Janvier 24, 2022
Par Lundi matin
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Il n’a finalement pas Ă©tĂ© possible de rĂ©pondre. On a eu Dallas Ă  Melbourne pendant dix jours, mais le champion a Ă©tĂ© Ă©vacuĂ© fissa par les ministres de l’immigration (l’ancien et le nouveau), aprĂšs que l’administration australienne l’avait autorisĂ© Ă  participer Ă  la compĂ©tition, puis par trois juges, aprĂšs qu’un premier l’avait libĂ©rĂ©. A partir de lĂ , on a compris qu’il n’était pas seul Ă  s’empĂȘcher de devenir le meilleur joueur de tous les temps. Restait toutefois une question, et non des moindres : qui veut la peau de Novak Djokovic ? [1]

Une histoire d’autoroute ?

Pour Srdjan Djokovic, il y a Ă©videmment un complot derriĂšre l’élimination honteuse de son fils. Et l’on verra bientĂŽt que tout ce cirque est l’Ɠuvre d’un Toon malveillant qui, sous les traits d’un premier ministre australien, cherche Ă  imposer la trempette pfizer aux meilleurs joueurs. Il s’agit de les rendre incapables de produire l’habituel spectacle, et dĂ©tourner peu Ă  peu les regards des cours de tennis. Il sera alors possible d’autoriser la transformation des centres de compĂ©tition en stations d’autoroute trĂšs rentables. Rien de plus normal de la part de de politicien vĂ©reux : il y a deux ans, quand les koalas brĂ»laient, il dĂ©fendait dĂ©jĂ  l’industrie du pĂ©trole et du charbon au nom du climato-scepticisme.

Et Ă  y regarder de plus prĂšs, on ne serait pas surpris d’apprendre que Nadal est dans le coup. L’espagnol n’a pas digĂ©rĂ© sa dĂ©faite en demi-finale de Roland-Garros le 11 juin 2021, et a trouvĂ© ici une vilaine occasion de se venger. Il a su rappeler que Novak connaissait les conditions pour participer Ă  la compĂ©tition, et surtout que le tournoi reste plus important que les joueurs. Il a aussi pris soin de ne pas l’accabler trop tĂŽt, histoire qu’il ne soit Ă©jectĂ© qu’au dernier moment : le tableau ne serait pas refait, il se dĂ©barrassait de son adversaire sans hĂ©riter d’une autre tĂȘte de sĂ©rie imbattable. Il conservait ainsi une chance de gagner un 21e tournoi majeur pour devenir, lui le vaincu, le joueur le plus titrĂ©. Et puisque les compĂ©titions allaient disparaĂźtre au profit d’un ballet de voitures, ce serait pour l’EternitĂ©…

Mais de tout cela, Ă©videmment, personne ne parlera. Trop de gens ont intĂ©rĂȘt Ă  ce que le projet d’autoroute se rĂ©alise. Le sponsor japonais Toshiba ne va pas se laisser doubler par Peugeot-Djoko, un constructeur pour prolos prĂȘts Ă  envahir les ronds-points Ă  la moindre augmentation des prix du carburant. Et la firme Uber Eats, autre sponsor de l’Open d’Australie, ne va pas laisser un vegan prouver que l’on peut ĂȘtre performant sans manger la viande qu’elle proposera bientĂŽt au snack Ă  prix discount (elle a dĂ©jĂ  obtenu que les joueurs Ă  l’isolement soient contraints de lui acheter leur nourriture).

