Episode 1 : Introduction Ă  la question du despotisme

Introduire le thĂšme du despotisme, par la formalisation de l’affirmation que « nous vivons dans un rĂ©gime despotique Â», cela semble grave.

Ne serait-ce que par la liaison qui pourrait ĂȘtre Ă©tablie avec « le droit de soulĂšvement Â» ; droit de soulĂšvement contre le despotisme, un article central de la constitution la plus « avancĂ©e Â» ou la plus rĂ©volutionnaire que la France ait jamais vue, celle de 1793, avec sa reformulation des droits humains.

Il semble, donc, malgré les risques certains, tout à fait important de défendre la thÚse du despotisme.

Ou, Ă  l’envers, de critiquer le stĂ©rĂ©otype de la propagande selon lequel « nous vivons en dĂ©mocratie Â».

Par exemple, et tout rĂ©cemment, lors des opĂ©rations de restitution des armements par l’ETA basque, il Ă©tait possible d’entendre : les membres de l’ETA sont des terroristes, l’option insurrection armĂ©e, qu’ils ont longtemps privilĂ©giĂ©e, n’est ni comprĂ©hensible ni acceptable, parce que nous sommes en dĂ©mocratie. Ces terroristes, qui se prĂ©tendent combattants de la libertĂ© (de la dĂ©mocratie vĂ©ritable) contre le franquisme continuĂ© (sous le nom de « royaume constitutionnel dĂ©mocrate Â») ne sont donc que des criminels.

S’il est autorisĂ© de se soulever, et mĂȘme militairement, contre la tyrannie, en Syrie par exemple, il est radicalement interdit, car irrationnel, dĂ©lirant ou fou, de se soulever contre un rĂ©gime (qui se dit) dĂ©mocratique.

Et d’entendre le rĂ©actionnaire post-franquiste Mariano Rajoy Ă©ructer sa haine, au nom de « la dĂ©mocratie Â» et contre tous les insensĂ©s Ă  enfermer (il y en a, du reste, beaucoup, dĂ©jĂ  enfermĂ©s Ă  vie).

La guerre civile espagnole est-elle vraiment terminĂ©e ? Ou comment se poursuit-elle ?

Voilà des questions décisives que la notion de despotisme économique voudrait éclairer.

On voit donc que la critique du terme de propagande : « dĂ©mocratie Â», apparaĂźt essentielle.

Ou, simple rĂ©ciproque, que l’introduction de la notion analytique de despotisme est Ă©galement fondamentale.

Introduction de la notion de despotisme et critique du slogan de la propagande (despotique), « nous sommes en dĂ©mocratie Â», sont deux faces du mĂȘme problĂšme (« dans quel monde vit-on ? Â»).

Cette critique du fétiche démocratique peut se déployer à trois niveaux.

1. Celui que l’on vient d’évoquer : la nĂ©cessitĂ© de dĂ©fendre la thĂšse du despotisme.

Despotisme « Ă©clairĂ© Â» Ă©conomique plutĂŽt que dictature, tyrannie ou mĂȘme que l’attrape-tout « totalitarisme Â».

En effet le despotisme est un rĂ©gime flexible, mobile, fluctuant ou flou : il peut glisser vers la dictature ou le sĂ©curitaire renforcĂ©, ou il peut ĂȘtre doux et aimable, se parer des plus beaux atours de « la dĂ©mocratie Â», nĂ©anmoins il repose toujours sur le « totalitarisme Â» de l’économie ou sur l’économie imposĂ©e comme religion d’État, sans ĂȘtre en lui-mĂȘme « totalitaire Â».

C’est mĂȘme ce socle obligatoire (la religion de l’économie) qui permet la flexibilitĂ© du despotisme.

Ainsi l’ancien État providence et sa tentative de « limitation Â», ou, plutĂŽt, de planification de l’économie, en glorifiant toujours cette Ă©conomie (la croissance sotĂ©riologique permise par l’économie administrĂ©e), cet État providence Ă©tait encore un despotisme, un despotisme bienveillant, nĂ©anmoins trĂšs surveillant. Car la bienveillance se transforme facilement en surveillance.

