Novembre 15, 2021
Par Lundi matin
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Quelques réflexions à l’adresse du milieu de la musique indépendante, et des autres – aux individus qui composent ces milieux,

à leur intimité.

Faisant suite au récit d’un énième épisode de violences sexuelles et sexistes commises par un acteur de ce milieu, que nous résumerons ainsi :

Un homme, inséré, entouré, connu et reconnu pour son travail, est accusé d’avoir violé une femme sous la menace d’une arme.

L’acte lui-même étant moins le sujet que la manière dont il s’inscrit, cumulativement, parmi un nombre considérable d’autres actes de même nature. Le caractère singulièrement sordide de celui-ci n’aura été que le catalyseur de notre écriture, dont la nécessité trouvait encore et jusqu’ici prétexte à se différer. Nous espérons que sa restitution engagera la lecture dans une nécessité symétrique, mais nous ne nous attarderons pas sur cet épisode en particulier.

Car un homme, inséré, entouré, tabasse sa compagne, répétitivement.

Et parce qu’un homme, inséré, entouré, viole à plusieurs reprises une amie alors qu’elle dort sous anti-douleurs.

Et qu’un homme, encore, inséré, entouré, méprise, harcèle et violente les femmes de son entourage – ad lib.

Nous savons qu’en contextualisant ainsi notre propos, nous passons outre certaines consignes implicites qui s’édictent par défaut quand les scandales menacent. Garder le silence est sans doute la première d’entre elles.

Avant toute chose donc, nous rappelons que le silence n’empêche pas le scandale : le silence est le moyen même des dynamiques scandaleuses. Le silence génère le scandale, comme d’obstruer une source génère fuites, infiltrations et explosions. Que l’injonction à se taire, quoi qu’elle tende à protéger, est contre-productive : aucun silence n’a jamais profité à la vérité. Ni aux réputations. Ni à la paix de qui que soit. Les omertas ne protègent rien d’autre que les complicités criminelles et du reste, elles abîment l’histoire et la réalité de l’ensemble de ses protagonistes dans le ouï-dire, puis dans l’oubli, comme au tout-à-l’égout de la discussion. Par ailleurs, et quoi qu’il en soit de leur vérification par l’instance judiciaire : des faits si graves connaissent un écho fatalement volatile, qui échappe à toute tentative d’étouffement, et provoque inévitablement des séismes. En de telles circonstances, si la parole se retranche obstinément dans les bunkers du privé, mille chuchotements se chargeront de ruiner ce qu’elle leur abandonne.

A ce stade, notre parole ne sauvera peut-être rien, mais elle ne sera certainement pas un facteur d’aggravation.

Le récit toujours problématique de la violence, et singulièrement celui de la violence sexuelle, est une bombe à fragmentation : nous voulons nous intéresser aux fragments, avant qu’ils aillent se perdre dans la chair muette d’un corps social trop volontiers en quête d’anesthésie. Nous n’avons aucune raison de temporiser cette réflexion. A la rigueur, c’est exactement maintenant qu’il faut la produire : tandis que nous sommes encore hagard.e.s mais les nerfs à vif, arrêté.e.s un instant dans cette zone liminale et décisive qui succède à la déflagration et qui précède, au choix, l’analyse ou l’amnésie. Toutefois ces problèmes nécessitent des livres, pas des lettres. Voulant faire vite nous avons choisi de faire court, et ce faisant nous avons tenté de ne pas sacrifier la complexité des sujets à la brièveté du texte : le résultat est hybride, périlleux, à la fois trop dense et forcément insuffisant. Trop de pages ou trop peu – tant pis, tant mieux. Nécessité fait loi, et ce n’est pas d’avoir tenté le coup que nous échouerons à le porter.

Nous écrivons au soutien de celles et ceux qui, un jour tenu.e.s à l’injonction, explicite ou implicite, toujours insupportable, de fermer leur gueule, ont eu et auront encore besoin de ne pas s’y tenir.

Nous écrivons également au soutien de celles et ceux qui désirent le silence, qui se constituent otages du silence, car la honte, la culpabilité, la peur et la tristesse, barrent implacablement toutes les autres issues.

Nous ne nous imaginons pas capables de proposer à ces dernier.e.s une alternative absolument salvatrice et idéale. Ni de révolutionner les pratiques de l’omerta et du scandale en matière de violences sexuelles – tant d’autres s’y sont essayé.e.s déjà, et bien mieux que nous. Mais s’il est une seule oreille pour entendre le peu que nous saurons dire bien, nous parlons pour celle-là.

L’auteurice est multiple : en est qui peut, qui veut. Le « nous » qui écrit n’est pas lavé de sa subjectivité, de son arbitraire. « Nous », c’est une masse vivante, jamais identique à elle-même, en tension. « Nous » : ce n’est pas uniforme. C’est un désir, complexe, morcelé. « Nous » ne saurait représenter fidèlement tous les « je » – mais il s’agit peut-être et plutôt de les mettre en dialogue. S’engager dans ce « nous » n’engage pas au consensus, à l’accord parfait, mais à la tentative de faire corps – corps fragile, blessé et contradictoire, mais corps malgré tout.