De tout cela, mĂȘme la presse d’investigation ne parlera pas. Les journalistes de Der Spiegel ont menĂ© une enquĂȘte informatique poussĂ©e pour confondre de modestes tests antidatĂ©s, mais le journal ne les laissera pas fouiner plus loin dans les trafics numĂ©riques. Car ils risqueraient de tomber sur la manigance des chinois, qui ont tout fait par cette voie pour dĂ©stabiliser le gouvernement australien, semant la zizanie entre l’organisateur du tournoi et l’Etat de Victoria, puis entre les juges et l’Etat fĂ©dĂ©ral. Pourquoi ? Pour reprendre l’ascendant en OcĂ©anie Ă©videmment ! Les amĂ©ricains ont certes pris le contrĂŽle des sous-marins nuclĂ©aires locaux, mais ce projet d’autoroute censĂ© relier le port de Melbourne au cƓur du pays leur ouvrira une allĂ©chante brĂšche vers les terres rares peuplĂ©es d’aborigĂšnes Ă  soumettre.

De tout cela, le pĂšre du champion le sait bien, on ne parlera pas. On prĂ©fĂšre mettre la lumiĂšre sur l’obscurantisme, on prĂ©fĂšre crier au dĂ©lire antivax. Cela permet de ne pas se demander ce que tout ce beau monde a prĂ©vu pour le jeune garçon Ă  qui Novak avait offert sa raquette lors de sa derniĂšre victoire Ă  Roland-Garros. A-t-on imaginĂ© quelque chose du cĂŽtĂ© des caves oĂč rĂšgne Roger Federer lui-mĂȘme, le troisiĂšme demi-dieu, celui qui gagne plus d’argent que les deux autres sans jamais jouer ? A-t-on Ă©tĂ© voir du cĂŽtĂ© de Rolex, sponsor de l’évĂ©nement autant que de l’insoupçonnable suisse, et interrogĂ© les liens Ă©tranges entre Wimbledon-Londres et sa succursale australienne du Commonwealth ?

Les quatre voies de la raison

Mais soyons sĂ©rieux, dirons les esprits sains. Nous ne vivons pas au pays des Toons et des complots. Il est prĂ©fĂ©rable de ne plus Ă©couter les analyses dĂ©lirantes de Srdjan Djokovic. C’est en outre ce qu’a fini par penser la majoritĂ© des joueurs, lassĂ©e par les rebondissements de l’histoire : il est temps de passer Ă  autre chose, de raison garder et, enfin, de parler tennis. Ce que l’humanitĂ© vit depuis deux ans rend certes le tennis secondaire, dixit Nadal, mais c’est un divertissement qui va faire du bien au commun des mortels. Les australiens ont subi les confinements les plus difficiles au monde, alors ils ont droit Ă  leur Open de tennis.

D’ailleurs n’est-ce pas plutĂŽt eux qui ont eu la peau du numĂ©ro un mondial ? Ils voulaient juste qu’elle soit piquĂ©e comme toutes les peaux du monde, il n’a pas voulu ĂȘtre des leurs, alors ils l’ont exclu en mettant la pression sur leur gouvernement (comme ils avaient huĂ© le premier ministre lors des jeux en 2020). AprĂšs tout ils avaient fait beaucoup pendant la guerre sanitaire, ils pouvaient dĂ©sormais avoir leur mot Ă  dire (les femmes françaises n’avaient-elles pas conquis le droit de vote au nom de leur bravoure pendant la 2e guerre mondiale ?).

Et qu’avaient-ils Ă  dire, ces australiens ? Le message est clair : finies les exceptions, finis les passe-droits. Finis les petits malins qui prennent leurs libertĂ©s avec la rĂšgle, finis les champions de tennis qui ne se soumettent pas Ă  la vaccination. Comme 97% des meilleurs joueurs, le grec Tsitsipas a fini par le comprendre, lui, et Ă  peine converti il a ajoutĂ© qu’il Ă©tait temps d’arrĂȘter de faire passer les autres pour des idiots (le fait qu’il se soit fait renverser en finale de Roland-Garros, aprĂšs que Djokovic soit allĂ© faire un tour aux toilettes, n’a rien Ă  voir lĂ -dedans).

