Mars 24, 2021
Par ZAD Du Carnet
358 visites


Vous êtes nombreux·ses à avoir répondu à l’appel à témoignages que nous avons publié le 11 mars 2021. Merci à vous pour ces beaux témoignages que nous publions ici.

Nous rappelons que le site zadducarnet.org est un média d’expression à disponibilité de toute personne ou groupe de personnes qui vivent sur la ZAD : chaque habitant·e peut écrire un texte et le proposer. Les publications tendent à refléter la diversité des points de vue de la ZAD. Elles ne peuvent pas être considérées comme l’expression officielle de la ZAD.

Mes « vacances » à la ZAD du Carnet

Je suis allé peu de fois à la ZAD du Carnet mais c’est peut être les seuls jours où j’ai pu me sentir « en vacances ».

Par « vacances », j’entends pas forcément la même chose que ce qu’on s’en représente en général. J’entends pas ce voyage qu’on a pu se payer après 6 mois de travail précaire ou saisonnier où on peut se laisser aller à nos désirs consommatoires : à manger des olives du marché du coin avec un saucisson aux noix tout en nous enfilant des bières avec les potes, en attendant d’aller draguer les gens du coin à la plage pour au final ne rencontrer que des touristes car les locaux de notre âge bossent pour nous dans le travail précaire ou saisonnier.

Ce que j’appelle « vacances » c’est davantage cette sensation de pouvoir s’autoriser à laisser le poids du monde qui nous écrase tous les jours prendre de la hauteur. Et ça c’est hyper rare pour moi, c’est même thérapeutique, car quand bien même je suis avec des personnes que j’aime, à visiter tel bord de mer ou telle forêt de je sais pas où, à boire des coups dans des bars très conviviaux ou à danser dans ce festival à l’ambiance presque familiale, j’ai l’impression que quelque chose ne va pas, je sais qu’en rentrant à la voiture ou en redescente d’alcool je vais penser à mes petits traumas persos ou à la fin du monde. Tout cela parce que je hais être administré, parce je hais vivre sous perfusion des administrations, je hais cette marche militaire dans les bornes de l’ordre républicain, qui n’en finit jamais de reproduire ce monde ordonné par la bureaucratie d’État et son cortège de racisme, de sexisme, de transphobie, de validisme et de spécisme.

Au Carnet, on se sent directement en rupture, et quand bien même on a l’impression d’être dans un panoptique (cet espace flippant où les méchant.e.s peuvent toujours nous voir sans être vus), avec tel hélicoptère qui passe 14 fois par jour au dessus de nos têtes, et qu’on est prêt.e à soupçonner les mouches d’être des caméras embarquées hyper sophistiquées, ça reste un signe qu’on y est une bonne fois pour toutes, en rupture.

Cagoulé.e.s ou pas cagoulé.e.s, on peut enfin laisser s’évaporer la discipline aliénante qui façonne les dispositions de notre corps et les saturations de nos temps, et ainsi s’abandonner à la rencontre avec des autres, qu’on ne connaît pas mais dont on se sent proche, car on a l’impression d’avoir vécu ou de vivre la même sensation de se découvrir ou se redécouvrir maitres de nous-mêmes.

C’est possible que les gens qui vont lire ne comprennent pas ce dont je parle, qu’elles vont identifier cela à des sortes de hippies qui se parlent avec un ton excessivement joyeux, les pupilles dilatées et se faisant des câlins à tour de bras, ou à des sortes de « « black block » » qui se frappent dessus quand iels sont pas d’accord, en gueulant « ACAB » à chaque interaction et faisant des barricades à tour de bras. Même si ça n’aurait rien de péjoratif, j’ai pas l’impression que ça soit vraiment ça qu’il se passe en général. Moi je le vois comme si on réapprenait à marcher, à parler, à aborder, à penser, à agir hors des administrations et de la discipline qu’elles produisent, au début on se sent maladroit, puis après ça va mieux. Chaque cabane à construire, chaque bâtiment de l’ancien monde (avant la ZAD), est un terrain de jeu pour le détournement, on réinvente, souvent avec humour, mais cela laisse aussi place à des manières d’apprendre en autodidactes et en relation avec les autres, et c’est aussi une ambiance propice à la découverte d’autres savoir-faire, plus adaptés à des façons de faire horizontales, contre l’établissement d’un pouvoir délétère, loin des expertises labellisées et des cahiers des charges.