Aux victimes. Le texte s’adresse prioritairement à la masse des témoins, des anonymes, à la foule protéiforme d’individus qui évoluent en marge de l’action, proches ou lointains de son cœur : ceux qui ont encore la possibilité de détourner le regard et d’oublier. Ceux qui ont encore, aussi, la possibilité de voir et d’agir. Ainsi quand nous parlons de coresponsabilité, nous ne parlons jamais de la coresponsabilité des agressé.e.s. La seule responsabilité qui échoit aux victimes, combien immense et lourde, est celle de devoir créer les conditions de leur rétablissement, de leur survie, de leur bonheur. Elles ne peuvent y parvenir seules, et c’est cette solitude que nous entendons observer de front. Les victimes, nous les imaginons à côté de nous quand nous écrivons, et non en face de nous. Libre à elles de s’identifier où bon leur semblera au fil de la lecture, mais jamais en culpabilité.

En permanente complicité avec celle qui prenait les coups, omniprésente en ces lignes, et avec tou.te.s les autres.

Il n’est pas, dans la machine humaine, de bombe qui explose sans signes avant-coureurs ; il n’est pas de coup de folie sans la préexistence et l’enkystement de causes qu’il faut s’évertuer à rendre intelligibles. Il n’est pas de pétage de plomb déconnecté de la réalité d’un individu, et il n’est pas d’individu déconnecté de la réalité sociale. L’individu doit certainement être considéré selon son histoire personnelle, mais jamais seulement : il est toujours en relation d’influence avec un milieu.

Nous sommes tou.te.s partie prenante de cette relation d’influence, et une manière juste de se situer dans l’équation de drames semblables serait de tenter de comprendre là où, en tant que milieu, nous avons été défaillant.e.s. Ce linge-là ne saurait plus être lavé qu’en famille, ou bien faudrait-il maintenant élargir le concept de famille à la société dans son ensemble.

L’homme, le proche, l’ami, le frère, l’associé, qui a violé, frappé, détruit, ne peut pas être l’autre, l’étranger, l’extra-familial : le fou épisodique et lointain auquel on pourra faire l’économie de s’identifier. Il ne peut pas non plus être l’épouvantail d’une cause qui dépasse les questions de personnes et qui hurle sa dimension structurelle depuis trop longtemps.

Qui exige non des lynchages, mais l’exercice d’une intelligence collective dont le plus élémentaire moyen est le langage, et dont le pire des obstructeurs est le silence.

L’entreprise qui vise à nous différencier de celui qui ponctuellement incarne l’horreur, l’entreprise acharnée de la désolidarisation, de l’externalisation du mal, de la sous-traitance du mal à celui qui a mal agi, est une fausse route. L’idée n’est pas de trouver un moyen de nous en différencier, mais de comprendre ce en quoi la monstruosité d’un acte commis par tout autre est nouée en nous-même, à quel point nous l’avons en partage, de quelles manières multiples nous y sommes obligatoirement associé.e.s.

Aussi la question n’est pas tant de savoir si et comment la violence est dans celui qui temporairement devient son agent, si elle est à l’intérieur de lui comme un corps étranger, depuis combien de temps, en quelles proportions, à quel degré d’intensité ou de réversibilité, mais plutôt de savoir comment elle est laissée être. Il faudrait tenter de visualiser cette chose banale et fantomatique, qui nous concerne en tant que milieu : l’inaction, qui laisse à de tels événements le champ libre pour advenir. Un peu comme une certaine pensée philosophique tentait de l’imaginer contre le dualisme manichéen : le « mal » pourrait bien n’être au fond qu’une absence d’actions de bien, comme le silence est absence de son – ou l’obscurité, absence de lumière.

Il n’est pas besoin de déployer des trésors d’acuité pour situer cette inaction. Elle commence quand la réflexion se refuse au monde, quand la pensée s’agrippe farouchement à ses œillères. Quand nous tenons nos certitudes bien à l’abri de la lumière, car nous sentons qu’en faire l’examen nous en exproprierait trop cruellement. Bien sûr, nul bienheureux colon n’a envie de savoir que son domaine prospère sur un cimetière : ainsi, trop d’entre nous cultivent encore ardemment – et dans un grand respect de la tradition – une surnaturelle indifférence aux analyses produites par des décennies de pensée féministe.

(Il est intéressant de noter que les arguments de cette indifférence se déploient généralement en suites d’onomatopées – hein, bof, ou encore pff – en haussements d’épaules significatifs, en diversions pseudo-humoristiques, en attaques ad hominem, en silences passifs-agressifs, en dynamiques d’exclusion larvées, à moins que directement en coups et blessures – bref, cette indifférence se médiatise en général par tout autre moyen que le langage organisé. Et il faut admettre qu’elle fait bien, car dès lors qu’elle s’y tente, elle trahit bien souvent le secret de sa longévité : celui qui s’indiffère ne sait généralement rien des phénomènes dont il nie l’importance.)