Si tout cela est fini, voyez-vous, c’est parce que la situation ne laisse aucune place Ă  l’arrogance immunitaire. L’essentiel, c’est la santĂ© de tous et du tennis, dixit Nadal. Alors il faut ĂȘtre responsable, et respecter les rĂšgles. Il faut se rappeler que la libertĂ© s’arrĂȘte oĂč commence celle d’autrui. Il faut se rappeler que nous vivons en sociĂ©tĂ©, et sommes liĂ©s par un contrat qui nous constitue en peuple. Et ils l’ont bien fait comprendre, ces australiens assoiffĂ©s d’égalitĂ© dont la puissance a contraint le gouvernement : 80 % Ă©taient favorables Ă  l’expulsion de Djokovic. Une Ă©crasante majoritĂ©, pas une poignĂ©e de mauvais comploteurs.

Qui est-elle, cette majoritĂ© Ă©crasante ? Nul besoin de sociologues pour en faire le portrait. C’est la majoritĂ© du bons sens, de la rationalitĂ©. C’est celle qui fait taire les dĂ©lires antivax et autres crucifixions, celle qui bannit les obscurantistes incapables de croire en la science mĂ©dicale (comme les soignants qui abandonnent leurs patients parce qu’ils s’entĂȘtent Ă  ne pas croire aux consignes des autoritĂ©s sanitaires). C’est celle qui sait pertinemment que si Djokovic ne risque pas de transmettre le virus, il reste un danger sanitaire : il peut tomber malade et prendre la place de quelqu’un en rĂ©animation (comme ce pĂšre de famille sportif qui, non vaccinĂ©, a failli mourir et tuer sa femme ; et en la matiĂšre, il n’y a pas de rĂ©surrection, contrairement Ă  ce que croit sĂ»rement Srdjan Djokovic).

Bref : cette majoritĂ©, c’est l’immense chaine Ă©clairĂ©e qui veut refonder la dĂ©mocratie responsable, solidaire et sanitaire. Et qui veut pouvoir se divertir un peu en regardant des joutes impartiales. Car luciditĂ© agrĂ©able suit raisonnable luciditĂ©. Alors place au jeu.

Une sortie de secours

Est-il possible de faire appel de ce verdict populaire sans se faire avocat du diable ? Si la clef de la justice est le respect des rĂšgles, il semble bien que oui. Car c’est sĂ»r, Djokovic se soumet Ă  plus de rĂšgles que l’écrasante majoritĂ© des gens. Il est sanctionnĂ© par les rĂšgles qui limitent les dĂ©bordements, comme lorsqu’il s’est fait exclure de l’US Open 2020 aprĂšs avoir envoyĂ© une balle dans la gorge d’une juge de ligne. Il subit des contrĂŽles anti-dopage inopinĂ©s et un suivi longitudinal, il se laisse constituer en produit traçable (le QR code, il vit avec depuis longtemps). Et surtout, il respecte les rĂšgles qui lui permettent de jouer et de gagner : il a affaire tous les jours ou presque avec la balle, les lignes et le filet, qui en sont l’incarnation. Bref : pour lui, la libertĂ© commence oĂč rĂšgnent les lois du jeu.

Certes, Ă  partir de lĂ , sur le terrain comme en dehors, il joue avec les rĂšgles. S’il faut utiliser la pause toilettes autorisĂ©e pour renverser une partie mal engagĂ©e, il l’utilise. S’il faut contracter le covid pour demander une exemption mĂ©dicale, il fait en sorte, ou feint de le faire en antidatant ses tests sous l’Ɠil complice de ses avocats. Mais tout cela, il faut le dire, c’est pour obĂ©ir Ă  la loi suprĂȘme : la loi du progrĂšs. Article un de sa constitution citoyenne : celui qui refuse d’ĂȘtre meilleur a dĂ©jĂ  cessĂ© d’ĂȘtre bon. Dans le monde oĂč il vit, il faut croĂźtre ou s’effondrer. Car flĂ©chir est une erreur, une source de damnation.

