DĂ©cembre 9, 2020
Par La Brique
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qui est 21222125Lors du rassemblement du 28 novembre 2020 contre la loi « sĂ©curitĂ© globale Â», la foule trĂšs dense dĂ©borde gentiment du cadre statique qui lui a Ă©tĂ© imposĂ© par la prĂ©fecture, le cordon trop mince se retrouve au milieu des gens qui ne montrent aucune agressivitĂ©. Pour Maxime Gheeraert c’en est dĂ©jĂ  beaucoup trop, le directeur du service d’ordre public et de soutien de la police nationale Ă  Lille fait pĂ©niblement trois sommations inaudibles aux manifestant.es joyeu.ses. DĂ©passĂ©, il s’écrie : « Gazage ! Gazage, on se dĂ©pĂȘche, put***. Gazage ! Mais p*tain, vous attendez quoi ? Allez, grenadage ! Â» (1). Mais qui est vraiment cet homme ? Portrait d’un prodige policier.

Maxime Gheeraert a 43 ans, il porte la tenue rĂ©publicaine de la police nationale depuis 17 ans et l’écharpe tricolore depuis trois ans. Un de ses secteurs d’intervention est la manifestation lilloise.

Un parcours de cowboy d’excellence

La Voix du Nord lui dressait dĂ©jĂ  un profil de jeune keuf dynamique il y a quelques annĂ©es : « NĂ© Ă  Roubaix, il a fait ses Ă©tudes de droit Ă  Lille et il est officier depuis [17] ans. Â» AprĂšs un passage dans les Yvelines, oĂč il dirige d’abord le commissariat de Mantes-la-Jolie puis la BAC locale, et une expĂ©rience Ă  la BAC de nuit du XVe arrondissement parisien (2), il passe le concours de commissaire qu’il rĂ©ussit en 2015 : il devient commissaire Ă  Avion, prĂšs de Lens, jusqu’en 2017. Puis il est affectĂ© en tant qu’adjoint Ă  la Direction DĂ©partementale de la SĂ©curitĂ© Publique du Nord (DDSP), dirigĂ©e depuis 2019 par J-F. Papineau avec qui il partage une ligne trĂšs « rĂ©publicaine Â». Gheeraert mĂšne le Service d’Ordre Public et de Soutien (SOPS) du Nord (3), ce qui l’amĂšne Ă  s’illustrer dans les missions de maintien de l’ordre lors de manifestations : mouvement Ă©tudiant de 2017-2018, grĂšves contre la privatisation du rail en 2018, Gilets Jaunes en 2019, Black Lives Matter en 2020.

Des Ă©tudiant.es de Lille 3 tĂ©moignent avoir Ă©tĂ© expulsĂ©.es d’un amphithĂ©Ăątre – occupĂ© contre ParcourSup et la Loi O.R.E (4) – par Maxime Gheeraert et toute une Ă©quipe de BAC : « Il nous a dit qu’il avait Ă©tĂ© Ă  l’universitĂ©, lui aussi, et qu’il avait obtenu son Master de Droit, donc qu’il savait bien mieux que nous ce qu’on avait le droit de faire ou ne pas faire. Â» Rebelote deux ans plusUne tĂȘte, donc, au sein d’une police qui ne brille pas par ses diplĂŽmes, de ce qu’on comprend.

policier lille au repos 21222125

Dans les colonnes de la VDN en 2015 (qui lui donne une deuxiĂšme fois la parole pour dire sensiblement la mĂȘme chose), il avoue avoir Ă©tĂ© Ă  Mantes-la-Jolie lors des rĂ©voltes qui ont suivi la mort de Zyed et Bouna en 2005 (5) : « il y avait les Ă©meutes, des Ă©vĂšnements particuliers qui ont donnĂ© une expĂ©rience trĂšs enrichissante avec des collĂšgues qui Ă©taient de vrais “guerriers”. En trois semaines, il n’y a eu aucun blessĂ© grave [cĂŽtĂ© policiers, ndlr], ce fut une chance. Â» Un vĂ©ritable souvenir de jeunesse qui rĂ©vĂšle son attrait pour le maintien de l’ordre dans l’espace public.

