Nous recevons et transmettons ce communiqué écrit conjointement depuis Santiago et Paris.

Clinamen. Même le plus petit incident, qu’on voudrait assigner au hasard, ne saurait se produire sans mettre en jeu toute une situation. Belles comme la rencontre fortuite, sur une mappemonde, de la police et de la foule, les émeutes de Santiago ont cristallisé en quelques heures tous les enjeux et les dispositions de l’époque. Du côté du terrain : l’importance toujours croissante de la circulation, qui fait de chaque nouvelle augmentation des prix une question de survie. Du côté du pouvoir : les sordides infrastructures sécuritaires qui constituent l’envers inévitable du capitalisme cybernétique. Et quand les nouvelles lois scélérates ne sont pas encore promulguées, il reste toujours la possibilité de recourir aux vieux réflexes. L’État d’urgence et une armée qui n’a pas changé depuis Pinochet. Du nôtre, enfin : la temporalité sourde des inclinations stratégiques, la poussée irrépressible d’un désir d’insurrection durable et profonde, les efforts conscients de quelques cerveaux, de quelques corps pour accompagner le mouvement dont notre avenir dépend. Enfin, le courage de quelques milliers de lycéens, qui à eux seuls ont su appeler une capitale entière au soulèvement.

Sauvagerie. « Aucun prédateur n’a jamais su que faire de notre sauvagerie, puisqu’elle ne s’attache à aucune chaîne, ne se réduit dans aucune cage, parce qu’elle s’échappe toujours, trace toujours sa voie, s’appelle, se montre et disparaît, frappe, insiste comme la douleur, parce que c’est la douleur. Et la douleur est notre histoire.

Cette histoire qui est douleur aujourd’hui s’enflamme, s’écrie, franchit d’un bond les portillons, saccage la ville ennemie, la ville emprisonnée, la ville aux vieux noms coloniaux si respectables. La ville des peureux, la ville de ceux qui ont joué aux pharaons. Mais non. Nous ne nous soumettrons pas. Personne, ni à Santiago, ni au Chili, ni nulle part, n’accepte de payer de sa vie la folie de leurs richesses. » [1]

Nous. Jamais nous n’aurions pensé vivre dans un monde où nous pourrions sérieusement envisager d’écrire une phrase solennelle, une de ces bonnes vieilles phrases qu’on croyait définitivement rangées dans le magasin de curiosités de l’histoire, un de ces appels dignes de Marx aux « travailleurs (et travailleuses) de tous les pays, unissez-vous ! » Et pourtant, émeute après émeute, ville après ville, pays après pays, semaine après semaine, c’est bien la conviction de vivre un soulèvement commun qui nous habite. La crise de la gouvernementalité est générale : quidams de toutes les métropoles, rassemblez-vous.

Effondrement. Quand ceux qui n’ont pas reculé devant 3000 morts et disparus, fait sans hésiter 40’000 torturés, remobilisent l’armée après un simple début d’émeute, que la même semaine nous apprenons que la Chine interdit la vente de vêtements noirs sur son territoire, nous nous disons que l’Empire tremble, et que quoi qu’on en dise, tout bien considéré, l’effondrement du capitalisme est peut-être plus proche que cette fin du monde à laquelle ils tiennent tant.

Époque. Depuis 1968 et l’écrasement de son héritage sous la riposte néo-libérale, jamais le jeu n’a semblé si ouvert. Les gilets jaunes, Hong-Kong, l’Équateur, Haïti, l’Égypte,la Guinée, le Liban, la Catalogne, le Honduras, maintenant le Chili marquent l’ouverture d’une nouvelle séquence. Aussi réformistes que soient les revendications déclarées, nous sommes à la croisée des chemins. Une classe encore anonyme, confusément consciente, commence à comprendre que nos destins sont liés. La catastrophe écologique en cours est le théâtre d’une décision entre la nuit de la surveillance et les lueurs du retour du monde.

Quidams, encore un effort pour être tout à fait révolutionnaires. Nous appelons à la désobéissance incivile dans les métropoles du monde entier.

Santiago-Paris, 19 octobre 2019


Article publié le 21 Oct 2019 sur Lundi.am