FĂ©vrier 13, 2022
Par Contrepoints (QC)
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« Ma philosophie est le survivalisme, car la vie est un combat, un match permanent contre l’adversitĂ©, avec plus ou moins de chance. […] Il ne nous reste plus beaucoup de temps. L’humanitĂ© elle-mĂȘme pourrait parfaitement disparaĂźtre, notamment Ă  la suite d’un conflit nuclĂ©aire. J’essaie d’ailleurs de convaincre mes compatriotes qu’il faut se donner un mois de survie avec un sac de riz, quelques boĂźtes de conserve et de l’eau. Car il est probable qu’à un moment donnĂ© on se retrouve en rupture d’approvisionnement. En cas de troubles graves, le supermarchĂ© ne tiendra pas vingt-quatre heures. Il sera pillĂ© et incendiĂ©. Imaginons que le systĂšme de distribution d’eau soit attaquĂ© et cesse de fonctionner. Seuls ceux qui auront pensĂ© Ă  mettre quelques bouteilles d’eau de cĂŽtĂ© survivront. Encore que l’eau ne soit pas totalement indispensable… si on a du vin. Â» — Jean-Marie Le Pen

Multiplication des Ă©coles de survie, des groupes de preppers sur les rĂ©seaux sociaux, des formations et week-end « d’immersion survie », des vidĂ©os nous enseignant les essentiels pour se prĂ©parer et survivre Ă  une catastrophe
 et des gens qui s’enrichissent en faisant peur au monde.

La pandĂ©mie et les mesures sanitaires mises en place, ici depuis mars 2020, ont renforcĂ© les craintes d’un « bris de normalitĂ© Â» majeur. Comme si cette pandĂ©mie Ă©tait la prĂ©misse d’un Ă©vĂ©nement de plus grande ampleur, d’une catastrophe ou de l’effondrement de la civilisation : en Occident la mouvance « survivaliste » a de plus en plus d’adeptes.

Ok, oui c’est pas mal certain qu’on s’en va vers une destruction (inĂ©vitable?) de la vie telle qu’elle est organisĂ©e prĂ©sentement sur Terre. C’est une Ă©vidence. Cependant, la rĂ©ponse de type survivaliste nous apparaĂźt incohĂ©rente, questionnable et problĂ©matique.

 

D’abord, dĂ©mĂȘlons un peu tout ça. Qu’est-ce que le survivalisme exactement?

Wiki nous dit que « Le survivalisme est un terme qui dĂ©signe les activitĂ©s de certains individus ou groupes d’individus qui se prĂ©parent Ă  une catastrophe Ă©ventuelle (catastrophe naturelle, crise Ă©conomique, crise sanitaire, etc.) Ă  l’Ă©chelle locale ou globale, voire Ă  un Ă©vĂ©nement potentiellement cataclysmique (effondrement Ă©cologique, guerre nuclĂ©aire, invasion extraterrestre, etc.), ou plus gĂ©nĂ©ralement Ă  un effondrement de la civilisation industrielle. »

Le survivalisme est un mouvement trĂšs occidental, assez prĂ©sent en AmĂ©rique du Nord, et qui se manifeste sous diverses tendances, que nous pouvons dĂ©finir grossiĂšrement :

Il y a les preppers qui font des rĂ©serves de bouffe et d’autres biens d’usage courant, pour une pĂ©riode plus ou moins longue qui peut ĂȘtre de plusieurs annĂ©es. Ils et elles paient le prix fort pour du matĂ©riel spĂ©cialisĂ©, et peuvent mĂȘme s’équiper d’un bunker selon les capacitĂ©s et le degrĂ© d’intensitĂ©.

Il y a les urbains adeptes de randonnĂ©es, qui se paient des weekend pour apprendre Ă  faire du feu par friction et dormir « dans la nature Â» sans Ă©quipement
 se prĂ©parant, selon le degrĂ© d’humour, Ă  ne pas mourir en cas d’égarement dans la forĂȘt ou Ă  survivre Ă  une attaque de zombies.

