Novembre 8, 2021
Par Lundi matin
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Vague pandémique, mesures sanitaires et coutume de deuil

AprĂšs dix-huit mois de situation « covid-free Â» sur l’ensemble du Territoire au prix de mesures trĂšs strictes acceptĂ©es par tous (isolement de la Grande Terre et des Ăźles, restriction de circulation inter-Ăźles et des entrĂ©es, quatorzaine obligatoire
) , le variant Delta de la pandĂ©mie s’est rĂ©cemment et subrepticement invitĂ© sur le Territoire dĂ©clenchant une terrible vague de contamination. A ce jour plus de 260 dĂ©cĂšs en quelques semaines (ce qui Ă©quivaudrait Ă  plusieurs dizaines de milliers de morts pour la France hexagonale !) dont plus de 50 % concernant la communautĂ© kanak et plus de 25 % la communautĂ© ocĂ©anienne, sur fond de comorbiditĂ©s assez rĂ©pandues (surpoids, diabĂšte, conditions de vie prĂ©caires). Face Ă  cette catastrophe sanitaire touchant trĂšs inĂ©galement les diffĂ©rentes populations du Territoire, le gouvernement actuel dirigĂ© par Louis Mapou, figure importante de la tendance UNI-Palika du FLNKS (ancien reprĂ©sentant du FLNKS en France dans les annĂ©es 80-90 aprĂšs Jimmy Ounei, aujourd’hui dĂ©cĂ©dĂ©, et Hnalaine Ureguei) a pris des mesures Ă  la fois raisonnĂ©es et trĂšs fortes (gestes barriĂšres, port du masque, pass sanitaire, mesures de confinement ciblĂ©es, obligation vaccinale dans un proche avenir
) montrant par lĂ  tout le sens des responsabilitĂ©s de la part des dirigeants indĂ©pendantistes, et obtenant l’accord quasi unanime de tous les courants politiques, y compris opposĂ©s, au CongrĂšs de la Nouvelle-CalĂ©donie. Par ailleurs les communautĂ©s mĂ©lanĂ©siennes et polynĂ©siennes dans la douleur font preuve, elles aussi, de leur parfaite obĂ©issance aux restrictions des enterrements notamment en acceptant des sĂ©pultures provisoires prĂšs de NoumĂ©a sans pouvoir accompagner leurs proches Ă  leur tertre et/ou Ăźle d’origine, et de ne pas pouvoir provisoirement respecter leurs rituels de deuil coutumier longs et compliquĂ©s nĂ©cessitant le dĂ©placement de tribus entiĂšres impossible en ces temps de restriction de circulation et de gestes barriĂšres. Il en rĂ©sulte bien humainement une quasi-impossibilitĂ© d’avoir la tĂȘte, le temps et l’énergie Ă  l’organisation d’une campagne Ă©lectorale rĂ©fĂ©rendaire ; d’oĂč l’unanimitĂ© du camp indĂ©pendantiste (toutes les tendances du FLNKS, ainsi que toutes les autres composantes – MNSK, PT, USTKE, Dynamic Sud -) rĂ©clamant un report du rĂ©fĂ©rendum en 2022, la date limite prĂ©vue par les Accords de NoumĂ©a Ă©tant avant octobre 2022.