Trop d’entre nous refusent encore de seulement penser les causes, les systèmes et mécanismes qui permettent à la violence de survivre en puissance, en germe, et ce bien avant qu’elle ne s’acte. Or persister à ignorer le germe de cette violence, au prétexte que son existence n’est pas suffisamment manifeste pour que l’on s’y attarde, est une impasse logique : c’est le propre du germe de n’être pas manifeste. C’est le propre du signe de n’être rien qu’un signe. C’est le propre du détail de ne pas suffire à faire état de l’intégralité d’un tableau.

C’est le propre de la quotidienneté d’être familière, terne et normale.

Et c’est le propre de l’esprit scientifique, que de penser germes, signes et détails comme les pièces d’un puzzle. D’inférer du sens, d’élaborer des relations logiques entre diverses choses qui, isolément comprises, n’en ont pas, et d’organiser en système l’accumulation des imperceptibles : ainsi la colère qui émane de la pensée féministe a ceci d’analogue avec celle de l’historien devant le créationniste qu’elle relève d’abord d’une profonde exaspération face au refus de considérer un travail d’élaboration scientifique. Colère, face à une résistance persistante qui se traduit dans l’inscription systématique de ce travail au registre de l’opinion, du ressenti, de la croyance et du fantasme.

L’hystérique, ce n’est pas celui, celle, dont la voix se brise à force d’expliquer, et qui finit par troquer la pédagogie contre la rage à force de voir sa démonstration méprisée, comme un livre que l’on jette sans avoir lu plus que le titre.

L’hystérique, c’est celui – ou celle, mais si souvent celui – qui se bouche les oreilles en affirmant contre toute raison, et sans autre soutien théorique que son sentiment personnel, qu’il n’y a pas de puzzle. Que les signes, les détails, les événements, sont à comprendre isolément les uns des autres, pour ce qu’ils sont une fois inscrits dans aucun ensemble : rien de significatif.

Rien qui ne puisse, après tout, s’expliquer aussi par la contingence, le hasard, la circonstance. Rien qui puisse supplanter l’hypothèse rassurante du « coup de folie ». Enfin, rien qui parle au delà de l’instant T.

Il y a de quoi désespérer, mais il faudrait vouloir comprendre encore ce qui, chez des individus pourtant a priori disposés à réfléchir, motive encore une résistance à créditer ces champs de recherche où l’on s’attache à comprendre et à prévenir la violence masculine (domination patriarcale, sexisme ordinaire, culture du viol, virilité toxique, ad lib) d’une scientificité qui les induirait à ne plus se contenter de leurs seules opinions.

Et, peut-être, à prendre une part active aux bouleversements intimes et sociaux dont l’une des principales finalités est que de semblables drames cessent d’advenir. Ils comprendront peut-être alors combien de discipline il faut, quand ces drames adviennent, pour résister à la tentation mesquine de dire que ce n’était pas faute de les avoir prévenus – combien d’espoir il faut encore, pour ne pas se contenter de dire seulement cela.

Car l’essentiel de ce qu’il faudrait réfléchir pour espérer prévenir cette violence est laissé à pourrir, sous couvert d’une solidarité dont nous aurions encore beau jeu de nier qu’elle est essentiellement masculine, comme sont essentiellement masculines les ambiances joyeusement claniques, toxiques et dominatrices qui sont le terreau de tant de misère. « Boys-club », c’est le terme consacré – nous pouvons l’employer, quitte à verser dans la novlangue néo-féministe qui fait bien marrer les héritiers de l’universalisme et les contempteurs du politiquement correct, mais s’il fallait faire l’économie des néologismes intersectionnels et de leur anglo-saxonnisme assourdissant pour s’adresser plus directement aux sensibilités latines dans le langage qui leur plaira, on pourrait parler de dynamiques mafieuses, et mafieuses sans gloire jamais – mafieuses à dose homéopathique, mafieuses en demi-molles, pathétiques mafias.

Comme ici donc, dans notre milieu de gauche cultivée, inclusive et festive, endormi comme tant d’autres par des logiques sédatives d’intérêts, de réseau, de flatterie.

Il ne serait sans doute pas de bon ton – pas très rock – de se demander en quelles proportions la coke et l’alcool influent sur cet endormissement, exhausteurs naturels de la toute-puissance négative de l’entregent et de son emballement narcissique qui zombifie le lien social en lui aliénant le goût et l’érotisation du pouvoir. Même à toute petite échelle, même à notre échelle ridiculement petite.

De la même façon on pourrait observer qu’ici encore la reconnaissance sociale s’indexe sur la grosseur du patrimoine – culturel plutôt qu’immobilier, pour ce que ça change – le carnet d’adresses, le nombre de bamboches déglinguées à l’actif d’untel comme preuve de son impressionnante vigueur sociale, comme ailleurs sur le nombre de bagnoles dans son garage et comme partout encore sur la taille de la queue.

