Un terme dépassé ?

 

Evoquer le prolétariat en France du XXIe siècle n’est-ce pas tomber dans l’anachronisme ? Soyons modernes que diable ! Ne voilà t-il pas un terme qui fleure bon en effet le XIXe siècle et le marxisme, qui excite encore quelques adolescents boutonneux plus ou moins jeunes ?…

Il désigne, dès l’époque romaine, les plus pauvres, ceux qui n’ont que leurs enfants, qui ne peuvent donc qu’être destinés à la procréation.

Pour Marx, à l’ère industrielle, il désignait les travailleurs qui n’ont que leur force de travail à vendre. Et comme l’auteur du Manifeste du parti communiste lui donnait un caractère révolutionnaire messianique, il avait été convenu pour ses adversaires, qu’il fallait le déraciner, transformer autant que possible cette nouvelle fierté en honte. Aujourd’hui encore, si l’on interroge un jeune – ou moins jeune – de Tottenham ou de La Courneuve, il ne se qualifiera jamais de prolétaire comme cela aurait pu être encore le cas au début du siècle passé.

Absorbé dans la société de consommation, le prolétaire est nié. Dans la vision marxiste, il ne peut apparaître dans le monde capitaliste, que lors de situations de rupture, dans la révolte et la dissidence. Quand la lutte de classes est inexistante, les prolétaires, qualifiés de « simple citoyen » reflète le discours dominant. La seule contradiction vient du manque de moyens pour vivre vraiment le modèle bourgeois. Le rêve de la société libérale, où il n’existerait que des citoyens égaux, ne s’est-il pas ainsi réalisé, ne serait-ce que dans les têtes ?

Le camp prolétarien qui avait encore une réalité dans la première moitié du XXe siècle, avec ses modes vestimentaires, sa culture, l’encadrement par de puissantes organisations ouvrières, se dilua avec l’apparition de ce que l’on a appelé la « société de consommation ». La crise de 1929 fut en effet porteuse avec le New Deal de Rooswelt, d’un nouveau redéploiement après-guerre, d’une politique des revenus keynésienne, intégrant, pulvérisant, le camp ouvrier.

En costume-cravate, raie sur le côté, au volant de son auto, avec sa petite famille proprette, le prolétaire était devenu méconnaissable….

 

 

Crises et évolutions du capitalisme

 

La croyance en un monde immobile peut être rassurante…

Peut-on affirmer que le capitalisme soit en crise ? Les dividendes distribuées aux actionnaires n’ont jamais été aussi élevées… Tout va bien donc… pour certains !

Et la crise environnementale, fondamentalement liée à celle du système , Trump et d’autres s’en tapent ! Après eux le Déluge. Comme à Paris, ces derniers jours, où, suite à la grève des transports, l’air est devenu irrespirable. De cela personne n’en parle ; on ne l’apprend directement que par la bouche même des Parisiens !

Comme hier quand le haut clergé, gagné par l’athéisme, trouvait la Religion encore utile pour maintenir le bon peuple en soumission, la clairvoyance sur cette fin du système existe avant tout parmi les capitalistes eux-mêmes. La mort fait partie du programme car ils savent que plus rien, aucun « politique » bourgeois n’arrêtera la machine lancée jusqu’à la catastrophe ultime..

Pour nos braves clampins, conditionnés depuis toujours à la « Rome éternelle », c’est à dire aujourd’hui à la société capitaliste « qui-existera-toujours », on ménagera donc pour eux la croyance en de vieilles lunes, comme le souverainisme, le recroquevillement, les coups de baton que l’on s’inflige à soi-même, la résurrection de Clémenceau etc. Manger local peut-être ; penser local, par contre, égale à coup sûr penser bocal !

On a pu dire ainsi, qu’après s’être équipé lui-même au XIXe siècle (mines, chemins de fer, industries lourdes) le Capital a équipé le Travail. Les ouvriers, d’abord simples producteurs de leur force de travail, sont devenus naturellement, avec l’assentiment de la gauche (« le progrès ») , acheteurs, consommateurs.

Cette gauche était devenue, même dans son expression la plus radicale (« les communistes »), l’opposition nécessaire au fonctionnement du système libéral comme avait pu l’être les Tories et les Whigs – supplanté par la suite par le Labour Party – en Grand-Bretagne un siècle auparavant. Staline était devenu la parfaite marotte d’une représentation falsifiée et rébarbative du communisme .

Mais aujourdhui le système capitaliste ne remplit plus ses promesses comme on pouvait le croire dans le passé, jusque dans les années 1960. Cette évolution est insuffisamment prise en compte. Elle dépasse la volonté des « politiques ».