C’est d’ailleurs bien ce qu’a rĂ©cemment dĂ©clarĂ© Nadal : « je veux donner le meilleur de moi-mĂȘme, je veux me donner une chance de continuer Ă  profiter de ce beau sport, de continuer Ă  me battre pour les choses pour lesquelles je me bats depuis tant d’annĂ©es Â». C’est-Ă -dire ? Se battre pour son palmarĂšs, et pour ses bonnes Ɠuvres avec les revenus de son palmarĂšs. Voici donc qu’apparaĂźt une vĂ©ritĂ© : un sportif de haut-niveau s’occupe de son corps, de ses coups, de ses rĂ©sultats, de ses intĂ©rĂȘts, de ses proches, de ses supporters, de ses actions philanthropiques (qui ne sont jamais que ses intĂ©rĂȘts d’image). Il est Ă©gocentrique, et son mĂ©tier consiste Ă  rĂ©sister Ă  la loi de l’autre, Ă  ses placements, au tempo qu’il veut dicter. A son jeu.

Or en la matiĂšre, Djokovic est seulement meilleur que les autres. Il prend des coups mais ne se soumet presque jamais. Il s’accroche Ă  tout ce qu’il peut, fait un tour aux toilettes et renverse les matches. En amont il s’entraine dur comme tous les autres, mais en plus, il suit un rĂ©gime alimentaire strict. Il est sans gluten et vegan, le matin il ne mange que des fruits pour Ă©viter de perdre de l’énergie Ă  digĂ©rer des aliments lourds. C’est son dopage Ă  lui, c’est ce qui a fait de lui le numĂ©ro 1 mondial aprĂšs un effondrement au classement.

Autrement dit, il gĂšre son capital biologique et ses atouts physiques autant qu’il active ses forces sociales, gouverne ses intĂ©rĂȘts, maximise sa valeur sur le marchĂ© de la vie. Et malgrĂ© ses commandements alimentaires, il n’est pas vraiment prosĂ©lyte : il dĂ©fend surtout la libertĂ© individuelle, et accepte que celle-ci s’arrĂȘte quand il a perdu, quand il ne peut plus jouer. En un mot Djokovic n’est que l’incarnation de l’individu libĂ©ral tel qu’il doit ĂȘtre.

Il faut donc faire un troublant constat : Ă  moins que la majoritĂ© Ă©crasante rĂ©clame l’égalitĂ© en toutes choses et en tout temps, rien ne semble la distinguer de celui qu’elle Ă©crase. Elle a par exemple fort apprĂ©ciĂ© que les autoritĂ©s australiennes jouent avec la rĂšgle, confisquant finalement un visa qui avait Ă©tĂ© accordĂ©, ou qu’un ministre use de son pouvoir personnel pour casser une dĂ©cision de justice. Et elle n’est assurĂ©ment pas prĂȘte Ă  penser avec Marx que la libertĂ© individuelle est l’hypostase de la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Elle veut la libertĂ© libĂ©rale et la concurrence gĂ©nĂ©ralisĂ©e divertissante (assortie de quelques rĂšgles). Elle hurlerait si deux joueurs coopĂ©raient lors d’un match. Elle veut son QR code et tout ce que de droit.

Alors pourquoi la majoritĂ© libĂ©rale-dĂ©mocratique veut-elle la peau de Novak Djokovic ? Doit-on tout simplement penser qu’elle jubile de gagner Ă  son tour ? Doit-on penser que ce qu’elle appelle science mĂ©dicale n’est qu’un instrument de sa jalousie ? Et comment est-il possible que cette majoritĂ© Ă©crasante prĂ©tende soudain n’avoir jamais pĂ©chĂ© ? Comment peut-elle avoir oubliĂ© qu’elle riait quand Macron disait « ne croyez pas ceux qui disent « ce sont les rĂšgles du jeu, ne les questionnez pas, cela a toujours Ă©tĂ© comme ça, vous devez suivre ces rĂšgles Â». C’est du bullshit Â» ? Comment peut-elle oublier qu’en temps de guerre il n’y a pas de rĂšgles pour les libĂ©raux-nuclĂ©aires, et qu’en temps de paix elles n’existent que pour les autres ?

