Novembre 30, 2021
Par CQFD
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Illustration de Pole Ka

Parmi les injonctions patriarcales qui pĂšsent sur les femmes, il y a celle de la maternitĂ©. PensĂ©s comme des machines Ă  reproduire, leurs utĂ©rus ne leur appartiennent toujours pas entiĂšrement. Tout du moins, l’État et le corps mĂ©dical s’arrogent le droit de dĂ©finir Ă  leur place si l’embryon ou le fƓtus qu’elles portent est ou non un enfant en devenir.

En France, aprĂšs 12 semaines de grossesse, l’IVG n’est plus lĂ©gale [1]. PassĂ© ce dĂ©lai, on attend des femmes qu’elles considĂšrent le fƓtus comme un futur bĂ©bĂ©. Qu’importe si elles n’ont rien projetĂ© dans cette grossesse dont elles ne veulent pas. À l’inverse, avant ce dĂ©lai, le corps mĂ©dical a tendance Ă  estimer qu’une fausse couche n’a pas d’impact sur celle qui la vit. L’embryon ne serait qu’un amas de cellules, remplaçable par un autre Ă  l’occasion d’une prochaine grossesse. Pour certaines femmes, la fausse couche n’est ni un drame, ni mĂȘme un Ă©chec. Pour d’autres, elle est vĂ©cue de maniĂšre violente. Parce que la grossesse qui prend fin Ă©tait dĂ©sirĂ©e, parfois attendue depuis longtemps. Parce qu’elle avait Ă©tĂ© pleinement investie. Parce que ces femmes considĂ©raient l’embryon comme une amorce de vie.

Qu’on la nomme « grossesse arrĂȘtĂ©e Â» ou « interruption spontanĂ©e Â», la fausse couche reste un Ă©vĂ©nement tabou [2]. Dans le regard de la sociĂ©tĂ© n’existe que la grossesse comme moment merveilleux. Quand la mort se glisse dans l’utĂ©rus, cela devient plus compliquĂ© Ă  penser. La douleur de la perte, que peuvent ressentir une partie des femmes, peine souvent Ă  ĂȘtre prise en compte. Pourtant, certaines parlent de deuil Ă  faire, face Ă  ces interruptions spontanĂ©es de grossesse. Ce sont ces vĂ©cus que racontent Isaure, AĂŻcha, Brigitte, Gabrielle et Julie.

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AĂŻcha a essayĂ© pendant des annĂ©es de tomber enceinte avant qu’une grossesse ne survienne, puis s’arrĂȘte. Son parcours n’a pas Ă©tĂ© pris en compte par le corps mĂ©dical.

« J’ai eu un long parcours de fĂ©condation in vitro [FIV] qui n’a pas marchĂ©. On m’a dit : “On ne peut plus rien pour vous.” C’est lĂ  que j’ai fait ce travail : accepter de ne pas avoir d’enfant. Il y a deux ans, je suis finalement tombĂ©e enceinte naturellement. J’y ai cru, puis ça s’est arrĂȘtĂ©. En mars dernier, j’apprends que je suis enceinte de sept semaines. Dix jours plus tard, c’était fini. Ça a Ă©tĂ© les montagnes russes : l’espoir puis le dĂ©sespoir. À la clinique, j’ai eu l’impression d’ĂȘtre un numĂ©ro. Comme si ce que je vivais Ă©tait anodin. Ce n’est pas parce qu’on ne tĂ©moigne pas qu’on ne souffre pas. La vraie descente a eu lieu aprĂšs, quand mon gynĂ©co m’a dit que j’étais en prĂ©-mĂ©nopause. J’ai 42 ans. Et lĂ , c’était vraiment fini. Il y avait un deuil Ă  faire. En plus, on m’a renvoyĂ© que j’avais trop attendu, que j’avais commencĂ© les FIV trop tard. Â»

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HospitalisĂ©e pour une grossesse qui venait de s’arrĂȘter, Isaure n’a pas eu le choix du service dans lequel elle allait ĂȘtre prise en charge.

« En une annĂ©e, j’ai vĂ©cu quatre grossesses, dont trois fausses couches. Les deux premiĂšres se sont arrĂȘtĂ©es Ă  quelques semaines. La troisiĂšme se dĂ©roulait bien jusqu’à trois mois. J’ai Ă©tĂ© soulagĂ©e de dĂ©passer les semaines fatidiques des grossesses d’avant. J’avais imaginĂ© comment je l’annoncerais Ă  ma famille. Et puis, la veille de partager ça, l’échographie a montrĂ© une absence de battement du cƓur de l’embryon. Je me suis effondrĂ©e. Ça recommençait encore. J’ai Ă©tĂ© prise en charge dans le mĂȘme service que des femmes qui accouchaient. Ça a Ă©tĂ© difficile d’entendre les bĂ©bĂ©s pleurer. Des soignants m’ont dit plusieurs fois que j’étais trĂšs fertile. Comme si c’était bien. Mais Ă  quoi bon si ça ne prend pas ? Et puis, la 4e a Ă©tĂ© la bonne. J’arrivais pas Ă  me projeter, je lui disais parfois : “C’est toi qui choisis, tu restes ou tu pars.” Ce que j’avais compris avec tout ça, c’est que je n’avais aucune prise sur ce qui m’arrivait. Â»

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À partir de cinq mois, quand une grossesse s’interrompt, un congĂ© maternitĂ© est accordĂ© et le fƓtus peut ĂȘtre inscrit Ă  l’état civil. Mais la reconnaissance lĂ©gale de cet Ă©vĂ©nement peut parfois se transformer en Ă©niĂšme injonction. C’est ce qu’a ressenti Gabrielle.