Il ne s’agit pas de dire que les dominations intériorisées et les mauvaises habitudes s’arrêtent au bord de la première barricade, mais celles-ci peuvent être détournées, les gens y réfléchissent ensemble et créent des manières de faire et des instances politiques pour les penser, comme des ateliers en mixité choisie ou des moyens de communiquer et de réparer des tords, ou de transformer les habitudes socialisées qui peuvent amener certain.e.s à faire de la merde. C’est aussi un peu comme un carnaval en continu où on peut devenir qui on veut et quand on veut, mais à long terme, et où s’expérimentent des techniques qui s’essayent à retransformer le monde pour laisser place à cette liberté tout en faisant que chacun.e puisse subsister hors des économies marchandes administrées.

Lors de ma « vacance » sur ZAD, je projetais beaucoup de fantasmes et d’imaginaires sur place, et même si je ne sais pas comment le vivent et l’expérimentent les gens qui vivent sur le long terme au Carnet, j’ai eu des idées que j’aurais vraiment voulu expérimenter si jamais j’aurais décidé de m’installer là bas, et je me mettais aussi à leur place.

D’abord je me disais que l’autonomie n’est pas seulement à concevoir comme un oasis au coeur du désert, ou comme une zone délimitée sur la carte de l’État français, elle devrait, je pense, être pensée davantage comme une relation, avec des gens qui vivent dans des territoires différents et à travers des altérités. C’est ainsi que je pense qu’on peut faire circuler l’ « esprit du Carnet ». C’est en expérimentant ces façons de faire en maîtres de nous-mêmes, dans une dimension réciproque où l’autre est aussi maître de soi-même, qu’on peut consolider des réseaux de solidarité larges, dans une géographie qui « déterritorialise », se déploie au-delà des frontières d’Etat, en ramenant telle ressource ou tel savoir-faire qu’il manque sur ZAD, en créant des comités de soutien locaux par exemple. Ces esprits d’autonomie et de solidarité, disons le, sont des institutions à part entière et les administrations publiques qui entendent gérer nos vies sont loin de nous être indispensables, elles étouffent même la plupart du temps ces institutions qui sont les nôtres.

Je me disais également que les idéaux que j’avais inconsciemment d’une démocratie visant à créer le consensus et une unité populaire étaient au final très pauvres. Que les rivalités internes et les nombreuses blagues contre l’AG centrale peuvent être aussi des moyens de mettre à distance la production d’un pouvoir centralisé qui pourraient aller à l’encontre de la liberté de chacun.e autour de réglementations strictes. Qu’au contraire, on s’organise mieux quand chacun.e peut décider de sa journée comme iel le souhaite, ou décider de faire autre chose ou changer d’avis intentionnellement pour l’intérêt du groupe et par affection pour nos potes qui voudraient faire autre chose, on peut s’engager librement dans de multiples choses, cette liberté dans les bornes d’un respect de la relation qui fait que ce type de lieu peut exister. Les espaces de consensus et d’unité ne devraient donc pas être une fin en soi mais à la limite un espace de coordination des initiatives diverses qui s’organisent dans chaque zone particulière.

J’imagine également que beaucoup pouvaient saturer de vivre dans des conditions très inconfortables et précaires, sous une surveillance oppressante, et un peu « les uns sur les autres », mais c’est aussi quelque chose qui peut se résoudre en allant à un autre endroit ou sur place à l’accueil de l’altérité, autant des gens qui viennent sur le Carnet que des voisin.e.s du Carnet. Ça laisse place à des diffusions de ces imaginaires et techniques pensées au Carnet.

Qu’un désengagement partiel peut au final se traduire en partage, qu’on a pas à se formaliser dans des responsabilités contre-productives car on peut se rendre utile de multiples manières.

Que nos manières conventionnelles de faire la fête sont parfois contre-productives, que la consommation de drogues et les discussions jusqu’à pas d’heure nous empêchent parfois de transformer le monde comme on le veut et qu’on peut toujours inventer de multiples manières de festoyer. Que c’est même cool de le faire pour les gens qui se rendent responsables sur place et ont aussi leurs petites habitudes addictives qu’on peut stimuler malgré nous avec nos pratiques vacancières.