La vie des majorités

Pour rĂ©pondre Ă  la question sans s’en tenir Ă  dĂ©noncer les complotistes, il nous faut partir de cette vĂ©ritĂ© : Djokovic incarne parfaitement le systĂšme libĂ©ral-dĂ©mocratique. Issu d’un vaste systĂšme de sĂ©lection, partant d’exclusion, il a Ă©tĂ© soumis Ă  un entraĂźnement anormal dans le but de produire une performance anormale. Il se fait violence et use efficacement de la violence, il se domine pour en dominer d’autres. C’est une mĂ©canique bien rĂ©glĂ©e, surtout Ă  l’open d’Australie qui ouvre la saison sportive (par la suite, il lui arrive de perdre : les Ă©vĂ©nements le rendent vulnĂ©rable, des fatigues et rebondissements instabilisent la machine, comme Ă  l’US Open ou aux JO en 2021). DotĂ© d’un service correct, d’un bon coup droit et d’un trĂšs bon revers, il est surtout un excellent relanceur, et un immense dĂ©fenseur. Il entre dans la tĂȘte de l’adversaire. Comme le systĂšme libĂ©ral, il intĂšgre peu Ă  peu l’adversitĂ© avant de la dĂ©sintĂ©grer par son rythme et ses placements.

Il est donc assurĂ©ment piĂšce et moteur du systĂšme qui hĂ©berge la majoritĂ©. Que peut-elle donc lui reprocher ? Officiellement, le fait qu’il soit rĂ©fractaire Ă  la pfizerisation. C’est-Ă -dire ? Le fait qu’il ne prenne pas sa dose et son booster pour accĂ©der Ă  une immunitĂ© plus performante pour son corps que ne l’est son corps propre. La vaccination devrait lui ĂȘtre aussi naturelle que le dopage (une piqure de plus, cautionnĂ©e et cachĂ©e), mais il ne veut pas, alors elle lui en veut. Comment le comprendre ? Tentons une hypothĂšse. Elle lui en veut parce qu’elle s’est habituĂ©e Ă  suivre une loi plus fondamentale encore que celle de la concurrence : celui qui refuse de soutenir l’avancĂ©e du systĂšme technique, tout entier fait de monopoles, doit cesser de vivre en individu libre. La majoritĂ© obĂ©it Ă  ce commandement, et elle ne trouve aucune justification au fait que Djokovic ne s’y plie pas. Aussi incertains que paraissent les bienfaits des opĂ©rations techniques imposĂ©es, les mĂ©faits des rĂ©fractaires sont d’emblĂ©e avĂ©rĂ©s [2].

Reste toutefois une question : pourquoi un traitement aussi sĂ©vĂšre (rĂ©tention, expulsion, interdiction) a-t-il Ă©tĂ© acclamĂ© par une majoritĂ© attachĂ©e Ă  se figurer qu’elle est raisonnable ? Nouvelle hypothĂšse : c’est une question d’image. Vu ce que l’humanitĂ© vit depuis deux ans, l’essentiel est de montrer sa solidaritĂ© sanitaire. C’est Nadal, encore une fois, qui l’a formulĂ© : « s’il existe une solution et que la solution est le vaccin, alors nous devons ĂȘtre vaccinĂ©s pour le bien-ĂȘtre de tous et pour la santĂ© de notre sport Â». Or le numĂ©ro un mondial ne se laisse manifestement pas imaginer. Il a beau avoir fait des actions de charitĂ© avec l’espagnol, il n’est pas solidaire. Il a beau avoir financĂ© des respirateurs, il n’est pas vaccinĂ©. Le public se rappelle d’ailleurs que sa derniĂšre B.A. a virĂ© au cluster (l’Adria tour de juin 2020).

