Épisode 2 : Abattre le totem démocratique.

Pour une destitution de l’emblème démocratique.

Alain Badiou, L’emblème démocratique [1] :

« En dépit de tout ce qui en dévalue jour après jour l’autorité, il est certain que le mot « démocratie » reste l’emblème dominant de la société politique contemporaine. Un emblème, c’est l’intouchable d’un système politique. » (p. 15)

« J’affirme donc ceci : pour seulement toucher au réel de nos sociétés, il faut, comme un exercice a priori, destituer leur emblème. On ne fera vérité du monde où nous vivons qu’en laissant de côté le mot « démocratie », en prenant le risque de n’être pas démocrate et, donc, d’être réellement mal vu par « tout le monde ». Car « tout le monde », chez nous, ne se dit qu’à partir de l’emblème. Donc « tout le monde » est démocrate. C’est ce qu’on pourrait appeler l’axiome de l’emblème. » (p. 15)

« De ce que le « monde » des démocraties n’est nullement le monde de « tout le monde », s’ensuit déjà que la démocratie, en tant qu’emblème et gardienne des murs où jouit et croit vivre son petit monde, rassemble une oligarchie conservatrice, dont l’office, souvent guerrier, est de maintenir, sous le nom usurpé de « monde », ce qui n’est que le territoire de sa vie animale. » (p. 17)

« Lorsqu’on a déposé l’emblème et examiné scientifiquement de quel territoire il s’agit – le territoire où s’agitent et se reproduisent les démocrates – on peut en venir à la question importante : à quelles conditions doit obéir un territoire pour pouvoir se présenter fallacieusement comme monde sous l’emblème démocratique ? Ou encore : de quel espace objectif, de quel collectif installé la démocratie est-elle la démocratie ? » (p. 17)

« Platon appelle « démocratie » une organisation dirigeante, un certain type de constitution. Bien plus tard, Lénine dira lui aussi : la démocratie ce n’est qu’une forme d’État.

Mais pour les deux, ce qu’il faut penser n’est pas tant l’objectivité de cette forme que son impact subjectif. La pensée doit transiter du droit à l’emblème, ou de la démocratie au démocrate. Le pouvoir de nuisance de l’emblème démocratique est concentré dans le type subjectif qu’il façonne et dont, pour le dire en un mot, l’égoïsme, le désir de la petite jouissance, est le trait crucial. » (p. 17)

« L’essence du faux communisme, celui qui a pris le dessus en Russie, c’est l’égoïsme, ou encore, que ce qui domine le « démocrate » réactionnaire, c’est tout simplement la peur de la mort. » (p. 17)

« La démocratie ne sauvera pas notre fameux Occident. Nous voici revenus à l’antique dilemme : ou le communisme, par des voies à réinventer, ou la barbarie de fascismes eux-mêmes réinventés. La servitude en tout cas, et non l’émancipation. » (p. 18)

« Ce qu’il faut dire, c’est ceci : si la démocratie est l’abstraction monétaire comme organisation de la pulsion de mort, alors son contraire n’est aucunement le despotisme ou le « totalitarisme ». Son contraire est ce qui veut soustraire l’existence collective à l’emprise de cette organisation. On refusera donc absolument de confier le devenir des choses à la propriété privée.

On refusera d’ordonner la politique, au sens de la maîtrise subjective du devenir, au pouvoir et à l’État. La politique sera organisatrice, au sein du peuple rassemblé et actif, du dépérissement de l’État et de ses lois. » (p. 24)

Alain Badiou, Pornographie du temps présent [2]

« La seule critique dangereuse et radicale du temps présent, c’est la critique politique de la démocratie. Il ne suffit pas de lutter contre la domination du capitalisme libéral, il faut sortir du bordel financier des images pour voir le pouvoir dans sa nudité. (4e de couverture).

« Quels sont aujourd’hui les emblèmes pompeux du pouvoir ? Quelle est la valeur intouchable ? Celle qui fait qu’il y a une présence malheureuse du présent ? À mes yeux, le nom principal est « démocratie ».

Pour éviter tout malentendu, convenons ici que le mot « démocratie » ne recouvrira aucune théorie, ou fiction, d’un pouvoir partagé du démos, d’une souveraineté effective du peuple.

Il s’agira uniquement du mot « démocratie » en tant qu’il désigne une forme de l’État et tout ce qui va avec. C’est une catégorie constitutionnelle, une hypostase juridique. C’est la forme des libertés publiques, censées être protégées par la constitution et animées par la procédure électorale. » (p. 16)

Nous allons proposer une lecture des textes de Badiou, que nous venons de citer ; nous recommandons la lecture intégrale de l’article et du petit livre cités.

