Mai 29, 2021
Par Contrepoints (QC)
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On sait qu’une mĂ©tropole comme MontrĂ©al se dĂ©ploie au rythme de la circulation des capitaux. Des condos poussent oĂč des usines ont disparu ; des quartiers deviennent la niche d’artistes collĂ©s au pouvoir, et l’industrie du spectacle absorbe des places publiques. À chaque nouveau projet annoncĂ© par la Ville de MontrĂ©al, on sait dĂ©jĂ  comment ça va finir : bĂ©ton, cash et spectacle. Pourtant, MontrĂ©al abrite encore des interstices, des failles oĂč les urbanistes des mĂ©gaprojets, les requins de la finance et leur police n’ont pas encore leur mot Ă  dire. C’est le cas du Terrain vague, situĂ© dans l’est du quartier Hochelaga et baptisĂ© ainsi par ceux et celles qui en font libre usage. Contre toute logique d’appropriation privĂ©e, cet espace vacant est habitĂ© par toutes sortes d’expressions de vie : des jeunes s’amusent, des familles pique-niquent, des sportifs courent, des jardins sauvages poussent, et des fĂȘtes s’y dĂ©roulent toutes les nuits. Une faune et une flore rares s’y dĂ©ploient en dehors des Â« plans verts » de la mĂ©tropole. 

 

Ce territoire, dont une partie, situĂ©e dans l’est d’Hochelaga, est coincĂ©e entre la zone rĂ©sidentielle et industrielle – aussi appelĂ©e « BoisĂ© Steinberg Â» –, est promis Ă  un avenir sombre : accueillir l’un des pĂŽles de la Â« logistique du capital Â». En effet, la Ville et ses alliĂ©s traditionnels, le Port de MontrĂ©al, le Canadien National (CN) et la Chambre de commerce prĂ©voient y bĂątir leur CitĂ© de la Logistique qu’ils ont rebaptisĂ©e, il y a peu, Â« Ă‰coparc industriel Â» (dans le but de l’affubler d’une esthĂ©tique Â« verte Â»). Au cours des derniĂšres annĂ©es, malgrĂ© les obstacles d’ordre Ă©cologique et rĂšglementaire qui auraient dĂ» ralentir l’avancĂ©e des travaux, toute la zone sud a Ă©tĂ© dĂ©vastĂ©e par l’entreprise de construction Ray-Mont Logistics. Le gouvernement a mĂȘme bricolĂ© quelques lois pour suspendre les entraves lĂ©gales qui auraient pu freiner cette destruction.  

 

En gros, le projet consiste Ă  Ă©tendre le port de MontrĂ©al afin de permettre l’accĂ©lĂ©ration du flux de marchandises. Plus prĂ©cisĂ©ment, le 23 septembre dernier, la CAQ a dĂ©posĂ© le projet de loi 66, qui vise la relance de l’économie quĂ©bĂ©coise par l’accĂ©lĂ©ration des projets d’infrastructures. « L’amĂ©lioration de l’accĂšs au port par le prolongement de l’avenue Souligny et du boulevard de l’Assomption dans l’arrondissement Hochelaga-Mercier-Maisonneuve Â» figure en tĂȘte de liste des prioritĂ©s infrastructurelles sur l’üle de MontrĂ©al. Parmi les chantiers en prĂ©paration : l’ajout d’une bretelle Ă  l’autoroute 25 et la construction d’un nouveau poste d’Hydro-QuĂ©bec.

