebrahimi passe sous silence un fait historique massif, Ă  savoir que les dĂ©mocraties occidentales sont les alliĂ©es des pĂ©tromonarchies du Golfe depuis 1945 et que pour ce qui est de l’administration Trump, il se trouve que le prĂ©sident en question a gratifiĂ© l’Arabie Saoudite de sa premiĂšre visite officielle Ă  l’étranger. Or l’Arabie Saoudite, gardienne de La Mecque, jusqu’à nouvel ordre, ce n’est pas un repĂšre de moines taoĂŻstes.

Aussi, plutĂŽt que de vous entretenir trop longtemps des Ă©rudits mĂ©andres d’un antiracisme universitaire dont le moralisme est d’un ennui mortel, je vous recommande deux livres incontournables sur cette question des phobies anti-juive et anti-islamique et un troisiĂšme qui vous apportera un peu de hauteur de vue si vous vous intĂ©ressez Ă  la question des rapports entre l’Occident et les « indigĂšnes Â» : La RĂ©action philosĂ©mite (Lignes, 2009), La Trique, le pĂ©trole et l’opium (Libertalia, 2019) et L’Occident, les indigĂšnes et nous (Amsterdam, 2020).

Dans le premier livre, vous apprendrez, Ă  partir d’une analyse du cas français, que l’activisme islamophobe du XXIe siĂšcle n’est pas, en Occident, le produit d’un noyau « ultra-sioniste Â» mais une xĂ©nophobie autochtone, de mĂȘme que l’idĂ©ologie dont Eric Zemmour est aujourd’hui en France, aprĂšs Alain Finkielkraut, l’apĂŽtre inspirĂ© n’est pas d’origine juive, ou sioniste, ou « ultra-sioniste Â», mais autochtone.

Dans le second livre, vous serez conduits Ă  rencontrer des Ă©noncĂ©s que le livre de Zia-Ebrahimi a pour enjeu latent, mais insistant, d’effacer, par exemple celui-ci, qui rĂ©sume en une formule lapidaire la manƓuvre dite « islamophobe Â» des puissances occidentales, formule que les lecteurs de LM ont pu dĂ©jĂ  lire dans un article paru sur le site dĂ©but 2019 (voir « La religion, la xĂ©nophobie et la question sociale Â») : « tolĂ©rance maximale Ă  l’égard des Ă©mirs du pĂ©trole et du gaz, tolĂ©rance minimale Ă  l’égard du prolĂ©tariat arabo-musulman Â».

Zia-Ebrahimi, Ă  l’inverse, ne pose jamais la question : qui est victime d’islamophobie ? Les collĂ©giens des banlieues dĂ©shĂ©ritĂ©es, les prolĂ©taires arabo-musulmans, les fidĂšles d’une mosquĂ©e de banlieue ? Ou les acquĂ©reurs du Paris-Saint-Germain Football Club ? A vouloir, consciemment ou inconsciemment, liquider le marxisme au nom d’un antiracisme de bon aloi, on finit par se rendre aveugle Ă  ce qui est pourtant aveuglant. Jetez donc un Ɠil sur cette photographie faisant la promotion d’un cabinet d’avocats en France, le Cabinet Coubris et Courtois associĂ©s :


Oui, vous ne rĂȘvez pas, c’est une photographie promotionnelle, produit de la bourgeoisie libĂ©rale et marchande du XXIe siĂšcle, prĂ©sentant deux hommes, des winners, phalliques Ă  souhait, placĂ©s Ă  la tĂȘte d’un vĂ©ritable harem de collaboratrices soumises, souriantes et dynamiques. C’est l’imaginaire saoudien, mais occidentalisĂ©, c’est-Ă -dire embourgeoisĂ©. L’imam d’une mosquĂ©e de banlieue, lui, s’il a le malheur de prononcer publiquement un mot qui pourrait ĂȘtre interprĂ©tĂ© comme exprimant une arriĂšre-pensĂ©e Ă©ventuellement voisine d’une certaine forme de sexisme, le ministre de l’IntĂ©rieur, rĂ©pondant Ă  l’indignation injonctive d’une hystĂ©rique du Rassemblement National, ordonnera qu’il soit aussitĂŽt suspendu de ses fonctions et d’un mĂȘme pas reconduit aux frontiĂšres. C’est arrivĂ© pas plus tard que cet Ă©tĂ©. Or, ce n’est pas la prose antisioniste qui vous permettra d’élucider ce dispositif. C’est pourquoi je vous invite Ă  lire plutĂŽt La RĂ©action philosĂ©mite (Lignes, 2009) et La Trique, le pĂ©trole et l’opium (Libertalia, 2019).