Ou plutôt, nous allons proposer une méditation de côté ou de biais, à la chinoise.

Cette lecture ou cette méditation pourrait s’intituler, en suivant Badiou : exercice a priori de destitution de l’emblème démocratique.

Il s’agit toujours de présenter quelques pistes d’introduction pour un programme de recherche sur le despotisme économique.

Nous allons suivre le mouvement de pensée de Badiou, mais en en modifiant le vocabulaire.

Il nous semble essentiel de ne pas laisser le terme « démocratie » aux mains des ennemis de la démocratie, mais qui se prétendent démocrates.

« Pour éviter tout malentendu », nous dirons :

Ce qui est nommé, crié, scandé, « démocratie » est un système despotique, dont nous allons introduire l’analyse (« Lorsqu’on a déposé l’emblème et examiné scientifiquement de quel territoire il s’agit. »)

Ou, pour le dire à l’envers, la démocratie (véritable, si l’on veut, pour commencer) ne peut être un régime, une organisation, une forme d’État ou de gouvernement, une gouvernance, etc.

Toute la critique, par Badiou, de la démocratie comme emblème ou totem clanique, comme masque du despotisme oligarchique, cette critique est un point de départ nécessaire.

Il est essentiel de distinguer le terme de propagande « démocratie » (avec son cri clanique de guerre : « nous sommes en démocratie »), la réalité que cet emblème intouchable masque (le despotisme économique) et l’usage critique possible du terme « démocratie », une fois le totem renversé.

Si l’on veut, et pour suivre plus encore Badiou, nous entendrons par « démocratie véritable », la seule démocratie, le communisme (que nous pourrions nommer : démocratie (du) communisme).

Démocratie (du) communisme ne désigne pas un régime établi, mais un mouvement dynamique, le mouvement permanent de la puissance destituante du réel de l’insurrection (le mouvement actif du dépérissement de l’État et de ses lois).

Et s’il faut un nouveau totem, pour remplacer celui, abattu, de « la démocratie » comme régime oligarchique, nous dirons : le communisme est la puissance tribunicienne de destitution des institutions qui viennent, qui reviennent et ont tendance à s’imposer.

Mais il vaut mieux déployer une pensée non totémique.

L’erreur la plus fatale est de concevoir le communisme (la démocratie (du) communisme) comme une puissance constituante, comme un mouvement de construction ou de reconstruction d’un monde nouveau.

Le communisme est le mouvement permanent de la rébellion ; ce ne peut être la force de construction d’un ordre nouveau. Le communisme ne connaît pas d’arrêt ou de définition.

Si le despotisme, caché sous le drapeau de « la démocratie », est l’exemple typique d’une forme standard de politique, qui vise ordre, stabilité, état, le communisme, qui peut récupérer le drapeau rouge du sang de « la démocratie combattante », annonce une forme non standard de politique, une politique qui n’est pas un chemin vers un état de repos, et donc un cimetière, une politique résolument non téléocratique.

La démocratie (du) communisme est la révolution qui ne peut s’arrêter.

Et, face à cette menace, les oligarques du monde entier, ont trouvé la parade (inventée par le stalinisme), la propagation du grand mensonge déconcertant, désarmant, que « nous sommes en démocratie ».

Comme le disait le bon roi bourgeois Louis Philippe : la meilleure des démocraties, la voici !

Faire passer un despotisme oligarchique, empruntant ses structures et ses modes (de vie) à l’ancien régime, pour « la seule démocratie » ou « la meilleure des démocraties », etc., cela est un coup de maître, un coup d’état des maîtres.

Suivons encore Badiou.

Ce qu’il faut penser n’est pas tant l’objectivité de la forme despotique de gouvernement (et nommée, par mensonge déconcertant, « démocratie ») que son incarnation subjective.

Qu’est-ce qu’un « citoyen », conformiste, légitimiste, croyant puis militant « démocrate », démocrate-chrétien ou libéral démocrate, etc., qu’est-ce qu’un citoyen de ce régime despotique enrobé dans la guimauve démocratique ?

Et Badiou de répondre :

Le type subjectif du « citoyen démocrate » se caractérise par « l’égoïsme », le désir de la petite jouissance, la consommation.

Le citoyen démocratique est d’abord un consommateur, un agent de l’économie, le plus féroce souteneur de cette économie.

Notons bien que ces traits, égoïsme, petite jouissance, consommation, considérés comme (plus que) négatifs par Badiou, sont posés comme des caractéristiques centrales et positives par l’économie (l’infrastructure du despotisme).