 

En rĂ©action aux contestations rĂ©centes, beaucoup ont cru que ce qui se passait au boisĂ© Steinberg n’était qu’une simple critique de la vision des plans d’amĂ©nagement de la Ville et de ses parcs, opposant des investisseurs et des entrepreneurs raisonnables Ă  quelques citoyen∙n∙es mĂ©content∙e∙s, les chialeux habituels. En rĂ©alitĂ©, ce qui se joue au Terrain vague est d’une tout autre ampleur. Le projet d’agrandissement du port s’inscrit dans la Â« StratĂ©gie maritime du Saint-Laurent » Ă©tablie par les gouvernements fĂ©dĂ©ral, provincial et municipal. Un nouveau projet de colonisation et de modernisation des territoires, en droite ligne avec le fameux Plan Nord annoncĂ© il y a quelques annĂ©es par le gouvernement Charest. Le but est d’agrandir les ports et de creuser le fleuve pour y faire passer des bateaux Ă  encore plus gros tonnage, ce qui vise Ă  accĂ©lĂ©rer l’extraction de minĂ©raux du Nord. 

 

La nouvelle mouture du Plan Nord pour 2020-2023 s’annonce sous l’ignoble titre « Habiter notre Nord Â». Pour ce faire, le gouvernement s’engage Ă  investir un milliard de dollars sur trois ans dans les infrastructures routiĂšres et logistiques. Cela reprĂ©sente 76 % du budget du Plan Nord avec 18 % qui sera consacrĂ©s au peuplement du territoire. Comble de l’ironie, le Plan Nord vise Ă  rĂ©server 30 % du territoire nordique pour « la protection de l’environnement, la sauvegarde de la biodiversitĂ© Â», mais surtout pour « la mise en valeur de divers types de dĂ©veloppement Â». La rĂ©elle menace qui pĂšse sur le Nord, c’est bien entendu son ouverture Ă  l’extraction orchestrĂ©e par le gouvernement lui-mĂȘme. Il s’agit de dĂ©figurer 70 % du territoire, d’acheminer ses ressources vers le Sud pour enrichir les actionnaires des multinationales, d’inciter des travailleurs de l’industrie Ă  s’y installer de maniĂšre permanente et de rĂ©server de larges portions de territoire sous prĂ©texte de leur protection pour, en rĂ©alitĂ©, en accĂ©lĂ©rer l’exploitation. 

 

La rĂ©gion appelĂ©e de maniĂšre extrĂȘmement rĂ©ductrice « le Nord Â» est en fait constituĂ©e des territoires ancestraux habitĂ©s par les populations autochtones depuis des millĂ©naires : l’Inuit Nunangat, l’Eeyou Etschee, le Nitassinan, le Nitakinan et le Nitaskinan. Pour le gouvernement du QuĂ©bec, ces territoires sont toujours considĂ©rĂ©s comme une zone nordique indistincte dans un projet jamais achevĂ© visant Ă  crĂ©er, selon l’expression de Louis Émond Hamelin, un Â« QuĂ©bec total ». Bien Ă©videmment, ce ne sont pas des corridors Ă©pousant naturellement le territoire qui amĂšnent les Blancs au Nord. Ce sont des routes, qui annoncent avec elles la venue des coupes massives dans les forĂȘts, puis la dĂ©figuration des territoires creusĂ©s de mines. C’est l’ensemble des dispositifs que le gouvernement et les entreprises mettent en Ɠuvre avec un dĂ©veloppement du « Nord Â» qui intĂšgre celui-ci en tant que pĂ©riphĂ©rie, en tant que rĂ©servoir de ressources. Un processus renouvelĂ© depuis des dĂ©cennies, voire des siĂšcles, qui place ces territoires dans une position de dĂ©pendance envers les centres mĂ©tropolitains du Sud.

 

Au mĂ©pris de toutes considĂ©rations relatives aux souverainetĂ©s autochtones ou aux changements climatiques, l’objectif est d’aller encore plus vite et de faire encore plus grand. Au cƓur de la StratĂ©gie maritime, qui vise Ă  accroĂźtre les capacitĂ©s des ports du Saint-Laurent, le Terrain vague est destinĂ© Ă  ĂȘtre transformĂ© en point d’ancrage de cette Â« nouvelle Â» Ă©conomie de la mort. Pendant qu’ailleurs, des luttes sont menĂ©es contre l’extractivisme, la mĂ©tropole amĂ©nage son espace pour accĂ©lĂ©rer le transport et la financiarisation des ressources. Comme si, Ă  l’approche de la fin du monde, certains voulaient accĂ©lĂ©rer sa venue.