Enfin dans le troisiĂšme livre, L’Occident, les indigĂšnes et nous (Amsterdam, 2020), vous apprendrez, entre autres choses, que les alliances entre classes dominantes chrĂ©tiennes et musulmanes contre d’autres chrĂ©tiens, ou musulmans, sont rĂ©currentes dans l’Histoire, et aussi que les constructions xĂ©nophobes de l’altĂ©ritĂ© ont touchĂ© au Moyen-Ăąge non seulement les juifs et les musulmans mais les slaves (dont Zia-Ebrahimi, historien sĂ»r de lui-mĂȘme, est convaincu, page 128, qu’ils ont perpĂ©trĂ© un « gĂ©nocide Â» antimusulman en Bosnie), et aussi que le « choc des civilisations Â» nous reconduit en derniĂšre analyse Ă  un clivage social plutĂŽt que racial, et finalement que la question du « racisme Â» est de peu d’intĂ©rĂȘt, la seule question qui importe vraiment Ă©tant celle-ci : articuler la question de l’identitĂ© Ă  celle de l’émancipation.

Ceci dit, revenons au livre de Zia-Ebrahimi. Il se prĂ©sente comme une « histoire croisĂ©e Â» de deux racismes, Ă©galement condamnables l’un et l’autre, bien entendu, si ce n’est que lisant l’ouvrage jusqu’à son terme, nous dĂ©couvrons que le problĂšme, aujourd’hui, c’est donc « l’ultra-sionisme Â». Le livre de Zia-Ebrahimi est donc bien une nouvelle production de ce courant de pensĂ©e clairement identifiable : l’antisionisme antiraciste et dĂ©colonial. C’est un savant mĂ©lange d’érudition, de moralisme et de sornettes. Je me contenterai de relever deux perles, parmi bien d’autres, histoire d’en rire.

1) On lit page 173 que « les critiques arabes de l’Etat d’IsraĂ«l trouvent utile d’opposer le prĂ©cĂ©dent de ‘‘la tolĂ©rance arabe’’ aux politiques d’occupation et d’annexion de l’Etat hĂ©breu pour se prĂ©valoir d’une supĂ©rioritĂ© morale et souligner l’injustice du projet sioniste Â». Et Zia-Ebrahimi, Ă  l’évidence, ne leur donne pas tort. Examinons la question.

Pour ce qui est de la « tolĂ©rance arabe Â», et plus largement islamique, on peut certes considĂ©rer que le sort des juifs en terre musulmane, depuis l’émergence de l’islam (VIIe) jusqu’à Auschwitz (1945), a Ă©tĂ© plus enviable, Ă  tout prendre, que celui des juifs en terre chrĂ©tienne. Mais il s’agit donc d’un jugement relatif, sachant par ailleurs qu’au sujet de la situation des juifs du Maghreb, entre 1500 et 1800, l’historien R. C. Davis Ă©crit : « Les esclaves, des individus sans droits et non reconnus en tant que personnes par la loi, formaient thĂ©oriquement la couche la plus basse, bien que des observateurs aient placĂ©s les Juifs (qui devaient payer pour obtenir leur droit de rĂ©sidence) encore en dessous [2] Â». Aussi, pour se permettre de produire des Ă©noncĂ©s comparant « l’injustice sioniste Â» Ă  la « tolĂ©rance arabe Â», ou plus largement islamique, il faut, en effet, s’ĂȘtre bien assurĂ© au prĂ©alable que son lecteur est d’une ignorance soumise.

