Octobre 18, 2021
Par Lundi matin
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I


Dans une célèbre nouvelle, Asimov met en scène un désert sur Mercure. Dans ce désert existe une station spatiale dont l’existence dépend du Sélénium, minerai qui permet son refroidissement et une vie humaine. Deux ingénieurs, Donovan et Powell, habitent seuls la station à des fins scientifiques et sont accompagnés de robots pour leurs missions extérieurs, dont Speedy qui est mandaté pour récupérer le Sélénium des mines à quelques kilomètres de la station. Pourtant, très vite Donovan et Powell réalisent que Speedy n’arrive pas à mener à bien sa mission, pire que ça, il ne cesse de tournoyer autour d’une mine et ce de manière indéfinie. Pourtant les robots obéissent à trois lois simples : 1. ils ne peuvent pas porter atteinte à un humain 2. ils doivent obéir aux humains sauf si cela contredit (1) et doivent se protéger eux-mêmes sauf si cela contrevient à (1). Que se passe-t-il se demande les ingénieurs ? Contraints d’aller à sa recherche ils se rendent compte que Speedy plutôt que d’obéir à l’ordre donné est pris d’un délire expressif, il ne cesse de courir autour du trou noir de la mine, de chanter et de danser. On comprend au fur et à mesure de la lecture que l’ordre des ingénieurs prend Speedy dans un étau de contradictions, dans des situations de doubles contraintes irréalisables. En effet, plus il approche de la mine plus le danger se fait grand pour lui, il est alors contraint d’obéir à la troisième loi, pourtant une fois avoir obéi à la troisième loi, Speedy se voit contraint d’obéir la deuxième loi. Et ainsi de suite, jusqu’à créer un délire. Il en devient incapable de s’orienter, de répondre à quoi que ce soit. Dans le récit d’Asimov il apparaît que cet entre-deux étouffant est un problème de trop grand équilibre entre deux équivalences dont l’obéissance même provoque la non-réalisation. Pour les ingénieurs il faut alors « mettre de l’ordre là dedans ». Pour résoudre la situation, la ramener à la normale il faudra produire une situation d’ordre dont l’importance sera supérieure aux deux autres (en référence à l’axiomatique de base des robots chez Asimov). Il y a un pyramidalisation nécessaire des énoncés dans le « système fermé » de la robotique et ce ici sous peine d’effondrement psychique.

L’école de Palo Alto en psychologie, très influencée par la cybernétique théorisera une telle situation sous le nom de double-bind ou de double-contrainte. Dans le cas de l’école de Palo Alto, dont Bateson est ici le théoricien principal, ces doubles contraintes n’ont pas à avoir la même temporalité ou la même source, elles peuvent être des intériorisations dues aux processus d’apprentissages socio-éducations et/ou antérieurs. Cette théorie a pris une importance considérable pour Bateson car il la place au centre de ce qui serait à l’origine du comportement schizophrénique dont le mutisme, la catatonie ou le délire paranoïaque sont les symptômes. En bref, les coordonnées d’une situation dans laquelle des ordres et informations contradictoires (informations et ordres en cybernétiques ont quasi la même valeur) peuvent provoquer des traumatismes existentiels dont la description clinique nous fait penser directement au robot d’Asimov : « dépourvu de ces capacités, l’être humain est semblable à un système auto gouvernable qui aurait perdu sa régulation et tournoierait en spirale, en des distorsions sans fins …. ». Le problème pour Bateson, mais qui dessine donc déjà une esquisse de solution, est qu’une personne prise dans une telle situation et affectée psychiquement, ne peut « énoncer une proposition métacommunicative », c’est-à-dire une information au-dessus du système d’information à l’oeuvre. Ce qui nous retenons ici est la « sortie de crise » par formulation d’un n+1 énoncé, par un énoncé qui viendrait résoudre ou du moins organiser les deux (ou plus) autres énoncés. Deleuze et Guattari dans l’un de leur ouvrage majeur, l’Anti Oedipe reprendront à leur compte la théorie de la double contrainte pour la retourner et ce notamment dans une critique de la clinique psychanalitique (qui ne fera pas l’objet principal de notre propos ici). Pour Deleuze et Guattari, Oedipe est la production d’un Signifiant qui vient rabattre le désir (en tant que moteur de la vie, du social, de l’activité, du collectif, etc.) sur Oedipe comme schème et énoncé régulateur. Oedipe triangularise les situations de doubles contraintes (ici socio-politique – La Famille – L’État…). Ils iront jusqu’à dire que la double contrainte c’est Oedipe (avec sa clinique paranoïaque et/ou coupable qui le rabat toujours sur le Moi-individuel et les catégories et instances sociopolitique qui le confirme ou sont renforcées par). Au contraire de Bateson, ils font (avec prudence) du Schizophrène celui qui tente de fuir la triangulation :