Que s’ajoute un peu de culture à cette variante d’un même fonctionnement désastreux, qu’on y mette un parfum d’érudition, de fête, et quelque relent d’un esprit punk qui ne s’est pas vu devenir dramatiquement consensuel, ça n’anoblit rien de la merde où le système de croyances, de valeurs et de places a ses racines. Il reste donc que, dans cette mythologie-là : prévenir la violence sexiste, en son terne détail, en sa quotidienneté, fait immanquablement déchoir. Celle ou celui qui alerte, juge, fait le parent coercitif, fait l’agent moralisateur, est un.e traître, au pire, un.e rabat-joie, au mieux, un.e clown triste, un curé, un chiant, une folle, et il conviendra de lui proposer un rail avant qu’iel ne pourrisse définitivement l’ambiance avec son esprit de sérieux. Il n’y a pas de puzzle.

Et soudain l’horreur – surgie, dirait-on, de nulle part. Certain.e.s toujours disent que « c’est impossible », d’autres murmurent que « ça ne les étonne pas » : disjonction traditionnelle entre le déni d’un coté, et de l’autre, l’aveu fragmenté d’une conscience collective des dysfonctionnements préalables au passage à l’acte spectaculaire. Cette disjonction suffit en elle-même et toute seule à soulever l’énorme roche de la responsabilité collective, sous laquelle quantité d’anguilles s’entre-dévorent.

Le retour violent à la réalité psychique qui macère sous la figure d’individus socialement insérés devrait nous induire à questionner les arguments de cette insertion. Quels sont nos codes, et comment est-il encore possible d’ignorer que ces codes sont problématiques en ce qu’ils choisissent de valoriser et ce qu’ils décident de dégrader, d’oublier, chez un être humain. Comment l’ignorons-nous encore avec tant d’intégrité – quels moyens mettons-nous en œuvre, pour maintenir intègre cette ignorance.

Le silence.

Parce que nous y trouvons de l’intérêt.

Parce que nous avons peur de ceux qui y trouvent de l’intérêt.

Parce que nous sommes halluciné.e.s par le sentiment que nous sommes seul.e.s à ressentir et à penser, seul.e.s dans la détresse, l’incertitude ou la colère, seul.e.s dans l’hésitation, seul.e.s dans le sentiment que quelque chose ne va pas, seul.e.s dans la perception des signes et des détails – et que si nous sortons du silence, nous serons seul.e.s deux fois, et autant de fois qu’il y a d’interlocuteurs potentiels pour s’indifférer de nos mots et pour moquer nos paranoïas.

Parce que nous pensons n’avoir rien à dire, parce que nous croyons n’être pas concerné.e.s, parce que nous ne souffrons pas. Mais nous sommes concerné.e.s par la souffrance des autres. Et nous le savons et nous avons peur que les autres nous contaminent avec un mal que nous parvenons à éviter de ressentir nous-mêmes. Iels le ressentent et l’actent à notre place, agresseurs et agressé.e.s, anéantisseurs et anéanti.e.s : iels l’incarnent hors de nous, nous leur sous-traitons la nécessité de comprendre, et nous ne voulons rien connaître de leurs conclusions. Car il est doux, le sentiment bourgeois – elle est douce la croyance que notre bien-être ne se paie d’aucune sueur, comme ne se payait d’aucune sueur le linge magiquement propre de l’enfance.

Alors le silence ; l’absence de réaction ; les yeux qui se ferment, le rire qui fuse pour dissiper l’ombre d’un intolérable ; l’accumulation des détails auxquels on refuse d’accorder un quelconque sens ; la dissolution de ces liens logiques, dans un comportement, dans un ensemble de comportements qui sont les nôtres aussi, dont le tissage devrait nous alerter ; la dissolution du discernement dans l’habitude et la complaisance, et la crainte tétanisante, débilitante, de se dégrader aux yeux de ceux dont nous cherchons la validation au prix de notre intime cohérence.

Le refus du positionnement, le refus de « condamner », de « prendre parti », au prétexte fallacieux d’un rejet politique du tribunal populaire, d’une crainte de la réduction des situations à des perspectives manichéennes. Allure rebelle d’un silence petit-bourgeois crispé dans la peur du scandale, qui passe en convoquant les arguments d’un idéal humaniste de gauche : non à la bien-pensance, non au lynchage, non à la condamnation publique, car nous ne sommes pas des collabos.

Tant pis si la condamnation se déporte négativement sur les cibles traumatisées, mortifiées et renvoyées, dans la solitude de leur expérience horrible et répétée, à l’entière responsabilité d’une parole qui n’est plus qu’un ébruitement. Tant pis si nous collaborons, en ces molles omertas, à d’autres types moins bruyants de morts sociales : nous ne sommes pas suffisamment actifs dans ces morts-là pour faire les frais de retombées ad hominem. On pourra toujours affirmer – y compris de bonne foi – que l’on n’avait rien vu : bien malin de toute façon celui qui prouvera que l’on n’avait peut-être aussi rien voulu voir. Cette innocence, il devient complexe de ne pas la juger, à force, quelque peu coupable.