Qu’avoir besoin de boire ou de fumer le soir doit être une question davantage relationnelle qu’individuelle, comme toutes les autres au final, et que les addictions se posent dans des contextes sociaux, et qu’on peut festoyer autrement sans réprimer toute consommation de drogue. Toutes ces choses, je les ai davantage réfléchies qu’expérimenter mais c’est aussi toute la force relationnelle des espaces comme celui du Carnet qui permettent de les penser concrètement.

La ZAD du Carnet est démocratique. Premièrement l’invention du lieu, en tant que tel, découle d’une intention démocratique, il s’agit de prendre une zone dont le destin a été choisi par un petit comité d’expert.e.s, dans le cadre d’une planification urbaine faite pour être incompréhensible par les citoyen.ne.s, ne laissant aux droits de s’y opposer qu’une consultation qui n’est toujours qu’un moyen parmi d’autres de dire « soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec nous, les autres on les ignore ou on les écrase ».

L’installation sur cette zone découle de l’analyse d’une contradiction qui se répète encore une fois, où les pouvoirs publics de l’État français, qui par ailleurs se disent démocratiques, sont davantage au service des élites technocratiques que des citoyen.ne.s, et vont produire un projet qui va bétonner (et donc rentabiliser) des zones humides où vivent de multiples êtres, pour y foutre des éoliennes qui n’ont d’écologique que le côté « c’est pas pire que le charbon ou le nucléaire ».

Deuxièmement, ce qui se vit en ZAD est démocratique, les gens trouvent des moyens de s’organiser et de vivre ensemble autant que faire se peut en respectant la souveraineté de chacun.e plutôt que dans la constitution d’une organisation unitaire qui entend gérer toutes les affaires de chacun.e, et donc d’un pouvoir, qui, dans sa maladie accumule le prestige ou les ressources quitte à en déposséder les autres. Ces moyens s’avèrent être une possibilité (parfois inaccomplie) de créer des relations de voisinage et d’accueil sur d’autres modes que des relations marchandes ou publiques, bref administrées.

Si les élus locaux ou les pouvoirs publics en général voient la ZAD du Carnet comme quelque chose d’anti-démocratique, c’est qu’iels confondent la démocratie avec l’État, auquel les citoyen.ne.s devraient s’identifier la main sur le coeur (gloire à la République) et qui devrait ordonner chacune des relations, normaliser chacune des pratiques, comme une gigantesque toile d’araignée bureaucratique.

Pour elleux le droit doit être l’instrument du pouvoir, et non son contrepoids. C’est ce qui les amène, dans leurs réflexes totalitaires, à produire les ZAD en zones de non-droit et les gens qui y vivent en ennemi.e.s intérieur.e.s parce qu’iels s’opposent à elleux et vivent contre les normes qu’iels sont censé.e.s faire respecter. Les médias locaux, avec leurs mensonges absurdes sur les gens qui vivent à la ZAD, suivent la même cadence militaire, iels font de l’information un instrument du pouvoir, non son contrepoids.

Pourtant la ZAD du Carnet est un droit, un droit de vivre dans l’indétermination des administrations, un droit d’en sortir, pour un temps, et d’expérimenter notre propre ordre social, loin des modes anti-écologiques et anti-sociaux des administrations actuelles (oui on sait, vous pouvez pas faire autrement, les chiffres vous l’ont ordonné). Ce droit, même s’il est particulier à la ZAD du Carnet, a une portée universelle, c’est le droit de toustes, quand bien même la vie à la ZAD du Carnet peut s’organiser sur un mode communautaire, sa portée juridique, et la portée des idéaux, des pratiques, des techniques, des savoir-faire qui s’y expérimentent peuvent être partagées avec toustes, ce sont des biens communs qui risquent de prendre une valeur nécessaire devant les désastres écologiques et économiques à venir.

