Oui. Qu’est-ce que nous voulons ? Il ne s’agit pas ici de savoir ce que nous voulons immédiatement, afin de satisfaire nos envies ou nos désirs du moment fussent-ils si ardents, mais de prendre chacune et chacun le temps, individuellement ou collectivement, de se poser la question suivante, à bien des égards fondamentale tant sur le plan strictement personnel que militant, que voulons-nous véritablement, au plus profond de nous-mêmes ?

Il ne s’agit pas ici d’un texte accusatoire, d’une énième polémique ou d’une prétendue morale à suivre, mais davantage une invitation, aussi modeste soit-elle. Une invitation, en premier lieu, à sortir d’une vision misérabiliste que certaines compagnonnes ou compagnons peuvent avoir par rapport aux échecs répétés des récents conflits sociaux, en France ou ailleurs, et aux faibles mobilisations que les luttes entraînent derrière elles. La posture morale que peuvent prendre certaines personnes, qui parfois frise franchement la complaisance, de faire partie des « gentils qui perdent tout le temps » est, il faut bien le dire, proprement insupportable. C’est comme si l’assurance (aussi relative soit-elle) d’être dans « le bon camp » justifiait la paresse et l’économie de réflexions quant aux raisons des échecs de ces mouvements. Cela ne semble qu’entraîner que rancœurs personnelles et stérilité du débat et, très honnêtement, il me semble que nous valons bien mieux que ça.

Evidemment, les raisons des faillites de la plupart des luttes contemporaines sont nombreuses. Pensons par exemple au fait que ces dernières se construisent systématiquement en réaction face aux réformes gouvernementales. Une posture défensive systématique et non pas offensive n’aide en aucun cas à remporter une victoire sur un adversaire, en particulier quand celui-ci est l’État et ses sbires. Une deuxième raison serait celle du problème de la sacro-sainte non-violence, érigée par certaines et certains acteurs politiques comme un horizon indépassable. Il faudrait lutter mais, par pitié, de manière non-violente. En bref, une position bien réelle, mais désastreuse, qui transforme une stratégie travaillant originellement de consort avec des modalités d’action plus radicales, en dogme navrant et dépolitisant. Mais ces deux amorces d’explications soulevées semblent être inhérentes à une question bien plus large, celle de la volonté et des problématiques qui en découlent.

Le nombre, une excuse à l’inefficacité ? 
Cela semble être une évidence, mais qui peut parfois être oubliée : non, les anarchistes n’ont jamais, ne sont pas et ne seront jamais majoritaires. Nous avons envie de dire, et alors ? Les zadistes et agriculteurs en lutte de Notre-Dame des Landes n’ont pas eu besoin d’être des milliers pour défier l’État et lui imposer l’expropriation d’une entreprise capitaliste ainsi qu’une reprise collective des terres. Les anarchistes autonomes partisans du Bloc n’ont pas besoin d’être extrêmement nombreux et nombreuses pour causer une agitation telle que l’État est contraint d’envoyer ses plus fins limiers pour tenter de stopper nos camarades. Ces derniers semblent d’ailleurs bien plus effrayer l’État que les millions d’électeurs de la France insoumise… Parce qu’ils et elles démontrent en pratique qu’un autre monde est possible, et que celui-ci n’a plus qu’à être balancé dans les poubelles de l’histoire.

On pourrait citer également les exemples des anarchistes de Rouvikonas, qui à quelques dizaines, parviennent à mettre en péril la machine capitaliste et étatique, pointent les faiblesses et invitent vivement à s’engouffrer dedans. Ou encore le cas du collectif La Horde, qui est devenu, en quelques années, l’un des principaux sites d’information antifasciste francophone, quand bien même ils ne sont pas très nombreux.