Il serait bon de se questionner sur la réversibilité de cette idée de bien-pensance : qui bien-pense, vraiment, quand vertueusement drapé dans la conviction qu’il ne doit être convaincu de rien, très adéquat et légaliste soudain de ne jamais vouloir se substituer à l’instance judiciaire, il fait ce que tout le monde fait toujours, ici comme à l’église : des arrangements de conscience, de la cosméthique, pour ne pas avoir à se mettre en porte-à-faux vis-à-vis d’un milieu où l’on a trouvé sa place ; pour ne pas s’impliquer dans l’antagonisme et le paradoxe.

Celui-là en réalité est un bien-pensant qui s’ignore et se fait à lui-même passer pour un médiateur de la complexité des choses, alors qu’il contribue passivement à la perpétuation de leur déroulé le plus archaïque, et se vautre dans le confort de résistances panurgistes qui substituent, au moralisme douteux des tribunaux populaires, une peur du déclassement plus douteuse encore de s’articuler en courage moral.

Il ne s’agit pas d’éprouver quelque jouissance morbide à condamner un auteur chronique ou ponctuel de violences. Il ne doit y avoir aucune forme de plaisir à condamner, aucune célébration du carnage. Il ne s’agit pas non plus de nier la complexité des situations – au contraire – et la légitime panique, le grand stress où nous plonge de penser ces abyssales névroses collectives. Mais il s’agirait au moins de ne plus se bercer de l’illusion que, parce que l’on refuse de condamner un être avec la foule, on ne ferait pas encore partie d’une foule seconde, et que parmi cette seconde foule inconsciente d’elle-même, on ne condamnerait pas collectivement d’autres êtres de façon d’autant plus cruelle et désespérante que nous le ferions sans même y penser.

Que cette condamnation fantôme, déportée sur les offensé.e.s, procède de la décision d’une absence d’action plutôt que de celle d’une action évacue la question de notre responsabilité, la noie et nous installe bien commodément dans la sensation d’un engagement ferme vis-à-vis du plus manifestement vulnérabilisé dans l’instant, c’est à dire celui-là qui, pour ses actes, risque un procès populaire dont il est évidemment éthique – puisque nous sommes de gauche – d’anticiper qu’il tourne au lynchage, et de le refuser à cor et à cris. Combien il est déloyal cependant d’instrumentaliser cette évidence éthique, en tant qu’elle est collectivement admise dans nos milieux – c’est à dire politiquement correcte – pour s’épargner le risque d’en penser, d’en comprendre et d’en soutenir d’autres conjointement, qui font bien moins consensus, et génèrent du paradoxe et donc de la douleur et du conflit.

Cet autre lynchage silencieux, collatéral, morcelé, sans tête, advient trop souvent. Lynchage négatif et anti-spectaculaire. Ses cibles sont légions mais légions désarmées, elles aussi sans tête et sans conscience d’elles-même. Or, voilà effectivement qu’elles commencent à se reconnaître en nombre et en importance. Et cela pose un problème de taille, il est vrai, aux élèves modèles de l’humanisme qui auraient bien, eux aussi, quelques points de détail à reconsidérer.

Il est vrai que toutes ces relations, à penser, ne sont pas simples. Si nous pouvions en produire ici et à nous tout.e seul.e.s une synthèse cohérente et digeste, nous nous contenterions de la proposer. Mais nous ne le pouvons pas : une solution réellement opérante ne pourrait procéder que de la discussion, dans l’abandon général du réflexe à obstruer et à taire. Ce qui est profondément dommageable est que face à l’absence de simplicité, et suivant une pente bien naturelle, la paresse, l’indifférence, la peur et l’apathie l’emportent.

Les agresseurs sexuels, les violeurs, ceux qui frappent, menacent ou tuent, d’être des criminels, demeurent certainement des êtres humains complexes. Leurs actes en revanche sont sans ambiguïté : ils sont des actes de destruction. Rien n’amende ces actes. Rien ne les justifie jamais. Que la condamnation de tels actes puisse encore relever d’un dilemme est un problème sérieux. Que nous hésitions encore à ne serait-ce que discuter ouvertement de ces actes et de leurs auteurs, comme si la priorité éthique des un.e.s et des autres consistait à protéger – par le silence ! – l’hypothèse d’une réalité alternative où la gravité de ces actes serait moindre, est un problème sérieux.

Il faut s’obliger collectivement non à résoudre immédiatement ce dilemme, mais au moins, à le penser. A faire du dilemme l’objet même de la discussion. Il s’agirait déjà de se sentir concerné.es, d’admettre que, même d’être passif.ve.s, nous sommes agissant.e.s. Il s’agirait déjà de substituer au silence, à la peur, à la défiance, à la minimisation et aux atermoiements pseudo-politiques, à l’indifférence, au protectionnisme et à l’esprit de clan, à la honte solitaire et à la culpabilité aveuglante, l’aveu commun d’une grande incertitude et d’une profonde détresse, d’une vulnérabilité et d’une angoisse tétanisante, quand le problème se pose à nous de plus en plus souvent, de plus en plus nettement, de devoir aussi constater et reconnaître la violence des gens que nous fréquentons de près, voire, des gens que nous aimons.