Faire profiter sa connaissance du droit à la répression politique

En 2018, une dizaine de personnes reçoivent Ă  leur domicile une ou plusieurs amendes de 68 euros, toutes pour le mĂȘme motif : « Bruit ou tapage injurieux perturbant la tranquillitĂ© d’autrui Â», pour des dates correspondant Ă  des jours de manifestation, pendant lesquelles les personnes concernĂ©es n’ont Ă©tĂ© ni contrĂŽlĂ©es ni arrĂȘtĂ©es par les forces de l’ordre. Une partie d’elles ne reçoit d’ailleurs aucune amende mais s’en rendent compte lorsque le TrĂ©sor public souhaite leur prĂ©lever le montant d’une, deux, voire trois amendes majorĂ©es (jusqu’Ă  540 euros) laissant les prĂ©venu.es devant le fait accompli.

Sur place lors de chaque verbalisation se trouve David Verhelle, un flic des Renseignements territoriaux, aux cĂŽtĂ©s de Maxime Gheeraert. D’aprĂšs le procĂšs verbal dĂ©taillĂ©, Verhelle identifie « formellement Â» (mais trĂšs arbitrairement) quelques visages des mouvements sociaux en cours et en informerait l’agent qui verbalise lui-mĂȘme (6) en qualifiant la nature « injurieuse Â» de ce tapage – qui est une manifestation. L’injure ? Avoir dit… « CRS au zoo, libĂ©rez les animaux Â», apprend-t-on au Tribunal de police oĂč quatre des personnes verbalisĂ©es sont convoquĂ©es. Verdict : aucune relaxe, malgrĂ© tous les vices de procĂ©dure et un fichage manifeste de militant.es se dĂ©gageant de cette affaire.

Un an plus tard, la cour de cassation rendra nulle la condamnation... au nom de la libertĂ© d’expression (7). Il est donc autorisĂ© de dire « CRS au zoo, libĂ©rez les animaux Â» en manif. Si 6 personnes ont dĂ» payer entre 150 et 640 euros pour des infractions qui n’existent donc pas, la dĂ©mocratie reste sauve, merci l’agent Gheeraert.

MalgrĂ© cette dĂ©cision, l’effet est lĂ  : dissuader les gens de manifester en gĂ©nĂ©ralisant ce moyen de rĂ©pression (8). Dans un mĂȘme prolongement, les amendes pleuvent encore sur le mouvement lillois contre le racisme en juin 2020, les mesures sanitaires justifiant cette fois-ci la rĂ©pression. Pareillement le samedi 14 novembre, une soixantaine de manifestant.es ont tĂ©moignĂ© avoir reçu des amendes alors que la manifestation Ă©tait dĂ©clarĂ©e d’aprĂšs le Collectif lillois d’autodĂ©fense juridique (CLAJ).

Gheeraert fait partie de cette nouvelle gĂ©nĂ©ration de flics, trĂšs motivĂ©e et ayant parfaitement intĂ©grĂ© la rhĂ©torique rĂ©publicaine actuelle. Transparence, fermetĂ© et exigence envers la population. Pas Ă©tonnant de retrouver un numĂ©ro d’identification d’agent de police (RIO) fiĂšrement vissĂ© sur sa poitrine, ni de dĂ©couvrir une page LinkedIn trĂšs fournie : certain de respecter la loi Ă  la lettre, il tient Ă  l’idĂ©e qu’il n’a rien Ă  cacher.

Parfait poulain du nouveau Directeur de la sĂ©curitĂ© publique du Nord, il permet de complĂ©ter une Ă©quipe de choc responsable de tous les matraquages et gazages Ă  Lille depuis quelques annĂ©es : le quatuor Michel Lalande (PrĂ©fet), Jean-François Papineau (DDSP), Johan Tourbier (RT) et Maxime Gheeraert (SOPS). Ensemble, ce ne sont plus seulement les petits dĂ©lits de dĂ©sobĂ©issance civile qui sont rĂ©primĂ©s, mais bien l’entiĂšretĂ© de la barbarie extrĂ©miste dans ce qu’elle a de plus vicieuse, celle des personnes qui manifestent… pour leurs droits.

Maintien de l’ordre
 Ă©tabli ?