« Ou bien vaudrait-il mieux traduire, suivant une suggestion d’Henri Gobard, « prise double », comme dans une double clef au catch, pour mieux montrer le traitement auquel on astreint l’inconscient quand on le ligature aux deux bouts, ne lui laissant pas d’autre chance que de répondre Œdipe, de réciter Œdipe, dans la maladie comme dans la santé, dans ses crises comme dans son dénouement, dans sa solution comme dans son problème ; car, de toute façon, le double bind n’est pas le processus schizophrénique, mais bien au contraire Œdipe, en tant qu’il arrête le processus ou le fait tourner dans le vide » [1].

Oedipe, le Signifiant de référence, celui qui créée un triangle, « remet de l’ordre là dedans » rabat le processus créateur sur des énoncés qui enferment, qui nous emmêlent dans des faux problèmes faits de continuités de doubles contraintes. Oedipe est alors partout, il influe le milieu social pour venir intégrer tous les problèmes, les processus créateurs en son sein. Oedipe c’est La Famille, l’État, l’Économie, le Corps, la Santé.

II

La crise actuelle du Coronavirus dans son traitement énonciatif nous plonge dans un bain infini d’injonctions, de disjonctions exclusives (ou bien ou bien) qui ne cessent de circuler à travers toutes les strates sociales, qu’elles soient micro ou macro sociales et subjectives. Et ce d’autant plus dans un champ « militant » de plus en plus divisé et massifié entre deux formes d’énonciations collectives injonctives : entre ceux qui conspuent ceux qui mettraient ne fut-ce qu’en doute certaines mesures, certaines attitudes prises ou l’usage massif du vaccin par exemple, et ceux qui appellent et reprennent des mots d’ordres tels que « La Liberté contre la dictature sanitaire ». La massification est à dessein heuristique, mais fondamentalement nous nous approchons des situations ou les antagonismes se font de plus en plus massifs et binaires. Une telle massification nous pousse dans des situations de double contraintes qui nous disposent à attendre ce fameux méta-énoncé qui viendrait résoudre la crise, nous dépossédant en fait encore plus de nos puissances d’agir collectives. Ce notamment parce qu’à la circulation des mots d’ordres en cours nous n’arrivons (pas encore) à faire vivre des récits conflictuels complexes et entremêlés. Ces injonctions nous le disons viennent de toutes parts et ne sont pas toujours directement linguistiques mais émanent bien d’énonciations collectives mises deux-à-deux ou plutôt dos-à-dos.

Au coin d’une rue la petite remarque, le petit geste autour d’un masque mal placé comme une interpellation normative venue d’ailleurs et qui ne cesse d’être répétée, les énoncés gouvernementaux, aussi absurdes que contradictoires, mais aussi via des sphères non-étatiques, voir qui se pensent antagonistes « mettre son masque c’est se soumettre à l’Etat ». Tout une série d’injonctions diffuses venant de toute part qui ne cesse à chaque fois de se référer à des formes de micro-transcendances abstraites à la manière de minimaximes impératives kantiennes qui viennent absoudre chaque cas dans un « Universel ». Que ce soit la manière dont les relais gouvernementaux ont su rendre autant abstrait qu’impératif le slogan « Protégez vous, protégez les autres » ou celui du « Soyons libres » qui émanent des « Résistances ». Résistances qui dans leur manière de nier la crise comme une marque de contre-pouvoir ne cessent de rejouer les catégories du pouvoir (le Corps sain, les Chiffres…). Si nous aurions pu avoir tendance à croire que de tels mots d’ordre ne viendraient que de ceux qui se font les relais des maximes étatisées d’une responsabilisation individuelle pour « le collectif » (qui pourtant ne cesse de disparaître dans les mises en places progressives d’une société néolibérale) amplifiant le grouillement des petites angoisses et des petits désirs répressifs jusqu’à la voix qui chante trop fort, il n’en est rien. Les morts deviennent des chiffres.