On a fini par admettre que les crises, qui affectent le système capitaliste, surviennent régulièrement et sont de plus en plus fortes. Jusqu’à présent elles n’avaient jamais été symptome mortel. Tout au contraire ; chaque crise se trouvait surmontée par une nouvelle extension, de nouveaux champs d’exploitation. En France, la politique sociale du Front Populaire représente le même jalon que le New Deal pour que se développent après-guerre des infrastructures (routes, bâtiments…) préparant la prédominance de l’industrie automobile et de l’équipement, de ce que l’on a appelé la société de consommation.

 

L’impossible valorisation du capital

La crise du capitalisme, devenue aujourd’hui mortifère, ne survient pas subitement, comme une crise financière qui, elle, n’est qu’épiphénomène, mais progressivement comme une dégradation inéluctable. C’est l’impossibilité à trouver de nouveaux champs d’exploitation permettant une valorisation du capital (1) qui montre la faillite du système. Celui-ci vacille au gré des spéculations boursières favorisées par l’argent facile. Pas un sou de la planche à billet de Mario Draghi ne va ainsi à « l’économie réelle » contrairement à l’objectif régulièrement affiché. Et aucun « politique » comme Macron le sait déjà, ne pourra endiguer ce flux à sens unique. Pour gagner de l’argent surement et rapidement (si l’on en a déjà un peu ,bien sûr…) il vaut mieux acheter des actions en vendre, spéculer, plutôt que mettre sur pied une industrie dont on n’est pas sûr d’écouler la production sur un marché vite saturé et insolvable.

Productivité, chômage et exension du prolétariat.

Dans la première moitié du XIXe siècle, aux prémisses d’un captalisme industriel triomphant, certains saint-simoniens préconisaient l’indemnisation à vie du travailleur prolétaire victime du licenciement du à un progrès technique, à la mécanisation. Le raisonnement se fondait sur le fait qu’avec celle-ci, les profits prévus étaient les mêmes, voire supérieurs à ce qu’ils étaient auparavant, que le travailleur n’étant en rien responsable de son licenciement, il n’avait donc pas à pâtir de cette augmentation des profits par la suppression de son salaire, tout au contraire !

Ce genre de réflexion paraît évidemment absurde aujourd’hui puisque nous avons tous intégré cette loi du capitalisme qui nous dit que la rentabilité d’une entreprise va de pair avec une économie sur le coût du travail. La Bourse salue régulièrement, par une salve d’augmentation du prix des actions, toutes les réductions de main d’oeuvre, tous les licenciements effectués par les entreprises.

Plus les travailleurs sont productifs, plus grandes sont les opportunités pour « dégraisser », à se passer d’une partie des employés devenus inutiles. Contrairement à ce qui a été longtemps affIrmé, la fermeture des postes de travail n’est pas compensée par la « création de nouveaux métiers » du numérique ou induits par le numérique. Et une réflexion se construit autour de cette productivité quand on sait, par exemple, que celle d’un travailleur agricole américain est 640 fois supérieure à celle d’un travailleur agricole vietnamien ! De même 35 heures de travail en moyenne effectuées par un travailleur français dans un même domaine, n’ont pas la même valeur ni le même résultat que 35 heures effectuées par un travailleurs grec. Précisons, si c’était nécessaire, que ces comparaisons n’ont rien à voir avec la valeur des individus, que ce sont simplement les moyens mis en jeu qui font la différence.

 

L’absence de perspectives économiques rend inutile des millions de travailleurs

 
 

Le résultat est partout globalement le même. Des millions de travailleurs potentiels ne sont pas employés car on n’a pas besoin d’eux pour assurer une production donnée. Aux États-Unis ce potentiel inutilisé est estimé à 100 millions de personnes (2). En Chine il n’est pas difficile de considérer, du fait des progrès techniques inévitables, la mise à l’écart du cycle de la production, de centaines de millions d’individus , condamnés à vivoter en cherchant un quelconque « petit boulot ».

Ce sont par ailleurs, dans les pays occidentaux, ces « petits boulots », la plupart du temps de quelques heures par jour, qui permettent de jongler avec les chiffres du chômage. Mais ce qui est difficilement niable, au bout du compte, c’est une inégalité des revenus qui ne pourra être que grandissante. Comment en France, avec une croissance morose estimée à 1,2%, peut-on espérer inverser la tendance et donc une baisse du chômage, alors qu’il n’y a pas si longtemps une telle perspective ne pouvait être entrevue qu’avec une croissance supérieures à 2% ? La pensée libérale sombre dans l’irrationnel et le ridicule.

934 000 personnes sont au chômage depuis plus de 3 ans en France et on estime à 3600 celles et ceux qui dorment chaque jour dans la rue à Paris. Remarquons en marge qu’au nom du combat contre « l’invasion étrangère » des milliers d’immigrés clandestins sont amenés à vivre en plein dans la capitale française, dans des camps volants, traqués de façon aveugle sans trouver, pour ce genre de problème, de solutions globales. L’Allemagne a accueilli récemment près d’un million de ces immigrés. Que sont-ils devenus ? Vivent-ils dans des bidonvilles ou des tentes aux alentours de Berlin ou de Franfort ?