2. La critique de la propagande « dĂ©mocratique Â» recoupe certaines des thĂšses les plus constantes d’Alain Badiou.

Par ce biais, de la critique de la « dĂ©mocratie Â» et du dĂ©veloppement de la thĂšse du despotisme, il est possible de croiser des thĂšmes de la pensĂ©e de Badiou.

Et, peut-ĂȘtre « d’hameçonner Â» ce philosophe si important. Peut-ĂȘtre de commencer un chemin commun avec lui. MĂȘme si, en dĂ©finitive, il ne se sera agi que d’une errance.

3. Finalement, cette critique devrait permettre de reformuler la critique de l’économie d’une maniĂšre plus facile que la maniĂšre qu’explore l’ami Jacques Fradin (JF dans toute la suite).

En effet le rĂ©gime courant du « capitalo-parlementarisme Â» (Badiou) peut ĂȘtre qualifiĂ© de despotisme parce qu’il repose sur un socle incritiquable, qu’il est interdit de critiquer, sauf Ă  ĂȘtre fichĂ© comme insensĂ©, parce qu’il repose sur un socle religieux et, mĂȘme, thĂ©ocratique, celui de l’économie, avec ses propriĂ©tĂ©s sotĂ©riologiques supposĂ©es.

L’analyse du despotisme opĂšre un double mouvement :

a. DĂ©voiler le « totalitarisme Â», l’aspect religion d’État obligatoire, de l’économie. Économie qui est l’infrastructure du systĂšme social tout entier, systĂšme intĂ©grĂ© autour, par et dans l’économie.

À tel point que toute politique « rĂ©aliste Â» ou conventionnelle (Ă©lectoraliste, parlementariste, qui se dit « dĂ©mocrate Â») n’est qu’une politique de l’économie. [1]

La politique devient politique de l’économie, thĂšse marxiste reconfigurĂ©e, mĂȘme lorsque cette politique semble ĂȘtre « avant tout Â», avant l’économie, par exemple.

b. Mais il faut inverser le regard.

L’économie n’est pas un Ă©tat des choses ni naturel ni fondĂ© sur une mythique nature humaine (nature humaine qui serait portĂ©e au commerce, ou serait Ă©goĂŻste ou cupide, ou ne s’occuperait que de ses affaires, etc.).

Enfonçons le clou : l’économie n’est pas une rĂ©alitĂ© naturelle.

La thĂšse inverse, l’économie est naturelle, ce serait, comme le travail, un « invariant anthropologique Â» (renvoyant Ă  LA nature humaine troqueuse ou travailleuse), cette thĂšse mĂ©taphysique du libĂ©ralisme Ă©conomique a Ă©tĂ© fort malencontreusement acceptĂ©e et reprise par Foucault (qu’il convient donc de modifier sur ce point).

En particulier, Foucault n’étudie jamais en profondeur la pensĂ©e politique des fondateurs français du libĂ©ralisme aussi bien que du despotisme « Ă©clairĂ© Â» Ă  l’économie, les Physiocrates (1750-1830), les fondateurs (thermidoriens libĂ©raux despotiques) de l’Empire post-rĂ©volutionnaire ou de la nouvelle aristocratie napolĂ©onienne des barons de l’économie (qui sera conservĂ©e par la Restauration, relire Balzac).

L’économie n’est pas une rĂ©alitĂ© naturelle : c’est une construction politique, sans cesse Ă  reprendre.

L’État, le politique classique, repose sur un socle qu’il construit lui-mĂȘme (ou participe Ă  sa construction de maniĂšre dominante, souveraine ou rĂ©galienne) et dont il tire sa lĂ©gitimitĂ©.

Le politique repose sur l’infrastructure dĂ©veloppĂ©e de l’économie, du marchĂ©, de l’entreprise, du droit de propriĂ©tĂ©, du droit des sociĂ©tĂ©s, du droit commercial, de la concurrence protĂ©gĂ©e, etc.