 

Loin de ce tapage, le Terrain vague est portĂ© par une douce magie dont les habitant∙e∙s du coin partagent les secrets. Les usages y sont fĂ©conds et multiples. Avec le temps, ce petit territoire est devenu un lieu de vie, un espace pour fuir le bruit, faire un feu, fĂȘter, laisser courir son chien plus loin que le bout de sa laisse, ou tout simplement se retrouver Ă  l’abri de la frĂ©nĂ©sie de la ville. Il est rare de trouver sur la plateforme de bĂ©ton qu’on nomme parfois « MontrĂ©al Â» un espace qui se laisse encore aller Ă  lui-mĂȘme, un endroit vivant qui rĂ©siste Ă  la destruction, un lieu magique oĂč l’on peut encore s’entendre en chuchotant. L’on comprend facilement le sens des actions qui s’y sont multipliĂ©es cet automne : plantation d’arbres, construction de cabanes, rassemblements de contestation, affichage de banniĂšres, atelier de cĂ©ramique, d’identification d’espĂšces animales et vĂ©gĂ©tales… et mĂȘme un blocage des travaux par un matin ensoleillĂ©. Cependant, malgrĂ© la pluralitĂ© et la force des contestations des derniers mois, l’espace est chaque jour plus menacĂ©. Étant donnĂ© son importance stratĂ©gique dans la planification Ă©conomique nĂ©ocoloniale des prochaines annĂ©es, il faudra en faire beaucoup plus pour rĂ©ellement dĂ©fendre ce lieu.

 

En 2012, en pleine crise rĂ©volutionnaire dĂ©clenchĂ©e par le mouvement Ă©tudiant contre la hausse des droits de scolaritĂ©, plusieurs Ă©meutes ont Ă©clatĂ© Ă  MontrĂ©al et dans d’autres villes et villages contre l’annonce du Plan Nord de Jean Charest. À l’époque, le Plan Nord avait Ă©tĂ© reconnu pour ce qu’il Ă©tait, c’est-Ă -dire comme une nouvelle poussĂ©e extractiviste dĂ©mesurĂ©e par l’État quĂ©bĂ©cois. À la mĂȘme pĂ©riode, la brigade antiĂ©meute de la SuretĂ© du QuĂ©bec intervenait brutalement pour dĂ©manteler le barrage de la route 138 en territoire innu. OpposĂ©s Ă  un chantier de cĂąbles de transport d’électricitĂ©, les protecteurs et protectrices territoriaux innu∙e∙s avaient encore une fois Ă©tĂ© brutalisĂ©âˆ™e∙s par la police coloniale. À ce moment-lĂ , contre une nouvelle avancĂ©e de modernisation et de colonisation des territoires, des voix s’élevaient de partout, aussitĂŽt rĂ©primĂ©es. Mais Ă  l’époque, aucune alliance n’avait pu ĂȘtre crĂ©Ă©e. MĂȘme si quelques un∙e∙s avaient pu souligner une correspondance entre ces contestations, personne n’était parvenu Ă  unir les forces ou canaliser la puissance qui Ă©manait de ces irruptions de colĂšre. Le Terrain vague d’Hochelaga offre la possibilitĂ© d’une deuxiĂšme chance, mais celle-ci impose une sagesse des alliances. 

 

 

Au loin une cloche sonne
C’est un rappel
Un rappel historique
Celui d’une alliance improbable
entre allochtones et autochtones
contre la modernisation
contre la colonisation
et la destruction qu’elles portent
Le Terrain vague n’est à personne
L’üle de la Tortue non plus




Source: Contrepoints.media