En simplifiant, on pourrait dire que « l’égoïsme » est un axiome économique nécessaire. Et qui dit axiome dit axiologie : pour que l’économie tourne, il est nécessaire d’adopter un comportement « égoïste ».

Pour les économistes, qui tiennent les chaudières du despotisme, cette propriété définitionnelle de l’agent rationnel (il doit être égoïste) est la seule capable d’assurer un ordre paisible. [3]

C’est en partant de cette croyance ou certitude (que seul l’ordre des intérêts privés est paisible), croyance typiquement libérale économique, que les économistes ont proposé un grand plan de pacification sociale, de réédification d’un ordre stable (après la révolution hasardeuse), plan reposant sur la formation, ou plutôt la conformation, de subjectivités « égoïstes », uniquement motivées par leurs (petits) intérêts « propres », par la défense exclusive de leurs « propriétés ».

La Secte des économistes (les Physiocrates et tous les économistes) ne propose pas, avant tout et en priorité, un plan de développement économique ou quelques recettes magiques pour la croissance, mais d’abord un plan d’ordonnancement ou de gouvernement politique, le plan de l’ordre social le plus à même d’assurer le développement et la croissance.

Et ce plan de l’ordre politique contient une réforme des subjectivités : c’est d’abord un plan de constitution des subjectivités adaptées.

Une fois les subjectivités conformées, le pouvoir peut « laisser faire », peut laisser opérer les petites mécaniques fabriquées.

Réciproquement, une « bonne économie », constituée comme une machine automatique ronronnante, exige la conformation des « bonnes subjectivités » égoïstes.

La conformation de ces subjectivités, puis leur surveillance, leur redressement le cas échéant (« occupez-vous de vos affaires »), est un objet important du gouvernement libéral économique (qui s’auto désigne comme libéral démocrate).

Présentons le débat sur « l’égoïsme », s’occuper de soi, de ses propriétés, de ses affaires, ignorer les autres, présentons ce débat d’une autre manière.

On connait bien la querelle, qui date de la révolution anglaise, mais qui s’est déployée violemment au cours de la révolution française, presque 200 ans après, le fameux débat sur « la liberté ». L’opposition entre « la liberté antique », le républicanisme civique que fait ressurgir toute révolution, et « la liberté des modernes », le libéralisme économique, la restriction de ne s’occuper que de ses affaires. [4]

Si la démocratie (du) communisme est liée à la liberté civique, à l’action civique (condition nécessaire mais non suffisante), le despotisme, physiocratique ou économique, ce qui se cache derrière le masque de la démocratie libérale, ce despotisme est lié à la canalisation de la liberté civique en une seule liberté (de faire) des affaires.

Introduisons cette liberté des modernes (et pour faire court) comme une forme généralisée de « la révolution paysanne », une des quatre composantes de la révolution française.

Qu’est-ce que la révolution paysanne ?

Qu’est-ce que ce fonds du conservatisme de terroir qui permettra tous les conservatismes élus (et en particulier, l’Empire second de Napoléon le petit) ?

La révolution paysanne est un mouvement de libération des contraintes seigneuriales, aboutissant à l’abolition des privilèges ou abolition des droits seigneuriaux (la fameuse nuit du 4 août 1789).

Le but visé, par les paysans les plus notables et leurs députations, est « l’exploitation libre » ou la liberté d’exploitation.

Ces paysans (des koulaks ?) ne sont pas intéressés par les libertés en général, comme les libertés politiques ou civiques à l’antique (la participation directe au gouvernement), mais uniquement par la liberté économique de conduire leur exploitation privée ou rendue privée (après l’abolition des droits seigneuriaux).

Cette révolution paysanne conduit à la propriété privée et est un élément central de l’accumulation primitive.

La liberté d’exploitation, que revendiquent les paysans notables ou leurs députations, autant que les libertés économiques en général (celles théorisées par les Physiocrates), liberté de circulation des marchandises en particulier (extension du domaine du marché), ne sont pas réellement des libertés (ce ne sont ni des libertés politiques ni des libertés civiques) ; ce sont des « franchises », dont la forme remonte loin au moyen âge (des villes franches) ; ce sont des affranchissements (comme l’abolition du servage dans la Russie du milieu du 19e siècle).

La petite propriété paysanne, ce socle conservateur, cette propriété privée en exploitation libre est insérée dans le grand réseau des circuits économiques ; la liberté d’exploitation est donc fonctionnelle ; c’est un degré de liberté au sens mécanique du terme.

Et c’est parce que l’on connaît bien le rôle réactionnaire de cette paysannerie de propriété privée d’exploitation, de cette paysannerie incorporée dans le grand mouvement de conformation par exclusion, celui de la concurrence, que l’on peut la prendre comme paradigme (des frontières fermées du système électoral ou représentatif, système censé être le tout de « la démocratie » – il y a des élections, n’est-ce pas !).