Il y a les nĂ©o-ruraux qui adoptent un mode de vie autonome (off grid, jardinage, cannage… photos sur les rĂ©seaux sociaux Ă  l’appui), croyant devenir indĂ©pendant du systĂšme. Ce mode de vie ne peut pas ĂȘtre adoptĂ© par tout le monde : il demande gĂ©nĂ©ralement d’avoir accĂšs Ă  des ressources et de l’argent amassĂ© afin de procĂ©der Ă  de gros investissements initiaux et comporte une empreinte Ă©cologique quand mĂȘme grande. C’est prĂ©sentement plutĂŽt un life style occidental qui n’est pas viable sur le long terme ni accessible Ă  tout.es.

On en vient mĂȘme Ă  qualifier de survivaliste la simple prĂ©voyance quand tu pars en expĂ©dition dans le bois, ou que t’as une trousse de premiers soins ou de secours dans ton char, ou que tu fais de l’auto-dĂ©fense!

Et ici on ne s’étendra pas longtemps sur les origines et connexions douteuses du survivalisme, dont les premiers reprĂ©sentants seraient de dignes fachos et/ou fondamentalistes chrĂ©tiens. Beaucoup d’adeptes du survivalisme se dĂ©fendent bien d’avoir une quelconque parentĂ© intellectuelle avec ces tendances, mais on ne peut pas ignorer l’influence de discours sur la fin des temps et la fin de l’humanitĂ© provenant de sectes chrĂ©tiennes d’extrĂšme-droite. Faut-il ignorer aussi les militaires ou ex-militaires qui partagent leurs expertises de sĂ©curitĂ© et d’entraĂźnement tactiques (anti-terroristes et contre-insurrectionnelles) pour la formation de milices privĂ©es? Des milices dĂ©diĂ©es Ă  se protĂ©ger
 de quoi ou de qui exactement?

 

 

Ça nous ramĂšne Ă  une premiĂšre question : Survivre Ă  quoi? Quelle est la cause de ce bris de normalitĂ© auquel il faudrait survivre? Si c’est Ă  un chĂątiment de Dieu, bon je pense qu’on n’a pas grand-chose Ă  se dire. Mais si tu penses qu’il faut se prĂ©parer Ă  une catastrophe dĂ©coulant directement ou indirectement de l’action et de l’existence humaine, et bien la seconde question est :

Pourquoi se préparer à survivre dans un monde post-apocalyptique plutÎt que de travailler à construire un monde dans lequel il ferait bon vivre?

Face au crash, le survivalisme est la solution la plus individuelle. C’est une stratĂ©gie en continuation avec les valeurs des dĂ©mocraties libĂ©rales et du capitalisme, car elle consiste Ă  se prĂ©parer individuellement, bien souvent en dĂ©pensant beaucoup d’argent (donc en faisant rouler cette chĂšre Ă©conomie), de maniĂšre assez Ă©goĂŻste. Oui, mĂȘme « devenir autonome et autosuffisant Â» est une solution individuelle et trĂšs simpliste au bout du compte ! C’est pas mal plus facile de s’organiser dans son coin avec ses privilĂšges et d’attendre que tout s’écroule que de faire quelque chose de concret maintenant pour arrĂȘter ça !

Toutes les nouvelles qu’on reçoit chaque jour sur la disparition des espĂšces, l’acidification des ocĂ©ans, les changements climatiques, bref l’écocide, semblent pousser de plus en plus de gens Ă  se tourner vers le survivalisme, comme une planche de salut. Dans un mode hyper sĂ©curisĂ© et anxiogĂšne, aller chercher des connaissances pratiques, s’équiper en matĂ©riel, faire des rĂ©serves, est un autre type d’assurance pour faire face Ă  un Ă©ventuel « bris de normalitĂ© Â». Toutes les supposĂ©es « crises Â» auxquelles on est soumis bĂ©nĂ©ficient au capitalisme, car ça fait monter l’anxiĂ©tĂ© de la population, leurs besoin de sĂ©curitĂ©, de se protĂ©ger par la consommation de solutions faciles (qui sont proposĂ©es par ceux-lĂ  mĂȘme qui causent le problĂšme) et en acceptant les dispositifs de contrĂŽle de l’État.