Ces quelques exemples démontrent ainsi que l’argument du nombre comme excuse d’inaction et de passivité n’est pas véritablement efficient. Nous ne réussissons pas « parce que nous ne sommes pas assez nombreux », mais bien davantage parce que parfois nous n’avons pas nécessairement l’envie ou la volonté de véritablement œuvrer à transformer ce monde. En définitive, ce qui compte davantage semble être d’assumer ouvertement ses positions, aussi radicales soient-elles aux yeux des autres, et, surtout, de se donner sincèrement les moyens – et tous les moyens à notre disposition – pour servir nos ambitions.


La ritualisation et ses pièges :

Au-delà de la fausse excuse du nombre, un autre mal semble affecter pas mal de compagnonnes et de compagnons et fait directement écho aux postures morales critiquées ci-dessus : il s’agit de la ritualisation des pratiques et des pièges qui en découlent. Par ritualisation, j’entends un phénomène qui est répété de plusieurs fois de manière identique, parfois de façon traditionnelle, pouvant permettre, de ce fait, l’économie d’une réflexion sur la pertinence ou non d’une action à un moment donné. C’est une situation que l’on peut trouver tant dans les milieux anarchistes organisés, dans lesquels certaines réunions peuvent très franchement être résumée en quelques mots : des réunions pour des réunions, lesquelles ne permettent pas une progression de la pensée et des pratiques visant à un but précis : celui de l’émancipation de toutes et tous. Alors certes, c’est très sympa de voir des compagnonnes et compagnons au niveau local, régional, national voire international. Mais c’est davantage intéressant si de ces rencontres émanent des propositions politiques cohérentes et construites, et non pas seulement le sentiment d’avoir passé quelques heures en fort bonne compagnie.

Cette critique peut également s’appliquer à certains syndicats, qui parfois lancent traditionnellement des mots d’ordre mais sans grande conviction, se faisant alors plus les porte-paroles d’un folklore passéiste et commode qu’une véritable force de proposition politique, et donc sociale, dans le domaine du travail. Mais elle touche également les milieux non-organisés, en particulier sur Internet, où finalement certaines et certains se complaisent à être les symboles d’une pensée pure en action, alors que l’action ne se traduit que très peu concrètement, c’est-à-dire en allant volontairement au contact. Ce faisant, la ritualisation peut tendre à nettement scléroser les forces militantes, tant sur le plan interne qu’externe, dans leurs rapports avec les autres. Il pourrait parfois convenir d’abandonner certains fétiches, quand bien même cela est difficile, pour mieux avancer.

J’en viens enfin à un dernier point de cette question, et pas des moindres, puisqu’il s’agit de notre mémoire, celle de celles et ceux qui ont lutté et en ont souvent payé le prix lourd, en faveur de la construction d’une société émancipée, et des fantasmes qui peuvent découler de ces luttes.
Lorsque quelqu’un pose la question de savoir si une société anarchiste peut voir le jour, il est commun (et pratique !) de citer les exemples de la Makhnovtchina, de l’Espagne en 1936, ou plus récemment des Amérindiens du Chiapas, de la Mandchourie ou des révolutionnaires syriens. Si la connaissance du passé est indispensable pour tracer des lignes d’horizons, elle ne devrait pas se transformer en fantasme nostalgique. Prenons le risque de soulever à nouveau une évidence : si de tels événements ont pu se produire ou se déroulent actuellement, c’est bien précisément parce qu’il y a eu, à un moment donné, des personnes qui ont œuvré à rendre ces conditions et ces événements possibles et réalisables. Il y a fort à parier que ces camarades croyaient fermement en ce qu’ils défendaient, aux idées qu’ils et elles portaient, et c’est précisément cette force de volonté qui permet de construire véritablement un rapport de force, par l’exemple, par l’action, qui démontre, aux yeux des incrédules, que oui, les idées anarchistes sont pertinentes et peuvent être mises en acte, comme cela a déjà été réalisé. Toutefois, puisqu’il ne s’agit pas de vivre dans le passé mais de construire la société de demain, on en revient alors à une question centrale : qu’est-ce que nous voulons ?


Article publié le 16 Sep 2019 sur Monde-libertaire.fr