Zadésirs

Parce que je veux me réveiller avec le chat près de moi, constatant que la fenêtre de la cabane est de nouveau tombée.
Parce que je veux prendre un café cramé à la Cuizad et des flocons d’avoine au lait de riz, s’il y en a encore, et y ajouter tout ce que je trouve de bon.
Parce que je veux fumer ma clope du matin en parlant de la mer avec Z.
Parce que je veux aller rincer ma tasse et mon bol en débattant sur les bienfaits des énergies renouvelables avec A.
Parce que je veux encore et encore faire rouler les pneus dans la pente glissante pour qu’ils traversent le ruisseau.
Parce que je veux porter des kilos de sable pour bâtir notre château en mixité choisie.
Parce que je veux trouver de nouvelles combinaisons pour porter des poutres ou du foin avec des cadis de supermarché.
Parce que je veux voir D sur un vélo traînant un canapé derrière-elle pour sa nouvelle cabane dans le poulailler.
Parce que je veux squatter le matelas de la voiture pour aller me baigner dans l’océan avec les copaines.
Parce que je veux agiter mes mains en l’air comme signe d’accord et faire des réponses directes.
Parce que je veux flâner sur la zone, me retrouver à faire une partie de tarot à la Guitoune.
Parce que je veux écouter et proposer des idées sur la prochaine AG dans un climat d’écoute et de bienveillance.
Parce que je veux copier le style de P et remettre une capsule de bière tordue sur mon pull.
Parce que je veux trouver une nouvelle combi de surf et des chaussettes pas mouillées au Free Shop.
Parce que je veux danser sur Je t’emmène au vent sur les toits du Vent avec A.
Parce que je veux rafistoler un drapeau LGBTQ+ et en peindre un énorme sur l’Algeco.
Parce que je veux passer à l’Abricot prendre une écharpe et y rester quelques heures pour y écouter un podcast sur l’écoféminisme tout en étant enfumée par le poêle et le thé chaud.
Parce que je veux entrer au Vortex et voir une chaîne de massage en rond avec un air de tam tam et de la méditation.
Parce que je veux aller éplucher les courges et jeter énergiquement ce qu’il reste dans le compost.
Parce que je veux regarder R allumer le feu dans le Brasero et comparer les étincelles qui s’en dégagent aux feux d’artifice de la veille.
Parce que je veux partager l’idée de faire une Boum et la programmer sur tous les panneaux sans concensus avec T.
Parce que je veux parler de Radio Pirate, de salon de tatouage, de jeux et de bien-être, de cabanes dans les arbres, de char à voile volant et flottant, du défilé automne-hiver de la Zad, de cours de yoga chez O, de journaux ruraux.
Parce que je veux aller me servir à manger et constater qu’il y a beaucoup d’Amour dedans, mais aussi parfois du beurre marocain.
Parce que je veux faire le chemin Vortex-P1 sous la pluie avec U en faisant des jeux de mot avec tous les blazes de la zone.
Parce que je veux me poser sur une chaise pas trop trempée, et écouter toute la nuit les copaines chanter le Pieu ou Je suis fille de sur un air de guitare de T.

BD sur la vie à la Zad du Carnet

La BD en format pdf (32 Mo)

Lettre à et pour la Zad du Carnet

23/03/2021

Lettre à des mairies sceptiques,

Lettre à Christelle Morançais,

J’y ai vécu seulement trois jours et trois nuits. Je n’avais que trop rarement eu la chance de percevoir ce flux spontané de vie. Dans une rue de ville lambda, les passages sont bien trop souvent pâles et moroses. Dans une ZAD, les déambulations sont sauvages, vibrantes et criantes. Tout le monde irradiait d’une force entière, d’une joie née de séquelles mais d’une joie immortelle. Personne n’y était pareil.le et pourtant un lien permanent nous rendait profondément vivant. De chaque cabane, de chaque barricade, de chaque point de vus émanaient un désir collectif puissant et sans limite. Ces installations bricolées pour une vie de plein air, de plein être, devenaient devant mes yeux, des totems fêtant la pluralité du monde vivant.

Contrairement à nos villes où les temples de l’oubli et de la consommation engourdissent les esprits, ici, je découvrais de véritables espaces de contemplations, de méditations, de rassemblements. De ronces, de roseaux, de terre, d’ensemble, en danse incessante. Car oui, nous dansions sans cesse, entre des mots, des échanges, des reconnaissances. Il y avait ici, les bourgeons, les jeunes pousses, les fraîches racines d’un changement vital, sans artifice, aux moult orifices ouverts.