Ce n’est certes pas nouveau : Djokovic ne reprĂ©sente pas ce qu’il est censĂ© reprĂ©senter. Il peut incarner la nĂ©cessitĂ© du travail et de la concurrence, mais rien de plus. Il fait des cƓurs avec ses bras quand il gagne, il offre sa raquette aux enfants, mais ça ne marche pas. Quelle est donc sa faute ? Il fonctionne mal dans sa capacitĂ© Ă  incarner les prĂ©tendues « valeurs Â» (courage, sain mĂ©rite, solidaritĂ© avec les vaincus souffrants) censĂ©es mouvoir le systĂšme qui hĂ©berge la majoritĂ©. Au lieu de le faire apparaĂźtre vivable, il en donne une image trop crue : culte de la compĂ©tition, de la spĂ©cialisation et de la rationalisation, justification de la hiĂ©rarchie entre les hommes et de leur destin de producteurs machiniques.

Voici donc la rĂ©ponse Ă  notre question : la majoritĂ© veut la peau de Djokovic parce qu’elle est trop fine. Son image ne rĂ©ussit pas Ă  masquer la rĂ©alitĂ© de ce qu’est un champion du systĂšme libĂ©ral-dĂ©mocratique. La majoritĂ© ne croit jamais complĂštement au bon samaritain, mais elle exige que les sportifs de haut-niveau produisent les signaux qui lui permettront de ne pas ĂȘtre trop lucide, et de se divertir. Elle n’accuse donc pas le tennisman d’avoir fait de la com’ avec cette histoire, seulement d’en faire de la mauvaise. Elle voulait juste qu’il fasse illusion pour permettre d’entrer in-lusio, dans le jeu. Elle veut gouverner, sachant que gouverner c’est faire croire ; or Djokovic incarne trop parfaitement le systĂšme pour permettre Ă  la majoritĂ© de se faire croire qu’elle peut muter en peuple solidaire inquiet de la santĂ© de tous.

Evidemment, le gouvernement australien en a profitĂ©. Il a saisi l’occasion de paraitre empathique et ferme au nom de la santĂ©, Ă  dĂ©faut de se laver des feux qui avaient brĂ»lĂ© les koalas en 2020. Il y a gagnĂ© en capital dĂ©mocratique en paraissant cĂ©der aux aspirations d’un peuple australien excĂ©dĂ© par les confinements et les passe-droits. Peut-ĂȘtre mĂȘme s’est-il immunisĂ© contre toute rĂ©bellion en faisant un exemple. Aux prochaines Ă©lections, il devrait ĂȘtre aussi imbattable que Djokovic Ă  l’Open d’Australie. Et cela devrait nous effrayer. Car mĂȘme s’il n’est pas encore question d’un nouveau projet d’autoroute Ă  la Porte d’Auteuil, notre Roland-Garros arrive


L’avis d’une minoritĂ©

Chez nous, le cirque a dĂ©jĂ  commencĂ©. AprĂšs avoir annoncĂ© que Djokovic pourrait jouer (en France-NuclĂ©aire, on sait accueillir, ce n’est pas comme en Australie-la-Traitresse), la ministre des sports a changĂ© de version. Pour jouer, il faudra ĂȘtre vaccinĂ©. Finies les exceptions, finis les passe-droits. Finis les petits malins qui prennent leurs libertĂ©s avec la rĂšgle, finis les champions de tennis qui ne se soumettent pas. Il ne faudrait pas que la majoritĂ© puisse se rappeler l’exception au couvre-feu qui avait Ă©tĂ© accordĂ©e par Macron lors de la demi-finale Djokovic-Nadal de 2021. Il ne faudrait pas que la majoritĂ© Ă©crasante puisse comprendre que le rĂŽle des hommes politiques est de crĂ©er de l’exception [3]. Il faut que la majoritĂ© puisse se divertir.