En France, avec 6,4 millions de chômeurs, on trompette la victoire à la moindre baisse fluctuante de leur nombre. Mais seules des mesures inquiétantes permettent cette éclaircie :

 la réforme de l’indemisation du chômage oblige beaucoup à accepter n’importe quel emploi, n’importe où, pour n’importe quelle durée. Les libéraux, un certain nombre de godillots et d’ânes batés, s’en réjouissent sans voir néanmoins la carastrophe annoncée par la marée prochaine de centaines de milliers de chômeurs qui ne seront plus indemnisés, condamnés au mieux au RSA, ne pouvant plus payer leur logement, ne parvenant même plus à se nourrir convenablement.

La faiblesse des salaires français qui fait qu’on ne trouve plus de personnel dans nombre de secteurs, même dans l’enseignement.

 L’allègement des charges patronales sans cesse réclamé par les employeurs, ne percevant leur survie qu’à travers de telles mesures et la baisse des salaires précédemment évoquée. Le « stagiaire » est devenu pour certains le modèle de l’employé rêvé…

 

L’irruption des Gilets Jaunes

 

La révolte des Gilets Jaunes en France a ébranlé maintes certitudes quand à la sociologie de notre société. Ah il y avait donc des pauvres ! Cela on pouvait encore s’en douter au vu, par exemple, du nombre de sans logis croisés dans les rues. Mais voulait-on vraiment les voir ? N’y avait-il pas surtout des « fainéants de chômeurs » ? Notre président l’affirmait : il suffisait, n’est-ce pas, de franchir la rue pour se faire embaucher ! Des enfants sans rien à bouffer ? Ben oui, la voisine est trop fainéante et préfère balancer le midi une poignée de bonbons à ses gosses… La misère, il est vrai aussi, a pris des allures protéiformes.

Mais que ces pauvres puissent se grouper, écrire sur des banderoles, occuper des ronds-points, et la ramener avec outrecuidance, sans enlever humblement leur petit béret, en ne faisant même plus confiance à leurs bergers attitrés dits de gauche…

Nous sommes en train de crever !

Mais articulez, mon brave, on ne vous comprend pas !

Existait-il donc une nouvelle classe sociale, sans pouvoir, démunie ? Ah ben, n’est-ce pas, caché sous le tapis, ne serait-ce pas ce que l’on appelait jadis, le prolétariat ?

Voilà le terme oublié, honni qui ressort !

Marx remarquait aussi un lumpen prolétariat (sous prolétariat) que l’on pouvait corrompre avec un peu de monnaie. Des similitudes avec aujourd’hui ?

Ces « nouveaux » prolétaires, révoltés, n’étaient même pas amadoués par les 17 milliards lâchés dans la panique par l’Exécutif. Où était-elle la dignité demandée, la démocratie-méritant-le-respect ? Du côté de ceux qui se faisaient éborgner ou du côté de nos godillots parlementaires, rampant sans intelligence aux ordres de ce même Exécutif ? Sérieusement, qui peut encore s’étonner aujourd’hui, après tous ces mois de révolte, du sentiment d’injustice qui traverse toute la société française ? Leurs permanences sont régulièrement et de plus en plus souvent saccagées. Vous avez dit bizarre ? S’ils avaient un minimum de lucidité et d’honnêteté ils comprendraient que leur personne physique elle-même, à terme, devient logiquement menacée. Qui les soutient ? Qu’est-elle devenue cette ridicule tentative macroniste des « Foulards Rouges » qui se voulait un raz de marée ?

Un parti de l’Ordre, un marais de pêteux qui commence à comprendre que Macron risque de ne pas leur assurer « la sécurité » pour eux et leur pognon…

Des pans entiers de cette société basculent dans la paupérisation. Nous n’avancerons aucun chiffre ici, nous contentant d’oser certaines comparaisons : combien gagnait un ingénieur bac + 5 en 1980 et combien gagne t-il aujourdhui en 2020 ? Quel est l’écart entre un salaire d’ouvrier d’hier avec un patron de la même époque, comparé avec celui séparant aujourdhui le même ouvrier et le même cadre dirigeant ?

Naturellement en haut lieu on aimerait faire oublier ce mouvement des Gilets Jaunes qui, parti de France s’est diffusé dans 22 pays. Certains états, comme le Liban, en sont même arrivés à interdire la vente de gilets jaunes !