La Loire était là, elle aussi, si proche de la mer et elle vivait à nos côtés, être à part entière. Et même seul.e, au milieu d’un champ, je ne me sentais jamais solitaire car ici, il y avait la place pour le vivant, tout le vivant, et je le ressentais. La vie collective n’excluait personne, solidairement normale. Ces vivant.e.s avaient conscience d’être vivant.e.s parmi les vivant.e.s. A la ZAD du Carnet, l’absurdité des buts vides d’une existence stérile disparaît dans la sincérité diverse et créatrice.

Je tenais à vous dire que le béton n’amène pas le bonheur, ni de bonnes heures, c’est un leurre. Il s’allie à de fausses promesses et n’effacera pas les déceptions, les désespoirs ni les frustrations. L’artificialisation des sols ne créent réellement rien. Elle facilite les échanges d’argent et le surplus de profit. Mais est-il possible de réduire les individus humains et humaines à cela ? Quel défaitisme. Ne sommes-nous pas un amas fait de micro-organismes vivants ? Un concentré de ressentis et d’émotions ? Ne sommes-nous pas capables d’aimer ?

Les terres se meurent car elles ont le défaut de ne pas faire pousser l’argent, la monnaie, la maille. Mais personne n’est en droit de tuer les êtres qui peuplent la terre, nous appartenons tous et toutes à la terre.

Nous sommes toutes et tous les enfants du Carnet. Nous sommes la Loire qui se défend.

Cordialement.

Lettre de soutien à la Zad du Carnet

Se rendre sur une ZAD c’est franchir un pas. Il faut d’abord s’émanciper de l’image qu’en renvoient les médias, notamment les médias mainstream. Car on aime à diaboliser les zadistes, les présenter comme des extrémistes, les décrédibiliser pour faire oublier où se situe la menace véritable. Mais nous oublions trop souvent que si demain nous pourrons toujours respirer et admirer les marais, ce sera grâce à leur lutte. C’est pour cela que j’apporte tout mon soutien, physique dès que je le peux, à toutes à la ZAD du Carnet et à tous ceux qui partagent un projet similaire. J’exprime également toute ma gratitude envers les optimistes que sont les zadistes, car malgré la stigmatisation des médias, les menaces des forces de l’ordre et la pressions des élu.e.s, ils tiennent bons et j’admire leur courage.

Je ne veux pas que la ZAD du Carnet soit expulsée car je me suis rendue sur les lieux et j’ai vu la vie, végétale et animale, qui se trouve sur cette zone et je veux qu’elle subsiste. De plus, il y a maintenant aussi une vie humaine, créative et pleine de ressources. Je préfère ces différentes formes de vie à la vie des investisseurs Je ne veux pas non plus d’emplois qui reposent sur la destruction de cet espace. Je ne veux pas qu’on asservisse la nature ni les êtres humains. Vouloir détruire ce lieu, c’est ne pas comprendre la primauté de la vie. C’est oublier les valeurs humaines. Ces valeurs, on les retrouve sur zone, en chaque individu et dans le groupe. J’aime me rendre à la ZAD du Carnet pour me rappeler ce qui fait la beauté de la vie, c’est-à-dire l’instant présent, le rire, l’imperfection, la fraternité, la générosité, la fête, la fragilité, l’étonnement, la rudesse… Si la ZAD venait à être expulsée et si la zone venait à être détruite, cela reviendrait pour moi à nier la vie. On ne peut pas continuer à nier la vie en s’appropriant des espaces au nom d’intérêts personnels, qui génèrent une destruction massive et des inégalités. Il y a un monde à réinventer et ce processus ne commencera qu’avec l’abandon des principes de notre monde actuel. Avant de me rendre à la ZAD, j’avais beaucoup de mal à oser espérer. La crise sanitaire et les projets politiques avaient largement réduits mes espoirs, mais après la ZAD, j’ai osé, car j’ai vu que d’autres osaient et osaient même au quotidien. Encouragée par leur exemple et avec eux, j’ai osé espérer, j’ai osé m’engager en faveur de ce qui me semble juste et je vais avoir du mal à m’arrêter. L’engagement et la ZAD me sont devenus vitales car à présent, j’espère. Sans cela, mes forces s’amenuisent et je ne suis plus bonne à rien. Auparavant, j’avais déjà ressenti un sentiment amoureux à l’égard d’une personne mais je n’avais encore jamais ressenti ce sentiment à l’égard d’un lieu, d’un état et d’une multitude de personnes. Or l’amour est capable de tout et vaincra tout. Je crois que si des choses grandioses se font en ZAD c’est parce qu’il y a cet amour, cet espoir et cette nécessité d’agir. Quand je vois les cabanes de la ZAD du Carnet, je m’étonne qu’elles tiennent et je suis admirative de leur beauté mais je sais que si elles sont dotées de ces qualités, de cette force, elles tirent cela du dévouement de celles et ceux qui occupent les lieux.