Cette infrastructure est une construction Ă©tatique ; l’État rĂ©galien s’occupe des infrastructures.

L’État tire sa lĂ©gitimitĂ© de cette construction (de cette colonisation), pouvant se prĂ©senter comme l’État des harmonies Ă©conomiques (thĂšse libĂ©rale physiocrate reprise par Jean-Baptiste Say, l’idĂ©ologue libĂ©ral physiocrate de la Restauration), l’État de l’opulence, du bien-ĂȘtre, du bonheur matĂ©riel, et bientĂŽt, au second degrĂ©, comme l’État du dĂ©veloppement Ă©conomique (thĂšse devenue dominante au 20e siĂšcle, souvent prĂ©sentĂ©e comme l’idĂ©e centrale du « socialisme Â», restreint Ă  ĂȘtre un dĂ©veloppementisme – toujours apporter le bonheur matĂ©riel comme base du bonheur moral).

Pour bĂ©tonner ce socle posĂ© (et imposĂ©), pour en faire un Ă©tat des choses indiscutable, l’État doit user de tout son pouvoir rĂ©galien, du plus ancien pouvoir, la force militaire pure et nue.

La construction rĂ©galienne de l’économie, son imposition comme « rĂ©alitĂ© Â», ce que Marx nommait « accumulation primitive Â», cela est une opĂ©ration de police menĂ©e militairement ou, plus souvent encore, une opĂ©ration de conquĂȘte armĂ©e, une colonisation (pour civiliser, rendre libĂ©raux dĂ©mocrates, les sauvages et les insensĂ©s, aussi bien du fond de l’Auvergne que du Congo).

Il suffit de regarder l’Angleterre Ă  l’époque de la rĂ©volution française (vers 1800), de regarder la militarisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e de l’Angleterre de ce temps, de se souvenir de la guerre contre « les briseurs de machines Â» (des ancĂȘtres des Canuts lyonnais), de la guerre sociale et civile qui est camouflĂ©e en guerre nationale contre l’esprit de la France (France supposĂ©e rĂ©volutionnaire – dĂ©jĂ  l’anticommunisme et ses imbroglios : poser la France comme patrie de la RĂ©volution mondiale et source de toutes les rĂ©voltes sociales, permet de criminaliser les « ennemis de l’intĂ©rieur Â» comme autant d’agents de l’étranger
 Alors mĂȘme qu’en France se dĂ©ploie la plus fĂ©roce rĂ©pression des « Ă©nervĂ©s Â»), il suffit donc de regarder l’Angleterre de la fameuse rĂ©volution industrielle naissante pour comprendre ce que signifie le pouvoir rĂ©galien de constitution de l’économie. Tous les opposants, les grĂ©vistes, les briseurs, les rĂ©fractaires, puis les chĂŽmeurs et les mendiants, sont dĂ©clarĂ©s ennemis au service de l’étranger, une cinquiĂšme colonne promis au plus bel avenir !

Toute l’histoire sociale depuis, disons, le milieu du 18e siĂšcle, peut se lire en termes d’accumulation primitive recommencĂ©e sans cesse, en termes de guerre de colonisation ou de campagne militaire pour soumettre aux impĂ©ratifs Ă©conomiques.

Les annĂ©es terribles, pour toute l’Europe, qui s’étendent de 1800 Ă  1850, sont symptomatiques de ce que l’on retrouvera partout, l’extermination des Indiens d’AmĂ©rique, la transformation violente des paysanneries les plus pauvres en bagnards des mines et de l’industrie (l’industrialisation stalinienne), le ravage de l’Afrique, etc.

L’historiographie montre l’appauvrissement gigantesque qui a toujours Ă©tĂ© Ă  la base du « dĂ©veloppement Ă©conomique Â», de l’acculturation aux mƓurs Ă©tranges et brutales de l’économie.