Maxime Gheeraert n’est pas Ă  son coup d’essai. À la manif des gilets jaunes du 14 novembre, il perd ses nerfs et s’emporte comme on gronde des enfants : « Je vous prĂ©viens, la prochaine fois qu’il y a du bordel avec les antifas, je disperse la manif, elle est terminĂ©e, c’est clair ? [un ton plus haut] c’est vous qui avez organisĂ© la manif [un ton plus haut encore] vous ĂȘtes responsables du service d’ordre, est-ce que c’est clair ?!» David Verhelle vient lui prĂȘter main forte, les CRS tendent leurs boucliers, les trois gilets jaunes sont directement exfiltrĂ©s manu militari.

Cette impatience et ce manque de discernement questionne La Brique : comment trois gilets jaunes pourraient ĂȘtre responsables d’un mouvement social aussi spontanĂ© qu’imprĂ©visible ? Et comment ces trois-lĂ  pourraient avoir un quelconque contrĂŽle sur les dits « antifas Â» ? Pas besoin d’ĂȘtre un.e militant.e mĂ©daillĂ©.e pour savoir qu’une foule n’est pas aussi structurĂ©e et homogĂšne que M. Gheeraert pourrait le croire. C’est que la vision de l’ordre de ce policier lillois est quelque peu orientĂ©e comme le traduisent ses « likes Â» sur Twitter.

policier lille parĂ© 21222125 

M. Gheeraert y est un grand fan du compte SICP-Commissaire (Syndicat IndĂ©pendant des Commissaires de Police) qui n’hĂ©site pas Ă  nier le terme de violences policiĂšres ou Ă  pointer du doigt le travail de journalistes comme David Dufresne ou encore Taha Bouhafs. Plus surprenant, au-delĂ  de la parole syndicale policiĂšre ou de celles des membres du gouvernement, il « like Â» aussi des tweets de personnes vantant l’extraordinaire Macron, mais aussi Aurore BergĂ©, RaphaĂ«l Enthoven ou le grand penseur Eric Naulleau. Clairement et c’en est saisissant de tweet en tweet, l’agent Gheeraert prĂ©fĂšre la vision de la RĂ©publique par LREM Ă  la RĂ©publique elle-mĂȘme. Ce qui ne va pas sans penser Ă  la lĂ©gendaire « obligation de rĂ©serve Â» que se doivent de respecter tous les fonctionnaires
 mais peut-ĂȘtre est-ce lĂ  la « bonne Â» « libertĂ© d’expression Â» ?

C’est bien lĂ  que l’on comprend toute l’ambiguĂŻtĂ© de la Macronie avec sa police. Comme dit le prĂ©fet de Paris Didier Lallement : « Nous ne sommes pas dans le mĂȘme camp Â». Et le gouvernement d’aller totalement dans le sens de la police dont on questionne de plus en plus la lĂ©gitimitĂ© dĂ©mocratique. Darmanin, un mois aprĂšs sa nomination, est sans ambiguĂŻtĂ© sur son message aux forces de l’ordre : « C’est la police de la RĂ©publique, la gendarmerie, les forces lĂ©gitimes d’intervention des forces de l’ordre qui font la loi dans notre pays Â». Ce qui traduit une (fausse) mĂ©connaissance de la constitution française et qui sonne comme un crachat Ă  la gueule de tout ce qui peut encore constituer une once de contre-pouvoir.

AmalgamĂ©s donc dans un « camp Â», le bloc manifestant est perçu sans nuance comme fauteur de troubles. Plus manichĂ©iste tu meurs, l’ennemi de la rĂ©publique en marche est l’ennemi de la rĂ©publique tout court tant le projet macroniste semble ĂȘtre du bon-sens teintĂ© de courage politique. Sauf qu’entre temps, Ă  force d’ĂȘtre entĂȘtĂ©e, sourde et enfermĂ©e dans l’idĂ©ologie libĂ©rale, la Macronie sape son peu de lĂ©gitimitĂ© dĂ©mocratique. Le gouvernement ouvre la voie de l’arbitraire dans laquelle les fonctionnaires comme Gheeraert s’engouffrent pour imposer leur vision de l’ordre couvert par leur hiĂ©rarchie : Maxime Gheeraert comme d’autres sait manier le cadre lĂ©gal Ă  sa sauce pour arriver Ă  ses fins, faire fermer leur gueules au gauchistes.