Comparée aux personnes qui occupent les lieux sur le long terme et en considérant ma position… je me sens bien illégitime à parler mais je ne prétends pas écrire à la place de ceux qui luttes quotidiennement mais simplement témoigner mon soutien inconditionnel. Et puis, c’est notre présent et notre futur et nous devons nous emparer de ces luttes. Nous devons sauver la joie qu’il nous reste encore et surtout, préserver l’île du Carnet. Nous serons vainqueurs ou le Carnet sera en ruine avec nous. Je tiens à remercier une dernière fois les zadistes de la ZAD du Carnet qui m’insuffle ma détermination et ces mots. Merci pour les moments de joie et de sérénité, que j’ai en mémoire et qui me font passer outre le froid de la nuit lorsque je suis sur zone.

La ZAD du Carnet m’a désoumis, elle m’a rendu ma vie

Toute ma vie j’ai fait exactement ce qu’on m’a demandé de faire

Enfant je passais mes journées à rester assis et obéir à l’école. En dehors de l’école, j’avais l’occasion d’obéir et d’adopter le comportement attendu lors d’activités sportives et musicales imposées

Adolescent je passais mes journées à rester assis en cours et obéir encore et mes soirées à angoisser pour finir à temps ce qui était à faire à la maison. Pendant mes moments de liberté entre les cours, j’avais l’occasion d’être traité de PD alors que je ne savais pas encore que j’en étais un.

Je n’ai pas trouvé tout de suite du boulot après mes études. J’étais malheureux avec l’impression que je ne valais rien. Après j’ai été embauché et j’ai retrouvé la contrainte de faire toute la journée ce qu’on attendait de moi et obéir. Le plus dur était que mes chefs et cheffes utilisent la peur de la sanction qui m’avait été inculquée à l’école pour m’obliger à baisser la tête. J’ai accepté en me rappelant comme j’avais une mauvaise opinion de moi quand j’étais chômeur. Ca a duré longtemps.

Et puis il est devenu évident que produire toujours plus c’était tout détruire. J’ai décidé que ce serait sans moi. Pour empêcher la bétonnisation d’une zone naturelle – habitat d’espèces animales que j’aimerais bien que mes enfants puissent connaître – j’ai rejoint la ZAD du Carnet.

Ici on construit des cabanes, on répare, on cuisine mais surtout on expérimente une autre façon de vivre et une autre relation avec les êtres vivants. On a jamais peur d’essayer et de se tromper. On prend tout le temps nécessaire. Il suffit de se balader sur la ZAD pour se rendre compte qu’il y a du beau, de l’art, de l’humain dans tout ce qui est fait ici.

Personne ne me dit ce que j’ai à faire et c’est carrément déroutant.

J’apprends à décider par moi-même ce que je veux faire de mon temps.

J’apprends à ne plus avoir honte d’être gay, timide, sensible et fou.

Je vis parmi des personnes bienveillantes. On se sourit, on s’écoute, on se prend dans les bras, on prend soin les uns des autres.

Et je ne trouve plus normal les comportements manipulatoires, accusateurs ou culpabilisants.

Les copaines, je n’oublierai jamais ce que vous m’avez appris: merci.

NE PENSEZ PAS QU’EN NOUS EXPULSANT VOUS ALLEZ NOUS METTRE AU PAS

NOUS SOMMES EN VIE ET EN RAGE

NOUS SOMMES LA NATURE QUI SE DEFEND

Let’s block ads! (Why?)




Source: Zadducarnet.org