Appauvrissement stupĂ©fiant qui doit se lire en termes d’éducation, de civilisation, de redressement, d’incorporation des paysanneries archaĂŻques Ă  la modernitĂ© des bagnes industriels, ou de dressage, le futur taylorisme, et, toujours, de surveillance policiĂšre des classes dangereuses.

D’un tout autre point de vue, purement analytique, la thĂšse du despotisme a pour objectif de produire une synthĂšse de plusieurs thĂ©ories :

Celle de l’École de Francfort, de l’administration totale ;

Celle, OpĂ©raĂŻste, de l’Usine Universelle, de la Social Factory, ou du rĂ©gime de despotisme d’usine Ă©tendu au monde.

C’est du reste de lĂ , plutĂŽt que des Physiocrates, que vient l’appellation que nous dĂ©fendons, de despotisme Ă©conomique : c’est le type de pouvoir discrĂ©tionnaire, autoritaire, patronal, indiscutable, interne Ă  la fabrique, qui devient le modĂšle de l’organisation sociale toute entiĂšre ; Ă  noter, cependant, que ce pouvoir despotique dans l’entreprise est une transfusion du pouvoir militaire archaĂŻque – la grande guerre signalant cet Ă©cho, du militaire au patronal, puis du patronal au rĂ©galien, par l’incorporation automatique des patrons comme officiers ; reprendre en dĂ©tail l’histoire de Lucien Bersot, « fusillĂ© pour l’exemple Â» le 13 fĂ©vrier 1915, solde de l’élimination d’un fauteur de troubles, anarchiste, et simple soldat, par un patron revanchard, profitant de son Ă©lĂ©vation au rang d’officier pour rĂ©gler les comptes d’avant la guerre.

Celle de Foucault, du « pastorat Â» ou de la gouvernementalitĂ©.

Le despotisme est le nom que les Physiocrates ont donné à ce que Foucault nommera, bien aprÚs, gouvernementalité, libérale ou néolibérale, économique en tout cas.

La spĂ©cificitĂ©, un peu mystĂ©rieuse, du despotisme est qu’il est Ă©conomique et politique Ă  la fois ; et qu’il est facile de camoufler ce despotisme derriĂšre un drapeau « dĂ©mocrate Â» en sĂ©parant (ou en prĂ©tendant que sont sĂ©parables) politique et Ă©conomie.

Par exemple, la politique serait le rĂšgne de l’égalitĂ© et de la libertĂ©, alors que l’économie serait le rĂšgne de l’inĂ©galitĂ© et de l’autoritarisme (au moins du technocratisme). On pourrait, donc, ĂȘtre libre Ă  mi-temps, ce qui n’est dĂ©jĂ  pas si mal !

Mais cette sĂ©paration politique / Ă©conomie n’existe pas (le politique n’est pas neutre).

L’État, le politique, est le pouvoir constituant de la machinerie Ă©conomique ; il institue une Ă©conomie mĂ©canisĂ©e ou automatique (avec le marchĂ© supposĂ© autorĂ©gulĂ©) et (se) repose sur cette machine ; mais comme toute machine, et surtout les humaines, politiques ou sociales, la mĂ©canique Ă©conomique instituĂ©e prĂ©sente des dĂ©fauts de conception, qu’il faut corriger, des failles dans le fonctionnement, des crises mineures ou majeures, et mĂȘme des pannes, des grĂšves ou des rĂ©voltes.

L’État Grand MĂ©canicien (et non plus grand horloger !) doit sans cesse veiller Ă  la maintenance. À l’entretien de son sol, fissurĂ© de toutes les maniĂšres possibles.

Ainsi l’État du despotisme Ă©conomique est nĂ©cessairement un État de Police (comme on disait Ă  la fin du 18e siĂšcle), un État de SĂ©curitĂ©, voire un État sĂ©curitaire.

Cet État doit user et abuser de son plus vieux monopole archaĂŻque, le monopole de la violence. Il doit abuser de la force armĂ©e.

