Ce qu’elle n’est pas :

• Contrairement à ce qui est souvent colporté, l’affinité ne réside pas, dans un groupe, dans les rapports amoureux ou amicaux entre les uns et les autres, en cela, elle ne dépend pas de la sympathie partagée. Un groupe affinitaire n’est pas une espèce de famille recomposée, reproduisant les rapports analogues au mode de vie familial. Elle n’est donc pas non plus une base de repli dans laquelle développer des amitiés entre révolutionnaires.

• Si l’affinité est souvent confondue avec l’amitié, elle ne s’y oppose pas pour autant. Et il est tout à fait possible d’avoir de l’amitié pour un individu sans avoir d’affinité, et inversement. L’amitié est l’une des nombreuses conséquences probables mais non nécessaire de l’affinité, mais elle n’est pas son objectif. Bien sûr, une forme d’organisation affinitaire sans aucune forme de relation apaisée ne peut que voir son faisceau ponctuel de possibilités se réduire.

• Par conséquent, les formes d’organisation affinitaires ne correspondent pas non plus à l’image d’Épinal que peuvent en donner les militants les plus rigides sur les formes d’organisations (tels que les anarcho-syndicalistes, les plate-formistes, etc.), c’est-à-dire un groupe de parole, un gang ou une bande. Nous entendons bien aller au-delà de ces formes de relations vieilles comme le vieux monde.

• L’affinité ne peut pas se développer sur un plan virtuel. L’outil internet, par exemple, ne permettra jamais une connaissance mutuelle profonde et véritable, ni la moindre confiance. C’est dans la réalité seule que se jouent les opportunités d’une connaissance mutuelle et profonde entre des individus, dans les circonstances à chaque fois singulières que le vrai monde propose. Internet représente une dégradation totale et durable des relations affinitaires, car il est actif contre la praxis.

• L’organisation affinitaire n’est pas une inversion des standards de la société, mais peut être l’occasion de construire de nouvelles formes de relations plus à même de subvertir les rapports de domination : une tentative de redéfinition pratique des rapports à partir de l’expérimentation révolutionnaire pratique.

• Une forme d’organisation affinitaire n’a pas pour but de « grossir ses rangs ». C’est-à-dire qu’elle ne repose pas sur le principe de la quantité de ceux qui la compose, mais sur la qualité et le développement de la connaissance mutuelle et de la réciprocité de leurs affinités. L’affinité ne peut être forcée.

• Une forme d’organisation affinitaire n’a pas pour but elle-même. C’est à dire que l’organisation affinitaire ne doit pas servir à expérimenter l’organisation affinitaire, ou s’y installer confortablement. Le groupe affinitaire, s’il n’est pas révolutionnaire et ponctuel, s’engonce forcement dans les sables mouvants de l’alternativisme.

• Le groupe affinitaire n’est pas un groupe où l’on force une quelconque égalité imaginaire entre les individus. C’est-à-dire qu’il doit être l’espace dans lequel peut s’exprimer la diversité et les capacités des individus au service d’une perspective. Les complexes des uns ne doivent pas réduire la pratique des autres. Elle n’est donc pas non plus la recherche du plus petit dénominateur commun, ni du consensus ou de la prise de pouvoir d’une catégorie ou d’une autre, mais elle peut devenir un levier de la praxis révolutionnaire, qui, lors d’un processus révolutionnaire saurait se rendre pertinent par des attaques ciblées et parfois difficiles contre le pouvoir et contre ceux qui voudraient prendre sa place.

• Le groupe affinitaire ne peut pas être une Organisation, avec ses membres, ses non-membres, ses sympathisants, ses rôles, etc. Une Organisation ne peut pas être informelle, même si elle le prétend ou qu’elle se nomme ainsi. A contrario, le groupe affinitaire est plus qu’une somme d’individus et doit permettre de dépasser le subjectivisme et l’egotisme pour passer à l’attaque. Pour ces raisons, le groupe affinitaire n’est pas un groupe de parole ou de soutien où l’on se déconstruit soi-même et où l’on discourt sur la culpabilité des uns ou des autres, mais un groupe entièrement orienté vers l’attaque et la critique de ce monde.

Ce qu’elle peut être :

• L’approfondissement de la connaissance réciproque des perspectives et des manières d’attaquer entre révolutionnaires sur un terme long, rendant les tentatives d’infiltration plus périlleuses en prenant garde à ne pas bétonner des réflexes sectaires.

• Elle n’est pas identitaire, ni réservée aux anarchistes, elle s’offre à tous les enragés de ce monde et à tous ceux dont la critique de ce monde vise à sa destruction dans une perspective anti-autoritaire. L’identité et les identités sont des obstacles à l’affinité en ce qu’ils sont des agents de séparation des individus, des obstacles à la libre-association.

• Elle est l’une des façons d’interagir par l’utilisation des différences et des similitudes de chacun, pour une évolution collective des capacités d’analyse et d’attaque de la société de domination. Elle doit donc pouvoir nous permettre de retrouver à nouveau les capacités de dépassement que l’État souhaiterait voir mourir, depuis longtemps enterrées en-dessous des rôles sociaux et de la servitude.

• L’exercice de la conflictualité diffuse et permanente de perspective antiautoritaire par les groupes affinitaires n’est pas « un truc de mec », elle ne contient aucune séparation sur des critères que les individus n’ont pas choisis (sexe, couleur de peau et autres stigmates).

• L’affinité est développée et cultivée dans le but d’offrir une base d’entente solide pour l’attaque et la critique. Les discussions, débats et partages de connaissances, nécessairement oraux, au sein des formes d’organisation affinitaires doivent permettent à chacun de ceux qui y prennent part d’enrichir mutuellement leurs analyses et leurs pratiques.

• Les relations interindividuelles au sein de l’organisation affinitaire doivent être directes et franches dans leurs accords aussi bien que dans leurs désaccords pratique.s comme théoriques. Le contournement des conflits et les recherches de consensus à prétention thérapeutiques ne favorisent rien d’autre que l’aplanissement artificiel des différences qui doivent pouvoir s’exprimer afin d’éviter de favoriser des comportements névrotiques. De ce fait, les groupes affinitaires ne peuvent pas être safe, ils tiennent trop à leur dangerosité et à leur subversion du monde réel, qui ne sont pas safe.

• L’organisation affinitaire doit chercher, tant qu’il le faudra, le moyen d’abolir les rôles sociaux en son sein. Les hommes et les femmes, compris en tant que rôles sociaux de genre, doivent être critiqués en vue de les abolir ou les subvertir, aucun rôle ne doit revenir aux unes ou aux autres. La révolution, l’attaque, la discussion ou l’écriture ne sont pas des activités sexuées, et l’organisation affinitaire ne fait ni fraternité ni sororité genrée.

• Elle doit permettre, plutôt que de voiler la peur ou laisser les problématiques narcissiques surgir, de les surmonter par des élaborations collectives sans faire société. Connaître réciproquement les peurs (ou les phobies) d’un individu permet d’éviter beaucoup d’erreurs qui peuvent coûter cher à toutes les parties de la libre-association. Cela permet aussi à chacun de réaliser que nous ne sommes pas des surhumains, et que nous ne tendons pas à le devenir, sans pour autant oublier que nous tendons à devenir autre chose que ce que nous sommes : des individus libres et sauvages.


Article publié le 17 Oct 2019 sur Non-fides.fr