Bien entendu, ces micro-investissement désirant ne peuvent pas être pris comme anecdotiques étant donné qu’ils détiennent le monopole du discours et se matérialisent concrètement comme courroie de l’appareil policier et répressif (de manière légale et infralégale). Mais, ces investissements répressifs et paranoïaques/ou culpabilisant ne se retrouvent pas que du côté de ceux qui relaient des dispositions d’État (ou de ceux qui en incarnent d’autres figures, celle du prêtre-flic jeteur d’anathèmes). Ce serait trop simple et à nouveau une polarisation entre bons et mauvais. Ces injonctions viennent aussi de ceux qui surinvestissent un autre impératif abstrait de « Résistance » aux normes officielles rejouant par là la catégorisation individualisante du pouvoir lui même [2]. Mettre le masque deviendrait le signe absolu de sa propre soumission de la même manière que de mettre en œuvre le B.A Ba des mesures requises en temps de pandémie en tant qu’elles émaneraient de l’État.

« Il faut être plus critique » « se réveiller » « n’obéir qu’à sa propre conscience pour ne pas être un mouton » (mais obéir, donc, toujours obéir…). Injonctions dont le ton, la voix même rejoue la paranoïa du dévoilement (Bas les masques !) d’une Vérité cachée à dévoiler et à mettre sous les yeux des endormis (à ce titre Kairos pour la Belgique, dans sa grande confusion est le média le plus paranoïaque et qui renforce le plus les catégories du pouvoir, celle qui assujettit en individus clos et qui pourtant se dit être la voix de la résistance/liberté)… Le Berger reste parmi les siens et constitue ses troupeaux, il rejoue le paradoxe du législateur-sujet qu’il dénonce pourtant dans les petites manies de ce qu’il nomme lui aussi le troupeau, celui qui n’est pas encore le sien.

« C’est le paradoxe du législateur-sujet, qui remplace le despote signifiant : plus tu obéis aux énoncés de la réalité dominante, plus tu commandes comme sujet d’énonciation dans la réalité mentale, car finalement tu n’obéis qu’à toi-même, c’est à toi que tu obéis ! C’est quand même toi qui commandes, en tant qu’être raisonnable… On a inventé une nouvelle forme d’esclavage, être esclave de soi-même, ou la pure “raison”, le Cogito. Y a-t-il rien de plus passionnel que la raison pure ? Y a-t-il une passion plus froide et plus extrême, plus intéressée, que le Cogito ? » [3]

III

Il nous faut nous arrêter néanmoins un instant pour redonner des raisons à des gestes essentiels mais qui sont repris dans des mouvements et intériorisations paranoïaque [4] qui est l’un des investissements social les plus durs, les plus dangereux en ce qu’il distille la « menace » à l’intérieur de ce qui fabrique le champ social et politique [5]. Nous sommes objectivement dans une crise à laquelle nous avons à répondre. Peut-être même l’une des plus grandes crise de la modernité tardive, qui pourrait être en mesure de bouleverser toutes nos catégories [6]. Il y a bien un virus duquel nous devons nous protéger et à ce titre des actes gouvernementaux [7], individuels et collectifs sont nécessaires et essentiels. Seulement, il me semble que les gestes qui nous auraient permis de faire face collectivement à la pandémie ont été extraits des milieux qui leur donnaient un sens collectif, extraits de nos raisons collectives pour se rabattre sur des raisons intérieures et individuelles, du moins il y a un mouvement d’intériorisation devant une épreuve pourtant collective. Des gouvernements pour qui solidarité et collectivité ne cessent de pouvoir être bradés aux plus offrants se sont emparés d’un mot d’ordre tel que « se protéger pour protéger les autres » agitant par là le spectre d’un rabattement paranoïaque. La menace est partout autour de Moi, dans toutes choses, dans tout individu qui n’est pas Moi. Et de rabattement sur la culpabilité (est-ce que Moi j’ai infecté Lui ? Est-ce qu’Elle m’a infecté Moi ?).