L’économie se construit par la violence : accumulation primitive, colonisation interne et externe, redressement des pauvres et des insensĂ©s (les irrationnels qui ne croient pas au bonheur que propose l’économie) ;

L’économie se maintient et est dĂ©fendue par la violence : accumulation primitive sans cesse Ă  recommencer, extension de la colonisation psychique, « globalisation Â» par ajustement structurel ou par prĂ©dation directe.

Le retour rĂ©gulier des formes les plus violentes de l’accumulation primitive, de la guerre coloniale interne et externe, de la guerre sociale, se traduit par une guerre civile permanente, plus ou moins tiĂšde, des Versaillais aux fascistes.

Le fait que l’économie soit l’infrastructure du despotisme, mais infrastructure imposĂ©e de force, n’empĂȘche aucunement que la politique, l’État du despotisme Ă©conomique, vienne avant tout.

Il faut tenir les deux choses :

L’économie comme infrastructure (avec toutes les institutions nĂ©cessaires, du droit au marchĂ© en passant par les entreprises, les sociĂ©tĂ©s, les multiples administrations de cette Ă©conomie, etc.) ;

Le politique régalien, comme pouvoir instituant cette infrastructure économique.

Si l’on veut, pour utiliser un vocabulaire Ă  la mode, le nĂ©olibĂ©ralisme est bien le rĂ©sultat d’une opĂ©ration politique, d’une politique de constitution du social en entier par l’économie (le modĂšle de l’Usine Universelle constitutionnalisĂ© par la construction europĂ©enne).

NĂ©anmoins, ne commettons pas l’erreur de Foucault, le nĂ©olibĂ©ralisme n’est pas une nouveautĂ©, il renvoie au libĂ©ralisme le plus ancien, celui des Physiocrates. Ces libĂ©raux offensifs, « constructivistes Â», pensait bien l’économie comme la solution politique de tous les maux de la sociĂ©tĂ©.

Et un « anti-constructiviste Â» dĂ©clarĂ©, comme Hayek, est menĂ© Ă  des contorsions difficiles (au point de plagier Marx !) face Ă  l’idĂ©e intenable que l’économie serait naturelle, spontanĂ©e, mais a, cependant, besoin d’ĂȘtre dĂ©fendue, corrigĂ©e, enforcĂ©e, etc. Imagine-t-on qu’une loi naturelle puisse ĂȘtre imposĂ©e politiquement ? Ce serait une sorte de dĂ©lire stalinien ! Ou, imagine-t-on qu’il soit possible de crĂ©er une seconde nature, une nature Ă©conomique, disons le rĂšgne de la cupiditĂ©, comme une nouvelle nature naturelle ? Autre dĂ©lire, qui manifeste les apories du naturalisme (de la nature, construite politiquement, ou de l’état de la stabilitĂ© harmonieuse, reconstituĂ© par la force de la volontĂ© bonne – quelle durĂ©e aura cette seconde nature si peu naturelle ?).

Ce pouvoir instituant sans cesse, doit ĂȘtre envisagĂ© Ă  la maniĂšre de l’École de Francfort ou Ă  la maniĂšre de Foucault :

À la fois comme un pouvoir constructif de pĂ©nĂ©tration intĂ©grale ; imposant le marchĂ© comme la forme sociale dominante unique, formatant les subjectivitĂ©s nĂ©cessaires Ă  l’économie, par l’école de l’économie, l’école du travail, etc. ; micropolitique de l’économie ;

Aussi bien que comme un pouvoir de type absolutiste, lorsqu’il est question de la dĂ©fense des valeurs Ă©conomiques, comme la propriĂ©tĂ© privĂ©e ; le despotisme n’est pas un absolutisme (une dictature morale ou religieuse), sauf en Ă©conomie, oĂč il peut mĂȘme verser dans l’intĂ©grisme religieux ou le « totalitarisme Â» ; macropolitique de l’économie. [2]

Le despotisme Ă©conomique tend donc vers le totalitarisme Ă©conomique.

Mais cette tendance est sans cesse rĂ©primĂ©e ; et fait aussi, sans cesse, retour.

Qu’est-ce qui caractĂ©rise la rĂ©pression de la tendance Ă  l’intĂ©grisme Ă©conomique ?