La tension est déchirante – la tentation, double et contraire : il faudrait se convaincre que l’autre est seul coupable pour le mettre loin de soi, ou bien se convaincre qu’il est innocent, pour supporter qu’il ait été près de soi. Or l’autre, le criminel, quand il est le frère, l’ami, l’amoureux, le père, le fils, l’ancien enfant, est toujours près de soi. Il est près de soi plus encore que sa victime, à la souffrance de laquelle nous devrions pourtant et prioritairement nous identifier. Il hante nos cœurs de toute son humaine ambivalence, il se lamente dans nos tripes et pleure dans nos fêlures – assourdi.e.s, nous nous taisons.

Comment articuler son bruit, enfin, en discours ?

Quelle route prendre, quel chemin de traverse moins facile mais meilleur, quel chemin dérobé, quand nous sommes figé.e.s dans l’impossible carrefour du lynchage ou de l’absolution ?

Comment n’être ni cruel.le, ni lâche ? Il faut comprendre déjà que ce choix n’en est pas un : quand nous sommes l’un.e, nous sommes toujours l’autre.

La question se pose, en réalité, de manière permanente. Seulement, il est à la fois plus complexe et plus tentant de l’ignorer, quand l’accusé, quand l’Autre, est un proche, ou seulement un semblable, un intra-familial, un membre du clan. L’esprit se scinde, se déchire, explose – les clans sont soumis à cette même menace d’explosion. Le clan, la famille, ce peut être quantité de choses : famille de sang, de cœur, famille politique, intellectuelle, artistique, patriotique, ethnique, religieuse, humaine. Famille parce que nous sommes vivants. Famille parce que nous sommes puissants ; famille, parce que nous avons le même sexe. Famille parce que nous avons infligé les mêmes douleurs – famille, parce que nous avons subi les mêmes outrages. Dans la poupée russe des familles, mille conflits de loyauté, mille trahisons multiples et paradoxales. Il est bien naturel de ne pas vouloir s’aventurer en ces lieux si peu sûrs.

Il faudrait pouvoir ne pas s’y aventurer seul.e.

C’est un enjeu contemporain d’une importance considérable. C’est aussi un tabou, que la pensée féministe, en entreprenant de déconstruire le silence fondamental qui entoure l’inceste, a entrepris de lever : comment se positionner face à la violence, non plus des autres, mais des nôtres – ceux de notre famille, ceux dont nous dépendons, ceux que nous admirons, ceux auxquels nous sommes associé.e.s, avec qui nous travaillons, ceux qui nous ressemblent, ceux qui sont déjà presque nous-mêmes.

Il n’est plus possible de nous contenter de chercher des moyens de nous protéger, ni de nous réfugier dans l’argument de la folie, ni de continuer de croire que le mal est ailleurs, que la monstruosité, c’est l’autre qui en a le monopole, comme si l’autre n’était en rien lié à soi dans la fréquentation d’un même monde.

Quand nous parlons de « responsabilité collective », nous parlons certainement de la manière dont passif.ve.s ou actif.ve.s, de près ou de loin, nous contribuons tou.te.s au déroulé des événements, du frémissement initial jusqu’au point critique. En pratique, certain.e.s portent évidemment plus que d’autres cette responsabilité – mais d’un point de vue éthique, si nous admettons faire société, nous devons admettre que nous la portons tou.te.s.

Et de ce point de vue là, il importe vraiment moins d’admettre une forme de culpabilité collective à l’origine des événements (comme un aveu de gamins soumis et à moitié sincères, en quête de l’absolution donnée par une autorité quelconque), que de prendre collectivement une responsabilité a posteriori des événements. Une responsabilité vis-à-vis des blessures qu’ils creusent et des leçons qu’ils contiennent, comme on se responsabiliserait d’un petit enfant, ou d’une mission importante qu’on nous aurait confiée. C’est un soin, qu’il faudrait prendre désormais des impacts. Penser nos plaies comme on les panse. Remonter les causes d’un mal, non parce qu’il nous faut des coupables à punir et des sacrifices pour expier, mais pour gagner en compréhension. En savoirs. Et enfin pour tenter de faire en sorte que le mal ne s’inflige plus.

Responsabilité en amont, responsabilité en aval… Si on s’éjecte de la seconde, c’est pour mieux se décharger de la première. Et aussi simplement qu’un serpent se mord la queue : refuser de se responsabiliser de la violence, au prétexte que ce sont d’autres que nous qui la commettent et d’autres que nous qui la subissent, au prétexte que « c’est pas notre faute » ou que « c’est pas notre affaire », c’est engendrer les circonstances de sa répétition. C’est devenir une de ses causes.

Cause passive, mais enfin, cause toujours.