Dans le mĂȘme temps, les forces attachĂ©es au maintien du Territoire dans la RĂ©publique française, rassemblĂ©es dans « les Voix du Non Â», s’arc-boutent quasi unanimement (sauf CalĂ©donie Ensemble qui accepte d’envisager un report Ă©ventuel en cas de pandĂ©mie incontrĂŽlĂ©e) sur la date initialement prĂ©vue ayant parfaitement compris que, pour elles, la campagne rĂ©fĂ©rendaire se fait quasi toute seule tout simplement en mettant l’accent sur toutes les mesures sanitaires exceptionnelles – et rĂ©elles ! – que le gouvernement français met en place pour faire face localement Ă  la pandĂ©mie et Ă  ses consĂ©quences (rĂ©serve sanitaire massive venue de mĂ©tropole, transfert de malades, aides aux entreprises et aux personnels) prouvant par avance tout l’intĂ©rĂȘt de rester « dans la France Â» pour le futur. Et certains de leurs leaders en rajoutent sur la nĂ©cessitĂ© d’enfin « purger Â» les Accords de NoumĂ©a qui n’ont que trop durĂ©, tout comme le sĂ©nateur Pierre Frogier, ancien compagnon de Pierre Maresca, ancien pied-noir pro-OAS (aujourd’hui dĂ©cĂ©dĂ©), de sinistre mĂ©moire au temps des milices Lafleur, rĂ©clamant rĂ©cemment plus d’engagement de l’Etat français. Ce mĂȘme Frogier est l’un des tenants d’une proposition de donner une autonomie accrue aux 3 Provinces actuelles en cas de victoire du Non Ă  l’indĂ©pendance comme gage donnĂ© aux indĂ©pendantistes, tout en peinant Ă  cacher le dangereux projet de partition qui en dĂ©coulerait avec une Province Sud rassemblant 75 % de la population du Territoire (et la plus importante population kanak aussi !) ainsi que 75 % de l’économie locale ! Et, il y a quelques mois, un autre des anciens lieutenants de Jacques Lafleur, Pierre BrĂ©tegnier, d’une famille rapatriĂ©e du Maroc devenu indĂ©pendant en Nouvelle-CalĂ©donie, qui fut l’un des signataires des Accords de Matignon de 1988 au titre du RPCR, l’une des principales tĂȘtes pensantes de la droite coloniale dĂ©clarait au moment oĂč elle venait de perdre la majoritĂ© au CongrĂšs en avril 2021 : « En route vers l’indĂ©pendance kanak ? C’est naturel de discuter avec les leaders indĂ©pendantistes mais ils gagnent Ă  chaque fois du terrain. SystĂ©matiquement, chacune de leur revendication touchant Ă  l’avenir institutionnel du pays ou Ă  la politique d’exploitation du nickel commence sous la pression violente du FLNKS et, au final, quand ils n’ont pas tout obtenu – ce que les nĂ©gociateurs loyalistes annoncent comme une victoire – ils ont, Ă  chaque fois, fait avancer d’un pas la Nouvelle-CalĂ©donie vers l’indĂ©pendance kanak et socialiste [
] D’oĂč la CalĂ©donie ressort Ă  chaque fois un peu moins française. Il faudra un jour se donner les moyens de stopper ce processus, sinon de l’inverser. Â» Ce qui rĂ©sume l’état d’esprit actuel revanchard des « loyalistes Â» !

Et le gouvernement français, garant des Accords passĂ©s, s’en tient-il Ă  la neutralitĂ© ?

Tout en affirmant s’en tenir Ă  sa soi-disant neutralitĂ© dans l’application stricte des Accords de NoumĂ©a de 1998, faisant suite aux Accords de Matignon de 1988, en fait, le gouvernement français s’affirme clairement partisan du maintien dans la France : « La France serait moins belle sans la Nouvelle-CalĂ©donie ! Â», dixit Macron ; ou la rĂ©cente intervention du Premier ministre Castex Ă  l’AssemblĂ©e nationale : « Nous avons rĂ©affirmĂ© notre souhait fort que le choix des CalĂ©doniens soit celui de la France. Â». Ce qui rend cette campagne rĂ©fĂ©rendaire totalement inĂ©quitable et faussĂ©e, d’autant qu’il a rĂ©cemment produit le document sur les « ConsĂ©quences du Oui et du Non Â», totalement dĂ©sĂ©quilibrĂ© entre les avantages du Non et les risques du Oui ! Et par ailleurs dans le grand projet d’Axe indo-pacifique cher Ă  Macron depuis 2017, et rĂ©cemment ridiculisĂ© par le choix australien des sous-marins nuclĂ©aires Ă©tatsuniens, la Nouvelle-CalĂ©donie est une piĂšce maĂźtresse ; ce qui peut d’ailleurs s’entendre – sans pour autant l’accepter – sur fond d’avancĂ©e de la Chine dans nombre de nouveaux Etats indĂ©pendants du Pacifique.