On connaît trop bien l’usage autoritaire que les gouvernements successifs, tout au long du 19e siècle et après, jusqu’au pétainisme de « la terre qui ne ment pas », l’usage contre-révolutionnaire qui a pu être fait de ces franchises d’exploitation. Au reste l’idée plus récente, mais dérivée de l’intérêt que les gouvernements conservateurs portent à la petite propriété, l’idée d’être « tous propriétaires » (de sa propre petite maison) appartient à la même logique autoritaire (« occupez-vous de vos affaires »).

C’est là, comme le dit Foucault, que la gestion de « la liberté » (sa coercition) devient l’art supérieur de gouverner.

Revenons à la subjectivité du « franchisé ».

Au sentiment de liberté, d’indépendance, qui caractérise toute « profession libérale » ou toute « exploitation privée ».

Comme cette liberté (économique) n’a de sens que dans le système économique, elle devient une liberté de défense ou de combat contre un extérieur toujours menaçant (la concurrence règne à la romaine, en divisant). Elle devient ratiocinante (plutôt que rationnelle) et se tourne en cercle de promotion de l’économie libre (libérale) et de la liberté d’exploitation.

Laissez-moi exploiter !

Le fameux « égoïsme », que les économistes valorisent comme la valeur morale, voire politique, supérieure, cette cupidité, cette gredinerie instituée (pour obtenir le fameux « greeding process » du marché), recoupe le désir « d’être à son compte », le désir de l’indépendance, d’être titulaire, gérant, gestionnaire de compte, gestionnaire d’un compte privé ou indépendant.

Toute l’ambiguïté du libertarianisme ou de l’anarcho-capitalisme se tient là.

Dans la confusion des « indépendances ».

Dans la confusion des libertés ; dans l’incapacité de voir que les libertés économiques ne sont que des franchises, des opérateurs fonctionnels.

Et que les fameux « indépendants » ou « libéraux » ne sont que des fonctionnaires de l’économie (comme les médecins libéraux ne sont que des fonctions économiques, voire des fonctionnaires de l’État providence et de sa sécurité sociale, si honnie mais si indispensable – que deviendraient ces libéraux sans la redistribution étatique ?).

La liberté des modernes est la liberté économique (la liberté réduite au domaine de l’économie, à condition de lire « liberté » au sens de « degré de liberté » dans un système mécanique). Cette liberté, formalisée par le libéralisme économique, dès les Physiocrates (vers 1750), est ce dont le despotisme économique a besoin pour que son soubassement économique fonctionne mécaniquement.

Ici la liberté (restreinte) est à la source du mécanique.

On peut alors, simplement, introduire l’idée de despotisme économique (la fameuse démocratie libérale), idée complètement théorisée par ces Physiocrates de la Secte des économistes :

Le despotisme économique est la conjugaison du libéralisme économique (que nous venons d’expliciter, de la liberté des modernes) et de l’autoritarisme politique, autoritarisme nécessaire de la gestion gouvernementale de la liberté économique (institution, surveillance, sécurité, défense).

Résumons l’idée centrale du libéralisme économique : il existe un système économique qui peut être « laissé », système qui possède un fonctionnement « propre », autonome et automatique.

Il peut être « laissé » parce que « tenu en laisse », parce que sans cesse institué, réinstitué, défendu, protégé, etc.

Voilà la nécessité de l’autoritarisme politique (du despotisme au sens étroit et ancien) : ce système mécanique (l’économie comme infrastructure du politique) n’est ni spontané, il faut le construire, ni auto-régulé, il faut le défendre, en de nombreux sens du terme (contre la crise, contre la corruption, contre les insensés irrationnels, etc.) ; c’est parce que ce système, en position d’infrastructure posée et imposée, ne conduit à aucun équilibre automatique ou à aucun équilibre stable, qu’il est en crise quasi-permanente, qu’un état de police est nécessaire.

Il faut alors faire la différence entre le projet physiocrate, que l’on pourrait dire, anachroniquement, néolibéral, et le projet ultra-libéral de propagande de certains Autrichiens (férocement anti-étatistes et anti-communistes), comme Hayek : il n’y a rien de spontané et de libre dans la liberté économique.

Ce que les Physiocrates savaient parfaitement (que la liberté économique s’impose), Hayek, pour des raisons de propagande (faire comme si l’économie était spontanée), l’oublie.