« C’est ma faute, c’est ma faute, jusqu’à ce que le monde entier reprenne ce refrain désolé, jusqu’à ce que tout ce qui est actif dans la vie développe ce même sentiment de culpabilité. Et il n’y a pas d’autres conditions pour la puissance du prêtre : par nature, le prêtre est celui qui se rend maître de ceux qui souffrent Mais le prêtre n’empoisonne pas seulement le troupeau, il l’organise, il le défend. Il invente les moyens qui nous font supporter la douleur multipliée, intériorisée. Il rend vivable la culpabilité qu’il injecte. Il nous fait participer à une apparente activité, à une apparente justice, le service de Dieu ; il nous intéresse à l’association, il éveille en nous “le désir de voir prospérer la communauté”. Notre insolence de domestiques sert d’antidote à notre mauvaise conscience. Mais surtout le ressentiment, en changeant de direction, n’a rien perdu de ses sources de satisfaction, de sa virulence ni de sa haine contre les autres. C’est ma faute, voilà le cri d’amour par lequel, nouvelles sirènes, nous attirons les autres et les détournons de leur chemin. En changeant la direction du ressentiment, les hommes de la mauvaise conscience ont trouvé le moyen de mieux satisfaire la vengeance, de mieux répandre la contagion : Ils sont eux-mêmes prêts à faire expier, ils ont soif de jouer le rôle de bourreaux… » [8]

Dès le début de la pandémie nous n’avons de cesse d’avoir entendu des énoncés tels que « Je l’ai infecté/tué » « Je ne me suis pas assez protégé des autres » alors même que le virus rend obsolète ces agencements individualisants. Des rabattements sur des intériorisations de mécanismes de micro-répression qu’ils soient tournés vers Soi ou vers les Autres. Et ayant amputé ces gestes de la possibilité d’une raison concrètement collective les réactions viennent elles aussi se calquer sur ce qui est présupposé, sur un Moi vide, tout aussi vidé et obsolète par la situation que les significations vides dont elles se réclament (Ma Liberté, Mon Choix) au moment même où le socle de ce qui permettait un État de droit porteur de libertés individuelles au sens égalitaire du terme se faisait d’autant plus attaquer de toutes parts (répression accrue des quartiers populaires, inégalité des accès aux soins, destruction des acquis sociaux comme le droit de grève/retrait, abandon des corps précarisés, des aînés…). Ce mouvement renforce d’autant plus les antagonismes qu’il les massifie et que c’est à ce Signifiant que s’articulent les bipolarisations des camps sous le mode de « plus de mesures/plus de libertés ».

Le négativisme dans l’ordre dirait Canetti : 

« Pour qui est dans ce cas (d’avoir reçu trop d’ordres), c’est une question de vie ou de mort que de se défendre contre de nouveaux ordres. Il essaiera de ne pas les entendre pour n’être pas obligé de les accepter. Obligé de les entendre il ne les comprendra pas. Obligé de les comprendre, il les esquivera de façon frappante en faisant le contraire de ce qu’ils commandent. C’est une réaction maladroite, impuissante, pourrait-on dire, car à sa manière elle reste déterminée par le contenu de l’ordre. » [9]

D’une certaine manière ni l’attente que les gouvernements prennent les bonnes mesures (ou du moins celles qui nous semblaient être réclamées par l’épreuve) ni les revendications autour de « nos libertés » [10] n’ont à être disqualifiés abstraitement [11]. Malheureusement en tant que revendication politique la manière dont nous avons été agi, celle qui nous place continuellement dans des doubles contraintes, provoque en retour un déboussolement, un tournoiement robotique autour d’une série de micro trous noirs, de mots d’ordres qui nous activent sur le mode de la paranoïa et/ou de la culpabilité.Nous manquons dans nos manières de raconter la situation l’indétermination du récit qui nous ferait prendre en compte comment les restaurateurs, les petits commerces, sont repris dans le discours de « sauvons l’économie » par les chantres du néolibéralisme, comment le signifiant vide de résistance s’y engouffre, mais aussi quelles sont les nécessités vitales dans ces propositions qui pourtant viennent se poser en contraste tout aussi vitale de la situation dans laquelle un virus contamine et tue.