Paul NĂ©aoutyne, signataire des accords de NoumĂ©a, ancien bras-droit de Jean-Marie Tjibaou et actuel prĂ©sident de la Province Nord, a raison d’invoquer le respect de la parole donnĂ©e car, lors du dernier ComitĂ© des signataires avec Edouard Philippe en 2019, celui-ci avait aussi lui-mĂȘme fait la proposition d’un rĂ©fĂ©rendum en septembre 2022, aprĂšs les Ă©chĂ©ances prĂ©sidentielle et lĂ©gislatives nationales pour Ă©viter toute collusion. Rappelons-nous l’attaque de la grotte d’OuvĂ©a en 1988 dans le cadre d’un bras de fer Chirac – Mitterrand dans l’entre-deux tours de la prĂ©sidentielle ! Mais le gouvernement Castex a changĂ© la donne prĂ©fĂ©rant demander Ă  son ministre des Outre-Mer, SĂ©bastien Lecornu, d’organiser des « rencontres LĂ©prĂ©dour Â» (du nom d’un Ăźlot calĂ©donien en face de Boulouparis, propriĂ©tĂ© du Haut-Commissariat, surnommĂ©e « l’üle du Haussaire Â»), en vase clos avec des invitĂ©s sĂ©lectionnĂ©s plutĂŽt que de rester fidĂšle aux ComitĂ©s des signataires rĂ©guliers Ă  Matignon. Certes il en va de la prĂ©rogative du gouvernement de fixer la date du rĂ©fĂ©rendum, mais, depuis des mois et bien avant la vague virale, le camp indĂ©pendantiste a fait connaĂźtre sa prĂ©fĂ©rence pour 2022. Et aujourd’hui, dĂ©jĂ  25 communes indĂ©pendantistes refusent d’organiser le scrutin du 12 dĂ©cembre.

Par ailleurs, internationalisant le problĂšme, l’ambassadeur de la Papouasie-Nouvelle-GuinĂ©e auprĂšs de l’ONU vient solennellement, au nom du groupe Fer de lance rassemblant les Etats mĂ©lanĂ©siens du Pacifique et le FLNKS comme membre Ă  part entiĂšre, de demander au gouvernement français un report au nom de la situation sanitaire exceptionnelle actuelle sur le Territoire.

Qui sont les fauteurs d’éventuels troubles Ă  venir ?

Oui les boycotts anciens dĂ©cidĂ©s par les Kanak rappellent des moments douloureux, mais Ă  chaque fois avaient-ils le choix devant des trahisons successives de la parole donnĂ©e et des projets authentiquement nĂ©ocoloniaux ? Les « loyalistes Â» ont beau jeu de tenter de faire peur Ă  l’évocation de ces boycotts, tout en prĂ©disant dĂ©jĂ  de funestes lendemains en cas de rĂ©sultats faussĂ© par la « non-participation Â» kanak (mot d’ordre unitaire actuel), allant mĂȘme jusqu’à demander l’application des rĂ©sultats du 2e rĂ©fĂ©rendum du fait de l’impossibilitĂ© de tenir le 3e par la faute des Kanak ! Mais qu’elles Ă©taient les situations qui avaient poussĂ© les Kanak au boycott, y compris actif ; qui en Ă©taient responsables Ă  l’origine ?

Alors ceux et celles qui risquent de provoquer des troubles Ă  venir sont ceux et celles, gouvernement français compris, qui refusent de reporter le rĂ©fĂ©rendum en 2022, ne serait-ce que par respect pour la coutume de deuil du peuple kanak si durement touchĂ© par la pandĂ©mie (avec le dĂ©cĂšs de nombreux cadres du mouvement indĂ©pendantiste dans la fleur de l’ñge, sans pour autant oublier tous et toutes les anonymes de tous Ăąges).

Puissent l’humanitĂ© et la raison prendre le pas sur les calculs bassement politiciens ; il en va du destin commun dans le Pays ! Soutenons le peuple kanak, encore aujourd’hui dans une nouvelle et terrible Ă©preuve, dans sa revendication d’une Kanaky – Nouvelle-CalĂ©donie souveraine et indĂ©pendante dans le respect de toutes les composantes de sa population !

Daniel Guerrier, ancien co-prĂ©sident de l’AISDPK en compagnie de Jean Chesneaux, Jean-Jacques De Felice et Alban Bensa dans les annĂ©es 80, aujourd’hui tous trois disparus – Alban venant de nous quitter ce 10 octobre, et je tiens Ă  saluer ici sa mĂ©moire -.




Source: Lundi.am