Aussi bien les crises, les failles du systĂšme, les erreurs de conception (comme la mauvaise conception du systĂšme monĂ©taire international, aprĂšs que les AmĂ©ricains se soient imposĂ©s comme « maĂźtres du monde Â» libĂ©ral dĂ©mocrate), que la nĂ©cessitĂ© de cacher la nature intĂ©grale (holiste, totalitaire) de l’ordre Ă©conomique (censĂ© promouvoir la libertĂ©), ou que la nĂ©cessitĂ© de continuer Ă  propager le mensonge dĂ©concertant et dĂ©sarmant de la « dĂ©mocratie Â».

La caractéristique la plus intéressante de ce régime du despotisme économique est, pour employer un terme à la mode, de Catherine Malabou, sa plasticité.

Tout le monde sait que le capitalisme se caractĂ©rise par ses capacitĂ©s proprement extraordinaires d’adaptation, de flexibilitĂ©, d’innovation ou d’auto-transformation. C’est mĂȘme un marronnier de la propagande Ă©conomique.

Cela s’étend au rĂ©gime politique de l’économie, au despotisme Ă©conomique donc.

NĂ©anmoins, et cela devrait ĂȘtre analysĂ© en dĂ©tail, aussi bien pour l’économie que pour son protecteur rĂ©galien, la plasticitĂ© a des limites.

Ainsi si l’économie est plastique, flexible, elle reste cependant toujours organisĂ©e autour de points d’ancrage « inflexibles Â» ; ce pourquoi, par exemple, on peut parler d’économie (du) capitalisme, malgrĂ© les formes variables, nationalement ou autres, qu’elle peut prendre.

L’économie possĂšde une structure rigide ou indĂ©formable, celle de la mesure monĂ©taire comptable ou des Ă©valuations gĂ©nĂ©ralisĂ©es, avec les appareillages constants (et anciens) de la mesure, comme le marchĂ©, l’entreprise et son profit comptable, le systĂšme monĂ©taire, etc.

Ainsi si la couverture politique de l’économie est flexible, le despotisme pouvant glisser de l’autoritarisme au libĂ©ralisme (au sens amĂ©ricain ou politique), comme le Second Empire français, quitte Ă  revenir au militarisme, d’une conquĂȘte coloniale ou d’une guerre civile et, alors, Ă  glisser vers le fascisme, la flexibilitĂ© politique est encore plus limitĂ©e que celle de l’économie, puisqu’elle est tenue par la promotion et la dĂ©fense de l’économie.

Tout politicien normal est un macron.

MĂȘme un rĂ©gime aussi « insensĂ© Â» que la (dite) tyrannie stalinienne doit ĂȘtre analysĂ© comme un glissement possible du despotisme lorsque les conditions de l’accumulation primitive sont « extraordinairement complexes Â» ; l’industrialisation accĂ©lĂ©rĂ©e (pour des raisons militaires ou de peur, la guerre ne cesse pas) Ă©tant une reprise, en accĂ©lĂ©rĂ© donc, de la constitution sĂ©culaire de l’économie, au 19e siĂšcle, en Europe et aux États-Unis d’AmĂ©rique, ne pouvait qu’exiger un pouvoir politique autoritaire capable de faire face au chamboulement forcĂ© (mode durci du despotisme qui fera Ă©cole dans nombre d’États fascinĂ©s par l’économie accĂ©lĂ©rĂ©e – et Ă©conomie accĂ©lĂ©rĂ©e Ă  la crise accĂ©lĂ©rĂ©e). Cette industrialisation forcĂ©e posant de difficiles problĂšmes « de gestion Â» (politique) au Grand MĂ©canicien, titre que, curieusement, Staline n’a jamais revendiquĂ©, sa modestie de Grand PĂšre (ou de petit pĂšre) ne le portant Ă  revendiquer que des titres plus modernes : le plus grand savant, le plus grand poĂšte, etc.


Article publié le 06 AoĂ»t 2019 sur Lundi.am