La liberté économique est un enfermement (une franchise résultant d’une concession d’affranchissement). La liberté économique n’est jamais une libération : c’est une inscription fonctionnelle dans une mégamachine à surveiller. Même si cet enfermement peut être perçu, subjectivement, comme une libération. Mais combien de temps dure ce sentiment « de liberté » ?

Le système économique libéral est une construction, ou plutôt un bricolage, politique, dont l’architecte, un peu foutraque, est le « despote éclairé » (des économistes), despote toujours bienveillant et surveillant (et qui ne peut jamais dormir).

Cette construction séculaire doit être entretenue, réparée, modifiée, améliorée, etc., défendue.

Car le libre échange ou la libre entreprise ne se défendent pas tous seuls.

Il est donc nécessaire d’avoir un gouvernement attentif et au besoin autoritaire, pour instaurer, réinstaurer, étendre le système.

La fonction centrale de ce gouvernement est la morale, la protection et la défense des valeurs morales libérales économiques, la défense du propriétarisme.

Le despotisme est la combinaison de l’autorité institutrice (du marché) et de la police garante de la sécurité (des biens et des propriétés) et des (petites) affaires de l’affairement économique. Tout ce qu’un gouvernement libéral, mais nécessairement autoritaire (si besoin), veille et surveille.

Ce despotisme peut se vendre comme « démocratie » pour une double raison :
1. Il repose sur l’économie, sur la liberté économique, et, dès lors que cette liberté (bridée, canalisée, restreinte) est considérée comme « la seule et véritable liberté » (la liberté des modernes), il semble que l’économie soit le règne de « la liberté » (comme on dit que la monnaie est « la liberté frappée »).

La dépolitisation qu’annonce l’économie, l’élimination de la liberté au sens antique ou politique (révolutionnaire), est présentée, de manière laudative, comme, enfin, l’extinction des passions destructrices.

On sait que ce thème éculé de la propagande réactionnaire est actif dans les cercles européistes (économistes ou néolibéraux) ou ceux de la promotion du libre-échange.

Le despotisme est toujours un ordre moral ; dont l’idéal type est le pétainisme à la Fillon ; mais comme sa morale est censée être une valorisation de la liberté (économique seulement), il passe pour un régime d’autonomie, presqu’un anarchisme ! [5]

2. Le régime articulé des assemblées, depuis les réunions de copropriétaires, les assemblées d’actionnaires jusqu’à l’assemblée nationale, étant contenu dans le cadre économique sous-jacent, ce régime de représentation (par des syndics ou autres délégués) est toujours un conseil d’administration du système économique.

Mais ce régime de « représentation » s’inscrit dans l’idéologie de la délégation et du « choix libre » (des délégués).

L’idée même de « représentation » est insoupçonnable.

Même si le système des élections peut paraître obscur, truqué, manipulé.

Du reste le système électoral (général) est un beau système comptable, chargé de composer des agrégats à partir d’éléments individualisés ou atomiques ; et les seuls prétendants à « la représentation » doivent être « réalistes », c’est-à-dire ne proposer que des programmes économiques respectant les règles établies pour construire la machine économique.

Il ne peut exister d’opposition extra-économique.

Ou alors, une telle opposition serait extra-parlementaire, et ainsi intolérable.

Encore une fois, l’essence du despotisme est le redressement des insensés, la fabrication à la chaîne des agents rationnels.

Dans un autre vocabulaire :

Le despotisme repose sur une mégamachine économique sociale politique (indifféremment).

Le fonctionnement de la mégamachine est de l’ordre de la liberté libérale économique.

C’est l’importante, morale ou politique, de cette liberté restreinte qui autorise la propagande à parler de « démocratie » (aussi bridée que la liberté économique).

Mais les seules libertés autorisées sont les libertés économiques, sont celles qui maintiennent la machine en état de fonctionnement.

Toutes les autres voies, toutes les autres libertés, les libertés civiques à l’antique (comme participer directement au gouvernement) sont interdites, pourchassées, écrasées. Symptomatiquement, « les élus du peuple » se comportent comme des propriétaires de charges héréditaires, comme de nouveaux hobereaux de cet ancien régime ressuscité.

L’opposition entre le vote « démocratique » de la loi, par une assemblée de délégués élus (et autonomisés relativement aux électeurs, exclus sitôt la votation effectuée), et la protestation contre la loi, « l’expression de la rue », est également un théâtre « démocratique », dès lors que le gouvernement délégataire peut magistralement ignorer « la rue », au nom de « la démocratie » – tout en ayant, la plupart du temps, méprisé cette même assemblée d’élus (« les godillots ») ou en lui ayant imposé la loi en question. [6]


Article publié le 12 Août 2019 sur Lundi.am