 

Une fiction dont vous ĂȘtes le hĂ©ros

Le survivalisme est un hobby de privilĂ©giĂ©. Son portrait type est un homme blanc qui a les moyens de s’acheter une autre assurance : qui en plus de se payer une assurance pour son chalet et son gros 4×4 peut aussi prĂ©tendre devenir sa propre assurance et le protecteur de sa famille. Le fantasme du mĂąle alpha incarnĂ© dans un projet bien individuel et narcissique.

C’est une caricature, mais demeure quand mĂȘme la question suivante : Qui sont les survivalistes?

Il n’y a qu’une certitude lĂ -dessus : ce sont des personnes qui n’ont pas Ă  se prĂ©occuper de leur survie quotidienne.

 

Qui a accĂšs au territoire?

Que ce soit ceux et celles qui veulent « sortir du systĂšme Â», les survivalistes into the wild, ou les preppers, la pratique du survivalisme nĂ©cessite un certain accĂšs Ă  la propriĂ©tĂ© ou du moins Ă  la terre.

Le territoire est conçu Ă  la fois comme une zone sauvage oĂč faire des expĂ©riences, mais Ă©galement comme un espace qui peut ĂȘtre appropriĂ© et amĂ©nagĂ©. D’un cĂŽtĂ©, il y a les soi-disant « terres de la couronne Â» oĂč chaque colon aurait un droit d’accĂšs (mais oĂč la reine n’a jamais mis les pieds), et de l’autre les terres privĂ©es achetĂ©es et dĂ»ment notariĂ©es.

Les zones sauvages subissent une pression accrue et sont rattrapĂ©es par l’Ă©talement urbain : avec la multiplication des chalets et des camps, rendant permanent les chemins forestiers, accentuant le morcellement des habitats fauniques et la perte de biodiversitĂ©.

C’est Ă  une vĂ©ritable continuation de la colonisation2 du territoire Ă  laquelle on assiste : malheureusement, les bonnes intentions de se rapprocher de la nature, si elles ne sont pas accompagnĂ©es d’une rĂ©flexion et action dĂ©coloniale, participe au nĂ©ocolonialisme en Ă©largissant l’occupation du territoire. Une grande ironie lorsqu’on entend beaucoup de survivalistes se rĂ©clamer de « savoirs traditionnels autochtones Â» (de maniĂšre souvent trĂšs gĂ©nĂ©rale, englobant tout et n’importe quoi).

 

La loi du plus fort

Disons qu’il y a effectivement un « bris de normalitĂ© Â» pour lequel la prĂ©paration du survivaliste lui servirait. Qu’est-ce qui se passe face Ă  tous les « non-prĂ©parĂ©.es Â»? C’est la collaboration ou la guerre? Il y a une invasion de pauvres qui veulent tes cannes de binnes, tu fais quoi?

 

Prendre du temps maintenant pour s’entraĂźner Ă  se dĂ©fendre, c’est prĂ©parer la guerre. PrĂ©senter le possible futur oĂč on devra survivre comme un conflit permanent, oĂč chacun.e devra prendre le pouvoir sur l’autre, est encore en continuitĂ© avec une idĂ©ologie occidentale coloniale et patriarcale. Cette peur se nourrit notamment du discours des États occidentaux Ă  propos de la supposĂ©e « crise migratoire Â», une expression qui dĂ©signe les personnes migrantes comme des envahisseurs et des dangers, et qui ne sert qu’à accentuer les prĂ©jugĂ©s et le contrĂŽle des frontiĂšres.