On est fautif, effectivement, de perdre son énergie à démontrer qu’on n’est coupable de rien, plutôt que de la dépenser à faire en sorte que les choses aillent, sinon parfaitement bien, au moins un peu mieux. C’est cela, être responsable. C’est de ne pas avoir besoin d’être directement coupable ou victime d’une destruction, pour s’impliquer dans un rétablissement. C’est d’être concerné par autre chose que la preuve à faire de son innocence à soi : combien on peut s’en foutre, des innocents, s’ils se contentent de ça, d’être des innocents, de s’en laver des mains et de s’en retourner jouer dans leur chambre avec leurs mains bien propres.

Il faut pouvoir et vouloir regarder un mal en face, dans son détail, dans ses causes et sous toutes ses coutures, sans craindre farouchement d’y être associé.e : associé.e, on l’est, de toute façon.

Reste à savoir ensuite si cette association aura une valeur négative, nulle, ou positive. Et cela seulement découle d’un choix.

Alors à ceux, aux hommes tout singulièrement, qui refusent encore et toujours de réfléchir seulement, de considérer seulement. A ceux qui s’apprêtent à oublier déjà, à invoquer la folie, à ceux que le silence rassure, que la différence soulage.

La tâche est sisyphéenne et le désespoir point – que faire de plus. Un ultime geste, peut-être,

Et le seul conseil qui nous vienne, à l’adresse de qui a besoin – si l’envie lui en manque – d’en recevoir encore : instruisez-vous.

A ceux-là au moins qui valorisent les savoirs, qui parmi tous se revendiquent d’un capital culturel, de la pensée complexe et de l’humanisme – qui ont, selon toute vraisemblance, la capacité et le temps de s’instruire, le luxe de penser.

Cessez de considérer ces sujets comme des domaines d’opinion. Cessez de vous contenter de vos opinions.

Quittez la délétère paresse où vous installe le sentiment de n’avoir aucune nécessité directe, aucune satisfaction directe, aucun bénéfice direct, à les penser. Cessez de croire comme le dernier des platistes que ce que vous avez le sentiment de constater de votre seul point de vue suffit à faire vérité. Pensez contre votre cerveau. Pensez contre votre certitude de n’en avoir pas besoin.

Il y a des livres. Il y a des historien.n.es, des philosophes, des psychologues, des neuropsychologues, des sociologues, des anthropologues – il y a des écrivai.n.es, des artistes de toutes sortes – il y a des émissions, des documentaires, des vulgarisations, des résumés, des témoignages. Les outils sont là, les ressources sont accessibles. Elles sont accessibles et offertes à vos intelligences, y compris à vos intelligences critiques. Elles ne demandent qu’à rencontrer l’inaliénable autonomie de vos intelligences critiques, qui sont libres de leurs souscriptions comme de leurs désaccords.

Mais cessez d’entretenir le confort de votre innocence.

Cessez de vous garder l’option de dire que vous ne savez pas, que vous ne comprenez pas. Que vous vous sentez agressés quand on vous renvoie au fait que ce que vous dites n’a pas de valeur, que vous êtes privés de votre parole, que c’est injuste, que c’est exclusif : ce n’est pas en tant qu’individus de genre masculin, que vous êtes renvoyés dans vos cordes. Vous êtes renvoyés dans vos cordes quand, manifestement, vous pensez faire autorité sur un sujet auquel vous ne connaissez et ne comprenez rien, ou bien trop peu. Et ce qui est insupportable dans cette parole, ce n’est pas qu’elle soit ignorante, c’est qu’elle fasse encore mine d’ignorer qu’elle le soit, et qu’elle le reste, et c’est ainsi qu’elle devient coupable.

Vous êtes renvoyés dans vos cordes quand vous vous exprimez avec une assurance inepte face à des personnes qui, depuis longtemps, étudient et travaillent ces thèmes au corps. Bien souvent par nécessité. Bien souvent parce que, réciproquement, ces thèmes les ont travaillées au corps, elles, et sans merci, et que l’accès au savoir permet une cicatrisation pour toutes les effractions subies, permet de recouvrer de la force et de la sérénité, permet de traverser un océan d’amertume pour pouvoir aimer encore : faudrait-il, pour que votre intérêt se mobilise, que vous soyez atteint dans votre chair propre ? Mais vous l’êtes déjà. Bon sang, regardez-vous : vous l’êtes déjà.

Alors instruisez-vous, pas de manière nécessairement acharnée. Pas forcément au-dessus des moyens qui sont les vôtres. Instruisez-vous, même imparfaitement, même insuffisamment. Ayez envie, ayez besoin. Trouvez la nécessité : ressentez-la.

Considérez qu’il s’agit là d’un domaine de connaissances, et investissez-le comme vous savez si fiévreusement investir tout domaine de connaissance qui vous valorise aux yeux de ceux que vous considérez comme vos pairs – la musique, la mystique hindoue, l’électronique, le cinéma, l’histoire de l’industrie française, la littérature, les mathématiques abstraites, la physique quantique, la lutte ouvrière, le fonctionnement de la bourse, le sport, et encore quoi. La dernière sortie de tel groupe underground de dubcore thaïlandais.

Soyez pointus. Soyez humbles. Soyez rationnels. Créditez la pensée féministe – mais la sociologie, la psychologie – de scientificité, d’historicité. Comprenez que le féminisme n’est rien de moins qu’un humanisme et que si vous vous en excluez, vous vous excluez de votre propre modèle.

