Juin 27, 2020
Par CQFD
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En Ă©cho mĂ©diatique aux dĂ©clarations de la chanteuse CamĂ©lia Jordana [1], l’ancien patron de la FĂ©dĂ©ration autonome des syndicats de police, Jean-Louis Arajol, rappelait le 24 mai dans une tribune au JDD que « si l’emploi de la force publique est lĂ©gal, il doit ĂȘtre aussi lĂ©gitime Â». Lucide, il ajoutait : « le capital de sympathie du peuple envers les “gardiens de la paix” s’est rĂ©duit comme peau de chagrin Â». Avant de conclure que « policiers et gendarmes ne doivent pas obĂ©ir aux ordres qui sont de nature Ă  compromettre un intĂ©rĂȘt public Â». Bel effort ! Mais nous n’avons lĂ  qu’une variante originale de la dĂ©fense des flics violents. À savoir le rejet de la faute sur les donneurs d’ordre : hauts fonctionnaires et politiciens. Un refrain syndical bien plus classique prĂ©sente l’institution policiĂšre comme Ă©tant l’administration la plus rĂ©publicaine, la plus contrĂŽlĂ©e et la plus sanctionnĂ©e du pays.

En vĂ©ritĂ©, l’impunitĂ© rĂšgne. Et les deux rĂ©centes condamnations survenues Ă  Marseille ne sont que l’exception qui confirme la rĂšgle. Dans la premiĂšre affaire, deux policiers jugĂ©s pour avoir tabassĂ© Ishaq, adolescent de 16 ans au moment des faits, un soir de fĂ©vrier 2018 dans une ruelle des quartiers Nord, ont Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă  deux ans de prison ferme le 14 mai dernier. Membres du syndicat Alliance, dont ils avaient « oubliĂ© Â» un stylo couvert de leur ADN sur les lieux du dĂ©lit, ils ont Ă©tĂ© laissĂ©s libres dans l’attente d’un nouveau jugement en appel. Dans la seconde affaire, Michel Provenzano et Mathieu Coelho, membres d’une unitĂ© de CRS autoroutiĂšre, mis en cause pour des faits de sĂ©questration et violences Ă  l’encontre de Jamshed, rĂ©fugiĂ© afghan de 27 ans, se sont vu infliger, en comparution immĂ©diate le 6 mai, des peines de quatre ans et dix-huit mois ferme assorties d’un mandat de dĂ©pĂŽt [2].

L’alignement des planùtes

Comment expliquer cette soudaine sĂ©vĂ©ritĂ© alors que d’habitude le poulet est blanchi par ses juges ? Comme le souligne le collectif Angles morts, « un ensemble de constantes se dĂ©gage et caractĂ©rise les affaires de crimes policiers, ce qui donne un caractĂšre systĂ©mique Ă  la violence d’État Â». [3] Parmi les Ă©lĂ©ments qui permettent aux brutes assermentĂ©es de dormir tranquille, il y a le profil-type des victimes – des personnes non blanches dont le supposĂ© passĂ© de dĂ©linquants est souvent Ă©voquĂ© via la formule floue « bien connu des services de police Â». Ce Ă  quoi il faut ajouter une procĂ©dure extrĂȘmement longue. Et le fait que la plupart du temps, les nervis du ministĂšre de l’IntĂ©rieur s’arrangent pour Ă©viter de cogner devant tĂ©moins. Parole contre parole, c’est toujours la police qui gagne ! Et la justice qui perd


Mais avec la prolifĂ©ration des images captĂ©es dans l’espace public, y compris celles des rĂ©seaux de vidĂ©osurveillance, cela s’avĂšre de plus en plus compliquĂ©. De plus, dans le cas des CRS marseillais, les deux hommes Ă©taient accompagnĂ©s d’une jeune adjointe de sĂ©curitĂ© qui n’était peut-ĂȘtre pas encore complĂštement contaminĂ©e par l’esprit de corps et l’omerta qui va avec. Toujours est-il qu’elle a notamment livrĂ© Ă  la justice les propos accablants de Michel Provenzano aprĂšs les faits : « Ă‡a fait du bien, ça soulage ! Â» L’existence d’élĂ©ments matĂ©riels probants est une autre condition nĂ©cessaire Ă  la levĂ©e de l’impunitĂ© policiĂšre. Le brigadier Provenzano a Ă©tĂ© confondu par la gĂ©olocalisation de son tĂ©lĂ©phone portable. Si on ajoute Ă  tout cela qu’il a fallu une magistrate, la mĂȘme dans les deux procĂšs, qui est apparemment davantage prĂ©occupĂ©e par l’indĂ©pendance de la justice que par la suite de sa carriĂšre, on obtient un tableau saisissant : faire condamner un flic relĂšve bien du parcours du combattant ! DerniĂšre piĂšce au dossier, les CRS semblaient avoir oubliĂ© qu’en 1995 le prĂ©fet de police de Marseille avait proscrit une pratique courante Ă  l’époque et dont un certain Sid Ahmed Amiri avait Ă©tĂ© victime avant Jamshed, Ă  savoir l’éloignement manu militari des marginaux ramassĂ©s dans les rues et les squats aux confins de la ville.

Et maintenant ? Le contrĂŽle de l’activitĂ© policiĂšre demeure trĂšs dĂ©faillant et les condĂ©s des justiciables pas comme les autres. On est toujours dans l’ignorance du nombre de condamnations pour violences policiĂšres. En 2018, l’Inspection gĂ©nĂ©rale de la police nationale (IGPN), « la police des polices Â», a cĂ©dĂ© sur le recensement des personnes tuĂ©es (14 selon les bƓufs-carottes) et blessĂ©es (une centaine) lors d’opĂ©rations policiĂšres depuis juillet 2017. Mais le boulot avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© commencĂ© par des journalistes en 2014 [4]. Certains spĂ©cialistes de la maison poulaga avancent que les violences policiĂšres constitueraient 5 % des sanctions disciplinaires contre des policiers (du blĂąme jusqu’à la trĂšs rare rĂ©vocation). Sans plus de prĂ©cision. La place Beauvau prĂ©fĂšre communiquer sur les radiations pour radicalisation islamiste.

Pour d’autres, la dissolution de l’IGPN au profit d’une autoritĂ© rĂ©ellement indĂ©pendante du ministĂšre de l’IntĂ©rieur et du pouvoir exĂ©cutif serait la seule solution pour s’approcher de l’idĂ©al d’un Ă‰tat de droit. La Belgique, notamment, s’est dotĂ©e dĂšs 1991 d’un ComitĂ© permanent de contrĂŽle des services de police dont les membres sont dĂ©signĂ©s par le Parlement et la prĂ©sidence assurĂ©e par un magistrat. Une rĂ©forme jugĂ©e, en France, aussi impensable que l’abolition de l’État


Iffik Le Guen

La Une du n°188 de CQFD, illustrée par Emilie Seto {JPEG}

- Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© sur papier dans le numĂ©ro 188 de CQFD, en kiosque du 5 juin au 2 juillet. Voir le sommaire du journal.

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Source: Cqfd-journal.org