 

MĂȘme l’utilisation du concept de « tribu Â» par les survivalistes est discutable : elle est le plus souvent pensĂ©e indĂ©pendamment des autres, autosuffisante, mĂ©fiante et en compĂ©tition avec les autres tribus. Dans cette vision, la tribu n’est pas une communautĂ©, mais un petit groupe centrĂ© sur soi et CONTRE les Autres.

 

Quelle utilité ?

Le gouvernement du Canada encourage la population Ă  avoir un sac d’évacuation en cas de besoin : feu de forĂȘt, inondation, verglas, etc. pour ne pas ĂȘtre trop mal pris en attendant les secours ou le retour de la normalitĂ©. Les Ă©coles de survie partagent des connaissances et pratiques intĂ©ressantes. RĂ©apprendre des techniques primitives et/ou ancestrales, qui ont une rĂ©elle utilitĂ© en forĂȘt ou lors d’un accident en zone isolĂ©e (ou pour une action directe contre l’industrie) permet de se rĂ©approprier des savoirs, est gratifiant et source de plaisir. Cependant, ces compĂ©tences ne sont pas pertinentes pour affronter les rĂ©alitĂ©s des changements climatiques. Pour les Ă©vĂ©nements Ă  plus grande Ă©chelle, le survivalisme ne donne aucune garantie. En cas de grosse inondation, de mĂ©ga feu de forĂȘt, la seule solution est de fuir. Avoir un sac d’Ă©vacuation prĂȘt peut permettre d’ĂȘtre un peu moins mal pris, mais seulement Ă  court terme.

Face Ă  l’extinction de masse, « sauver sa peau Â» ne fait aucun sens. On n’est pas indĂ©pendant de notre environnement, ça va venir jusqu’à nous! Ce n’est pas du jour au lendemain que la civilisation va crasher : la biodiversitĂ© est en dĂ©clin prĂ©sentement, la pollution augmente chaque seconde, la Terre devient de moins en moins habitable.

Sans air, tu meurs en 3 minutes. Sans eau, en 3 jours. Sans nourriture, 3 à 6 semaines. Sans air pur, sans eau potable, sans sol non contaminé, tu deviens malade et meurs inexorablement.

Alors comment penser survivre à une catastrophe ou une lente destruction des écosystÚmes qui nous laisseront sans ces éléments nécessaires à la vie???

S’il n’y a plus d’oxygĂšne? Si toute l’eau est polluĂ©e? Si les cours d’eau ne contiennent plus assez d’oxygĂšne nĂ©cessaire Ă  la prolifĂ©ration des poissons et autres animaux et flore aquatique


Il n’y aura pas assez d’animaux Ă  manger pour tout le monde. Si sur 100 hectares, il y a 66 Ă©cureuils roux, pendant combien de jours on survit en mangeant des Ă©cureuils? S’il y a 200 000 cerfs dans la province du QuĂ©bec (sans compter l’Ăźle d’Anticosti), il y en a combien par personne?

Vous pensez réellement survivre à ça???

La dite “crise Ă©cologique” est qualifiĂ©e comme telle lorsqu’elle met la survie de l’Occident en danger. Mais elle a commencĂ© avec la colonisation et l’esclavage, qui ont attaquĂ© et fait disparaĂźtre des univers, littĂ©ralement. La rĂ©action survivaliste serait-elle pour sauver cette civilisation occidentale et son mode de vie ?

 

Alors, ce sera bientĂŽt the end of the world as we know it ? Quoi faire? Se prĂ©parer Ă  survivre dans un bunker 1 an de plus que les autres? Ou plutĂŽt agir maintenant Ă  l’encontre de cette tendance?

Pourquoi se prĂ©parer Ă  survivre dans un monde post-apocalyptique plutĂŽt que de travailler Ă  construire un monde dans lequel il ferait bon vivre? Un monde solidaire oĂč toutes les formes de vie sont respectĂ©es.

En fait, la meilleure méthode pour survivre est de saboter ce systÚme destructeur!!!!

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Source: Contrepoints.media