Alors nous, minoritĂ© faite de minoritĂ©s, voulons-nous la peau de Novak Djokovic ? Voulons-nous appuyer sur la balle qu’il s’est tirĂ©e dans le pied en voulant Ă©viter la piqĂ»re ? Voulons-nous activer le despotisme dĂ©mocratique pour Ă©vacuer un prĂ©tendu complotiste ? Voulons-nous profiter de sa difficultĂ© Ă  passer la barre des 21 titres pour humilier un champion arrogant qui fait passer les autres pour des idiots ? Voulons-nous affamer un extrĂ©miste vegan qui prĂ©tend dĂ©fendre le naturel contre l’artificiel, et qui croit peut-ĂȘtre que son corps doit rester pur pour continuer d’ĂȘtre numĂ©ro un ?

Il y a peut-ĂȘtre autre chose Ă  faire, du moins Ă  penser. Nous pourrions en effet nous laisser aller Ă  croire que Djokovic est traversĂ© par le sentiment que quelque chose se trame dans le monde du tennis, qui fait que Naomi Osaka a fui le dernier tournoi de Roland-Garros et que Peng Shuai est sĂ©questrĂ©e. Nous pourrions imaginer qu’il flirte avec la dĂ©sobĂ©issance civile, et tente de rĂ©sister au conformisme qui a fait accepter aujourd’hui des rĂšgles que la majoritĂ© trouvait intolĂ©rables il y a peu. Nous pourrions faire l’hypothĂšse que Djokovic est plus qu’un champion de tennis.

Evidemment, c’est un rĂȘve. Mais c’est un doux rĂȘve, et il ne nous reste plus grand-chose d’autre en ce moment. Alors peut-ĂȘtre pourrions-nous continuer de rĂȘver, et penser que ce champion a gagnĂ© un supplĂ©ment d’ñme dans cette Ă©preuve, un je-ne-sais-quoi qui le conduira Ă  abandonner bientĂŽt sa course aux records (nombre de tournois majeurs ou masters 1000, longĂ©vitĂ© Ă  la place de numĂ©ro un mondial, record de points en saison). Peut-ĂȘtre pourrions-nous imaginer qu’il soit dĂ©jĂ  en train de faire sa chrysalide pour devenir papillon, comme Clay est devenu Ali.

Mohamed Ali Ă©tait un poids lourd. Il parlait beaucoup, mais c’était un boxeur noir rĂ©volutionnaire : volant comme un papillon Ă  la pĂ©riphĂ©rie d’un adversaire qu’il laissait dominer au centre du ring, il pouvait le mettre KO en piquant furtivement son menton telle une abeille. Il esquivait les coups parce qu’il entrait dans la tĂȘte des adversaires, il Ă©tait le champion d’une catĂ©gorie oĂč l’on ne peut normalement pas se mouvoir ainsi. Un champion imbattable
 jusqu’à ce qu’il refuse d’aller combattre au Vietnam. Jamais un Viet-Cong ne l’avait traitĂ© de sale nĂšgre, il ne voulut pas servir de chair Ă  canon pour les maĂźtres blancs.

A partir de lĂ , les choses sont devenues difficiles pour lui : il a Ă©vitĂ© la prison, mais il a Ă©tĂ© dĂ©chu de ses titres. Il a perdu des amis et sa jeunesse. Il a mĂȘme Ă©tĂ© exclu de l’organisation religieuse qui l’avait guidĂ© dans ses orientations, parce qu’il voulait boxer de nouveau. Mais il est revenu sur le ring. Moins rapide et moins mobile, il a alors connu la dĂ©faite. C’est pourtant Ă  ce moment qu’il est devenu plus qu’un champion arrogant. Car triomphant d’un athlĂšte bien plus puissant que lui, Foreman, en inventant une façon d’encaisser les coups (le rope-a-dope) aprĂšs les avoir tant esquivĂ©s grĂące Ă  son jeu de jambes (shuffle), il rĂ©ussit Ă  porter sa cause bien plus loin que lui-mĂȘme. On ne lui avait finalement pas clouĂ© le bec.