Si, en rhĂ©torique, l’excĂšs de zĂšle fait ses preuves, sa gestion des conflits semble pour le moins discutable tant l’impulsivitĂ© et la prĂ©cipitation le domine. Gazages faciles avec sommations inaudibles Ă  l’origine de mouvements de foules dangereux, mise en vulnĂ©rabilitĂ© de ses propres flics, cordons parfois trop Ă©tanches propices aux dĂ©bordements, nasses massives et mise en tension ou carrĂ©ment en danger d’autrui. Si le bonhomme en bleu prend des airs paternalistes, justifie implacablement ses actes avec des arguments d’autoritĂ©s, les actions, tant elles sont vues sous le signe perpĂ©tuel de l’escalade rĂ©pressive et du balbutiement, nous laissent un sentiment d’irresponsabilitĂ©.

L’arrivĂ©e de Darmanin au pouvoir, comme lĂ©gitime prĂ©tendant au trĂŽne policier, n’est qu’une Ă©tape supplĂ©mentaire pour consolider ces liens entre praticiens de l’ordre rĂ©publicain. Maxime Gheeraert, Ă  l’instar du Ministre de l’IntĂ©rieur, n’est que la digne relĂšve d’une vaste lignĂ©e de flics pas tant frontistes qu’amoureux de l’autoritĂ©, quelle qu’elle soit. Qu’importe la nature pouvoir de droite, notre hĂ©ros du gaz reste et restera plus que jamais dans son Ă©lĂ©ment.

Remi Haga Extreme

Illustrations réalisées à partir des photos du journaliste Piotrovski

1. Vidéo sur Lille Insurgée publiée le 30/11/20.

2. « Avion : le commissaire Gheeraert arrive Ă  la tĂȘte de la circonscription avec une belle expĂ©rience de terrain Â», La Voix du Nord, 19/10/15.

3. Pour comprendre le genre de compagnies, aux noms alambiqués, liées aux DDSP, un article Wikipédia explique succinctement leurs missions.

4. Labath, Lud, Mikette et Olive, « Fac : dĂ©sorientation, occupation, rĂ©pression Â», La Brique n°55, Ă©tĂ© 2018 « Sire, on en a gros Â».

5. Zyed et Bouna Ă©taient deux jeunes hommes morts Ă©lectrocutĂ©s dans un transformateur Ă©lectrique en fuyant un contrĂŽle de police en octobre 2005 Ă  Clichy-sous-bois. Trois jours aprĂšs, une grenade lacrymogĂšne est lancĂ©e Ă  l’entrĂ©e d’une mosquĂ©e de la ville. Ça n’apaise pas la colĂšre, qui dure plusieurs semaines, attisĂ©e par le mĂ©pris du Ministre de l’IntĂ©rieur, Nicolas Sarkozy. Plus jamais ça, dirent les manifestant.es ? En 2017, Selom et Matisse dĂ©cĂšdent dans des conditions trĂšs similaires Ă  Lille-Fives…

6. Compte-rendu de la cour de cassation : Cass. crim., 3 nov. 2020, n° 19-87.418. Lire aussi la brĂšve « Bruit ou tapage injurieux : la rĂ©pression continue Â» (issue du n°60 et Ă©ditĂ©e en dĂ©cembre 2020).

7. On se rappelle de Papineau qui, deux mois aprĂšs son arrivĂ©e Ă  la DDSP du Nord, allait lui-mĂȘme porter des Ă©lĂ©ments Ă  la justice, au Tribunal de grande instance, pour incriminer les Gilets jaunes. Porter la responsabilitĂ© de l’affaire judiciaire semble ĂȘtre un des devoirs hĂ©roĂŻques de la profession.

8. À Aubervilliers, pendant le confinement, des jeunes ont reçu le mĂȘme genre d’amendes arbitrairement (sans contrĂŽle), nous rĂ©vĂšle Bastamag (9/04/20). À Millau (12), des dizaines de personnes ont reçu des amendes « sans contact Â» pour avoir manifestĂ© Ă  la fin du premier confinement d’aprĂšs La RelĂšve et la peste (17/07/20).




Source: Labrique.net