« Le fƓtus avait cinq mois et demi quand il est mort. J’ai Ă©tĂ© hospitalisĂ©e Ă  la maternitĂ©. J’ai eu un accouchement trĂšs difficile. Cinq heures de douleurs ininterrompues. Et puis il y a eu des complications, il a fallu me faire une anesthĂ©sie gĂ©nĂ©rale. Le lendemain, on a pu voir le fƓtus. On nous l’a emmenĂ©, enroulĂ© dans une couverture. Des empreintes des mains et des pieds ont ensuite Ă©tĂ© faites. J’avais des preuves que tout ça Ă©tait vrai, qu’il avait vraiment existĂ©.

On nous a dit qu’il fallait lui donner un prĂ©nom. Ça a Ă©tĂ© un choc. On ne pouvait pas. On a fait des recherches et on a vu qu’on n’était pas obligĂ©s, on en a informĂ© l’équipe mĂ©dicale : il n’aurait pas de prĂ©nom. On a eu l’impression de devoir batailler alors qu’on n’en avait pas la force. On n’a pas eu la possibilitĂ© de rĂ©cupĂ©rer le corps : sans inscription Ă  l’état civil, c’est l’hĂŽpital qui se charge de l’inhumation au cimetiĂšre le plus proche. Ce que j’aurais voulu, c’est emporter le fƓtus, l’enterrer dans le jardin et planter un arbre dessus. LĂ , on l’a laissĂ© lĂ -bas. C’était une forme de dĂ©possession pour moi. Â»

***

Il est rare qu’un soutien soit proposĂ© aux femmes dont la grossesse s’est interrompue. Certaines, comme Brigitte, traĂźnent leur peine pendant des annĂ©es.

« J’étais enceinte de trois mois et demi quand j’ai perdu un peu de sang. Je suis allĂ©e chez mon mĂ©decin qui m’a dit que tout allait bien. Pour me rassurer, je me suis rendue Ă  l’hĂŽpital le lendemain. LĂ , l’échographiste me dit : “Il est mort.” C’est tout. Et : “Faut attendre, maintenant.” J’ai pleurĂ©. C’était trop brutal. Je suis restĂ©e quelques jours comme ça. Et puis, un matin, alors que j’étais seule Ă  la maison, j’ai commencĂ© Ă  perdre du sang, beaucoup de sang. De gros morceaux tombaient dans les toilettes. J’étais en train de faire une hĂ©morragie. Je suis retournĂ©e Ă  l’hĂŽpital, on m’a emmenĂ©e directement au bloc pour un curetage. MĂȘme trente ans aprĂšs, c’est pas facile d’en parler. La scĂšne est encore trĂšs claire dans ma tĂȘte. J’ai cru que j’allais mourir. Au-delĂ  de ça, je me doutais pas du tout que ça pouvait m’arriver parce que, mĂȘme si c’était pas encore un bĂ©bĂ©, j’étais prĂ©parĂ©e Ă  ce qu’il vive. Â»

***

Des soignantes estiment que l’accompagnement proposĂ© actuellement n’est pas satisfaisant. Dans leur pratique, elles Ă©coutent la souffrance, elles interrogent le parcours, elles se soucient de leurs patientes. Comme le fait Julie, sage-femme.

« Pour des fausses couches de moins de trois mois, l’accompagnement est quasi inexistant. Comme elles sont plus frĂ©quentes que les interruptions spontanĂ©es tardives, elles sont trĂšs souvent banalisĂ©es. À trois mois, il y a moins de risques que la grossesse s’arrĂȘte. Aux yeux de la mĂ©decine, la grossesse prend un tournant, alors sa valeur symbolique change. Ça se manifeste par la rĂ©alisation de la premiĂšre Ă©chographie, le suivi qui se dĂ©roule dĂ©sormais en service obstĂ©trique et plus en gynĂ©cologie. Il y a aussi la dĂ©claration administrative de la grossesse. Et le vocabulaire Ă©volue : on passe du terme d’embryon Ă  celui de fƓtus.

Le discours largement rĂ©pandu est encore celui qu’une fausse couche sera rĂ©parĂ©e par une nouvelle grossesse. Sans qu’on se prĂ©occupe du parcours de la personne alors que parfois, cette grossesse qui s’arrĂȘte Ă©tait la derniĂšre tentative. Une aide psychologique peut alors ĂȘtre proposĂ©e, mais seulement Ă  des femmes montrant de grands signes de dĂ©tresse. Dans le fond, une interruption spontanĂ©e de grossesse, c’est faire face au tabou qui entoure la mort, mais aussi Ă  celui qui persiste au sein mĂȘme de la mĂ©decine : celle-ci aime comprendre et, quand elle ne comprend pas, le silence s’installe. Â»

Olive & Rita

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- Cet article fait partie du dossier « Mort, la lutte finale Â», publiĂ© dans le numĂ©ro 203 de CQFD, en kiosque du 5 novembre au 2 dĂ©cembre 2021. Son sommaire peut se dĂ©vorer ici.

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Source: Cqfd-journal.org