Les chicanes du propos de Zia-Ebrahimi nous ramĂšnent ainsi inlassablement Ă  ce premier silence criant : la religion islamique est un formidable impĂ©rialisme civilisateur et conquĂ©rant, et l’acteur d’une politique d’occupation et d’annexion au regard de laquelle le sionisme est Ă  peine un dĂ©tail. De fait, en matiĂšre d’impĂ©rialisme conquĂ©rant, comparer l’islam et le sionisme, c’est comparer un magnat du pĂ©trole ou de la finance Ă  un voleur Ă  l’étalage. Et ce sont pourtant de tels rĂ©cits sur « l’injustice sioniste Â» et la « tolĂ©rance Â» arabo-musulmane qui nourrissent les esprits « dĂ©coloniaux Â», ou plutĂŽt qui les gavent, comme des oies, pour en tirer, en l’occurrence, ce foie gras : le noyau actuel de la politique « raciste Â» est d’origine sinon sioniste, du moins « ultra-sioniste Â». Pour vous prĂ©munir dĂ©finitivement contre ce catĂ©chisme indigeste, je vous renvoie Ă  deux autres livres : Les Pingouins de l’universel (Lignes, 2017) et MisĂšre de l’antisionisme (L’éclat, 2020).

2) On dĂ©couvre page 174 que Yehoshafat Harkabi, « un chef du renseignement militaire israĂ©lien Â», est aussi « l’un des pĂšres fondateurs Â» de la littĂ©rature « anti-palestinienne Â» et plus gĂ©nĂ©ralement islamophobe. Si Harkabi a Ă©tĂ© en effet un chef du renseignement militaire israĂ©lien dans les annĂ©es Cinquante, en revanche l’ériger en « pĂšre fondateur Â» d’une littĂ©rature quelconque, c’est dĂ©cidĂ©ment la preuve que bien des productions universitaires, qu’elles nous viennent de France ou d’Angleterre, sont grotesques.

Mais au-delĂ  du grotesque, il se trouve que les Ă©crits de ce chef du renseignement militaire israĂ©lien sont autrement plus consistants et progressistes que ce que ne pourra vraisemblablement jamais produire le respectable universitaire anglais qu’est Zia-Ebrahimi. En guise de conclusion, je vous recommande donc Palestine et IsraĂ«l de Yehoshafat Harkabi, paru en 1972, Ă  la veille de la guerre de Kippour. Vous y trouverez notamment ce passage, que je vous laisse mĂ©diter :

« L’aspect islamique de la lutte contre IsraĂ«l s’est rĂ©cemment accentuĂ© en dĂ©pit de la laĂŻcitĂ© que revendique le Fatah, comme le montrent ses appels aux chefs religieux de l’Islam pour qu’ils dĂ©clarent le djihad (ou guerre sainte) et pour que les cotisations aux fedayine soient considĂ©rĂ©es comme zakat (c’est-Ă -dire assimilĂ©es aux autres obligations financiĂšres religieuses). A qui fera-t-on croire qu’une guerre sainte, financĂ©e comme telle par les croyants, mĂšne Ă  l’instauration d’un Etat laĂŻque ? A propos de laĂŻcitĂ©, on notera encore que les Constitutions de tous les pays arabes, Ă  l’exception du Liban, stipulent que l’Islam est la religion de l’Etat ou la source de la lĂ©gislation, ce qui n’empĂȘche pas les Arabes de dĂ©noncer IsraĂ«l comme un Etat rĂ©actionnaire et thĂ©ocratique. Quant au mirage d’une Palestine dĂ©mocratique, qu’il soit permis d’observer que la dĂ©mocratie n’est pas un aspect dominant des rĂ©gimes arabes. On pourrait aussi se demander pourquoi les Palestiniens, majoritaires en Jordanie, n’ont pas transformĂ© ce pays en dĂ©mocratie modĂšle. L’Etat binational ? Mais c’est ce que les chefs sionistes proposaient aux Arabes pendant des annĂ©es. Aujourd’hui, il est trop tard ; ou trop tĂŽt [3] Â».




Source: Lundi.am