Alors rĂȘvons que Djokovic fasse comme Ali. Et mĂȘme qu’il fasse mieux. Le boxeur a laissĂ© sa santĂ© au combat et dĂ» lutter trente-deux ans contre la maladie de Parkinson, le tennisman pourrait convertir le sport Ă  la santĂ© (plutĂŽt que se convertir Ă  une autre religion). Il pourrait dĂ©fendre le corps sportif contre la machine dopĂ©e (mon corps vaut mieux que mes records). Il ne s’agirait pas d’agir et gagner au nom de la santĂ© de tous et du tennis, comme le prĂ©tendent les sportifs, mais de gagner la santĂ© et de gagner par la santĂ©. Il s’agirait mĂȘme, peut-ĂȘtre, de dĂ©fendre la santĂ© sociale en soignant les minoritĂ©s Ă©crasĂ©es par les majoritĂ©s dĂ©mocratiques- libĂ©rales. De dĂ©noncer la façon dont le systĂšme met en scĂšne des compĂ©titions pour masquer les immenses monopoles qui se trament, et qui finissent un jour par humilier les soignants.

PortĂ©s par ce doux rĂȘve plutĂŽt que par la chasse aux complotistes, nous pourrions envisager notre propre chrysalide. Au lieu de prĂ©tendre utiliser les armes de l’adversaire (ses droits, ses revers, ses portables ou ses QR codes), nous pourrions faire notre propre mue, accepter de changer de peau pour devenir Djoker. PlutĂŽt que mettre toute notre Ă©nergie Ă  faire en sorte que les JO n’aient pas lieu Ă  Paris en 2024, nous pourrions chercher aussi Ă  entrer en rĂ©sonnance avec des athlĂštes et joueurs qui pourraient partager nos aspirations [4]. Il parait sage en effet de ne pas laisser Ă  nos adversaires le soin de disposer du sens et de la portĂ©e des pratiques sportives. Sans quoi, comme Djokovic, nous risquons de les perdre, ces JO. Sans quoi nous ne pourrons jamais venger les Jardins d’Aubervilliers.

Au moins, pour Ă©viter l’ulcĂšre au moment oĂč certaines forces ne manqueront pas de vouloir nous Ă©craser lors des « parties dĂ©mocratiques Â», dixit Macron, il parait urgent d’aller faire un tennis Ă  l’air libre, et mimer un Djokovic vs Nadal enfin dĂ©libĂ©ralisĂ©. C’est une saine voie pour Ă©chapper Ă  ce qui nous est imposĂ© depuis cinq ans. Sans compter que le geste vĂ©cu et imaginĂ© hors des impĂ©ratifs techniques peut incliner Ă  l’écologie [5]. Alors bon match :

Deux champions de la terre battue [6]

Histoire au long court, roman de Roland,

Chansons de gestes portés par les vents.

Face Ă  l’éternel retour de joueurs preux et fiers,

Nadal tient en coup droit, soulĂšve la poussiĂšre.

Il délivre ses revers pour une Décima,

Puis s’incline sur la terre, lui donnant sa joie.

Versus

Injurieuse fortune, théùtre fait de piÚces,

Concours de bons mots au gré des girouettes.

Dans l’éternel dĂ©tour de banquiers prĂ©tentieux,

Macron fait une pluie d’or et d’autres envieux,

Enchaßnant coups, travers, décimant le climat.

Saint Clean, farce contre terre, des sommets tombera.




Source: Lundi.am