 

Un prolétariat en extension

 

Il y a une réalité ressentie derrière les chiffres et les statistiques que nous distillent régulièrement l’Insee. Les pauvres, de plus en plus nombreux, existent. Et l’on ne peut se contenter du même argument que dans le passé, les culpabilisant parce qu’ils ne voudraient pas travailler. Bien sûr , vous aurez toujours un brave exploiteur prêt à vous faire travailler pour quelques centaines d’euros par mois…ou pour rien ! Cette masse de pauvres a donc tendance à s’accroitre, alimentée par des nouveaux chômeurs et des précaires, en même temps qu’augmente le nombre des riches, même s’il est d’un très faible pourcentage par rapport au reste de la population.

Il y a cependant une différence entre le prolétariat d’hier, producteur, et celui d’aujourd’hui, sans travail. Nombre de marxistes expliquent que cette masse de travailleurs potentiels non utilisée serait un outil, une marge de manœuvre nécessaire au fonctionnement du système capitaliste. Nous expliquons quant à nous cette sous utilisation du potentiel de travail humain par l’évolution morbide du système, par l’absence de nouvelles perspectives d’exploitation et de profit [1].

Quel rôle pourrait jouer alors cet immense prolétariat mondial si son travail n’est pas utilisé ? Quel pourrait être son pouvoir ? Les Gilets Jaunes, qui sont souvent précaires ou sans emploi, ne peuvent faire grève par secteurs ou de façon généralisée comme hier. Les mouvements de chômeurs, comme dans la fin des années 1990, éphémères, ont eu peu d’impact et ont vite été oubliés.

 

Un prolétariat combattant

 

Ce prolétariat ne peut être reconnu que s’il se forge à travers de fortes alliances avec les secteurs utilisant encore une main d’oeuvre centralisée, nécessitant une maintenance régulière, dans les transports, le commerce de la grande distribution …. Il est constitué, en fait par tous ceux qui ont compris qu’ils n’ont pas d’avenir dans la société actuelle. Un petit patron peut donc se ranger dans le camp du prolétariat, comme nous l’avons vu lors de la révolte antillaise. C’est peut-être cette union qui se produit à travers les grands mouvements sociaux comme ces manifestations contre le projet de réforme des retraites.

On remarque la qualité des échanges qui se sont ainsi produits depuis ces derniers mois [2]. Disons le : c’est une critique radicale du système capitaliste qui en résulte. Les discours gauchistes que les bourgeois tournaient en dérision quand ils sortaient jadis de la bouche d’intellos, paraissent beaucoup moins amusant quand ils sont émis par des ouvriers, des conducteurs de trains, au rictus menaçant, au signe de la main passant brusquement sous la gorge… A bon, vous ne riez plus ?

Le Parti prolétarien moderne est donc plus pragmatique, moins idéologique que jadis. Ses membres en font partie « malgré » eux, se reconnaissant rapidement au gré des échanges. One dévoile jamais trop à l’avance ses batteries. Mais, s’il est des temps de stratégies, l’heure n’est pas au complot et les grandes lignes apparaissent au grand jour., deviennent évidentes comme la découverte de la « Lettre volée » d’Edgar Poe… [3] . La haine de classes grandissante, inextinguible, en est son moteur passionnelle inévitable.

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Notes

 

 

2. Un tel chiffre, allant à l’encontre des déclarations des autorités américaines, est fortement contesté par un certain nombre d’observateurs qui, comme Philippe Lacoude (Contrepoints, 26/04/2018) évoque une « fake news ». Ce dernier, apologiste du libéralisme, vitupère contre les « Madame Michu » mais sans apporter réellement d’élément contradictoire. Ou plutôt il en énumère trop en citant une multitude de sources prétendument indépendantes. Pour qui connait les États-Unis, la représentation chiffrée du chômage est extremment difficile à exposer compte tenu de l’absence de centralisation pertinente dans le recueil des données.

Nous conterons de répondre ici par un passage de la revue de l’OCDE Études économiques de l’OCDE – États-UnisJuin 018 www.oecd.org › États-Unis-2018-OECD-etude-economique-synthese :

54. Par rapport à de nombreux autres pays de l’OCDE, une grande partie de la population reste en marge du marché du travail. Le taux d’activité de certaines catégories de population est particulièrement bas, notamment celui des personnes peu qualifiées. On observe aussi des variations sur le plan démographique, les hommes afro-américains et les femmes d’origine latino-américaine ayant un taux d’activité inférieur aux autres. De la même manière, l’inactivité varie considérablement d’une région à l’autre. Une tendance est plus particulièrement inquiétante, à savoir la contraction du taux d’activité des travailleurs d’âge très actif, particulièrement des hommes. Le taux d’activité des femmes s’est quelque peu redressé dernièrement, alors que les hommes blancs inactifs tendent à rester en dehors du marché du travail (Varghese et Sutherland, 2018[28]).

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Article publié le 20 Fév 2020 sur Paris-luttes.info