Comprenez qu’il n’y a pas plus de féminisme radical que d’humanisme radical. Ou plutôt, que le féminisme ne peut jamais être autrement que radical, de même qu’on n’imagine pas un antiracisme modéré ou un positionnement approximatif contre la peine de mort.

D’aucuns trouveraient encore à discuter un féminisme « trop » radical – à savoir un activisme féministe violent. C’est-à-dire exclusif et contre-productif. Il faudrait que ceux-là, qui crient à la violence féministe au moindre soupçon de misandrie, tout alors qu’on se fait encore battre, tuer, défigurer à l’acide et exciser à vif aux quatre coins du globe (ce qui est violent) et que la plupart d’entre nous n’a pas encore ouvert un seul bouquin sur la question (ce qui est contre-productif), il faudrait que ceux-là s’obligent à reconsidérer l’échelle des violences en s’imaginant faire, par exemple, l’expérience d’être violé. En voilà une expérience foutrement instructive. Là dessus on a beaucoup entendu les hommes arguer, hilares, qu’eux-mêmes « adoreraient être violés (par des femmes) » – postulant le phallus triomphant jusque dans une agression qu’ils subiraient, se supposant encore en mesure de choisir jusqu’à l’identité sexuelle et aux mensurations de qui les agresse, tenant leur plaisir pour un invariant, et, dans la confusion la plus absolue, incapables d’imaginer que le violeur – abstraction faite de son genre – pourrait bien plutôt les contraindre, baisser leur froc, et les introduire au principe de réalité jusqu’à ce que mort s’ensuive en s’aidant de divers objets contondants. Hommes ! Le bon Dieu ne vous a pas faits impénétrables, et peut-être est-ce l’une de ces voies par lesquelles vous pourriez atteindre à quelque altruisme de bon aloi : ce n’est pas souvent qu’on vous le demande, mais pensez donc avec votre cul.

Discutez, apprenez. Apprenez, non pour accumuler quelque science, d’un point de vue capitalistique, que vous pourrez ensuite instrumentaliser dans la compétition sociale, mais pour comprendre un mécanisme. Identifiez-vous. Entrez en empathie.

En pratique, que dire, l’évidence : tentez d’arrêter de boire si boire vous rend violents. Tentez d’arrêter de prendre de la drogue si prendre de la drogue vous rend violents. Si les substances psychotropes vous font oublier vos actes, c’est que vous êtes trop fragiles pour en consommer : renforcez-vous. Ne romantisez pas votre faiblesse si votre faiblesse se soulage de manière destructrice sur les autres. Les autres ne sont pas des crachoirs. Les femmes ne sont pas des crachoirs, des poubelles, des chiottes, à disposition de vos enfants intérieurs malades. Faites passer la vie de celles et ceux qui vous côtoient avant votre principe de plaisir. Allez-voir des psys. Instruisez-vous, identifiez-vous. Soyez responsables. Faites ce que vous pouvez. Observez. Pleurez. Créez. Faites vous enculer. Et cessez d’aimer le silence : lui ne vous aime jamais.

Ce n’est pas une prière, non plus qu’un avertissement. Le désir exprimé, pour désespéré qu’il fut parfois, traverse son propre désespoir pour tenter encore de se formuler : c’est celui d’une complicité qui ne soit plus essentiellement complicité dans le crime, d’une solidarité lucide. D’un art dont la gratuité ne se paie plus en sous-main, en puisant dans la bourse de vies, féminines si souvent, spoliées au profit d’une économie sociale médiocre, impensée, offshore – dont les bénéficiaires le plus souvent s’ignorent et veulent bien s’ignorer.

Les hommes ne sont pas visés – les ignorants le sont, s’ils désirent le rester. Et à tout prendre s’ils le désirent, eh bien qu’ils le restent. Mais qu’ils ne s’étonnent plus de l’exaspération qu’ils suscitent, de la colère qu’ils motivent, de la lassitude et du profond découragement qu’ils génèrent, et finalement de l’exclusion qu’il leur arrive de subir. Au demeurant, qu’ils se consolent : ils jouiront jusqu’au bout du privilège immense de pouvoir s’étonner, encore et encore, des vies détruites. Des femmes sous terre, des hommes en prison. Ils pourront aller leur chemin, comme ça, s’étonnant de ces choses : ah, éternels et impénétrables mystères de la violence, qu’on ne peut, c’est bien dommage, ni prévoir ni comprendre jamais. Ils pourront tracer leur route, en s’éberluant ad vitam de cet incompréhensible et soudain renversement d’un paradis peuplé d’hommes tenus pour innocents et de femmes tenues pour folles, en cet enfer hanté d’hommes devenus fous – et de femmes, laissées pour mortes.

C’est peut-être une prière, après tout. Ignorants, ne le restez plus : instruisez-vous. Identifiez-vous. Cherchez-vous dans le texte. C’est un commencement.

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Source: Lundi.am