IV

Paranoïa et sentiment de culpabilité deviennent les deux formations subjectives de plus en plus opérantes face aux pinces qui nous étranglent dans une série d’énoncés (qu’ils soient implicites ou non – de paroles, communiqués, gestes, postures) qui prennent la forme de micro-maximes impératives abstraites de toute configuration sociale (sois responsable ! Sois libre !). « Ais-je été responsable ? » « suis-je libre ? ». En réponse à ce tournoiement existentiel appauvri, proche d’une figure robotique obéissant à trois lois fondamentales, se produit un énième élément : celui de l’attente d’une énième maxime, d’un énième moment qui opèrerait un salut supérieur par une libération/extraction quant à la situation dans laquelle nous nous trouvons. Moment fantasmé qui nous libèrerait de la crise, du risque mais aussi de nos propres catatonies et des contraintes dans lesquelles nous nous sommes étranglées. Nous sommes en attente de quelque chose qui viendrait d’ailleurs. Le cas belge, dans sa tradition de pouvoir diffus, de compromis et d’une forme de gouvernementalité par absence de décision en est une bonne figuration. Les consignes hebdomadaires des organes de gouvernement renforcent cette attente par une incapacité de produire un temps plus long de l’agir en démultipliant les mots d’ordres (et donc les injonctions contradictoires par réaction, l’un présupposant l’autre). Le mot d’ordre pour Deleuze et Guattari est l’une des formes élémentaires des énoncés linguistiques, celle de l’information comme agencement de commandement : « Le mot d’ordre n’a pas d’origine individuelle et les actes qu’il porte sont issus d’obligations sociales, ils sont déterminés collectivement, même si cette détermination reste le plus souvent implicite ». Par redondances au sein des différentes couches du sociales, la démultiplication d’énoncés informatifs est un ensemble de mots d’ordre. « Quand on nous informe on nous dit ce vous êtes censés croire (…) on ne vous demande pas de croire, on vous demande de vous comporter comme si l’on croyait ».

Comment se comporter comme si l’on y croyait devant des injonctions contradictoires de toute part ? Comment ne pas en venir à espérer un Salut ? Une directive qui vient d’ailleurs et qui résoudrait cet état ?

V

Quelque chose de semblable se passe dans la cristallisation des attentes vis-à-vis du vaccin comme événement supérieur, venu d’ailleurs (ici des industries techno-biocapitalistes), pour résoudre la crise dans laquelle nous nous trouvons. Que nous soyons enclins à nous vacciner ou non, nous en sommes à espérer qu’enfin une bonne partie de la population le soit pour que nous puissions passer à autre chose. Non pas que le vaccin ne soit pas une partie de la réponse, mais il vient configurer psychiquement une attente de libération depuis ailleurs que la situation. Tout se passe comme si une fois le vaccin advenu, nos contradictions seraient résolues tout autant que la crise en elle même. Si tel est notre seul horizon, qu’aurons-nous appris pour toutes les crises à venir si ce n’est une attente renforcée vis-à-vis d’une force providentielle et transcendante (un produit, une technologie, un leader, un parti ) ? En ce sens, la circulation d’énoncés contradictoires nous disposent corporellement et affectivement au sein d’une situation qui nous mobilise.

« La paix et la guerre sont des états ou des mélanges de corps très différents ; mais le décret de mobilisation générale exprime une transformation incorporelle et instantanée des corps. Les corps ont un âge, une maturation, un vieillissement ; mais le majorat, la retraite, telle catégorie d’âge, sont des transformations incorporelles qui s’attribuent immédiatement aux corps, dans telle ou telle société. “Tu n’es plus un enfant…” : cet énoncé concerne une transformation incorporelle, même si elle se dit des corps et s’insère dans leurs actions et passions. La transformation incorporelle se reconnaît à son instantanéité, à son immédiateté, à la simultanéité de l’énoncé qui l’exprime et de l’effet qu’elle produit ; ce pourquoi les mots d’ordre sont strictement datés, heure, minute et seconde, et valent aussitôt que datés. » [12]

Mobilisation dans une situation ordonnée par cette circulation et mobilisation dans l’attente que présuppose sa sortie. C’est en cela que l’on pourrait presque dire de cette mobilisation qu’elle est la version profane du Salut. Si nous insistons sur le caractère eschatologique d’une telle attente c’est que celle-ci a pour effet une dépossession, celle d’une absence de foi dans ce monde-ci comme possibilité de transformations.

La croyance d’une résolution transcendante s’adresse à un monde-autre, celui d’un refus de ce monde-ci à la manière de la damnation de Belzébuth chez Leibniz. Est damné celui qui refuse le Monde, celui qui le hait, qui n’y croit pas [13]. Et ne pas croire en notre monde-ci, n’est-ce pas là l’un des plus grands facteur de déconnexion, de dépossession et donc de pulsion morbide (il ne faut pas croire, mais faire comme-si soit concevoir le monde même comme une métaphore – le début de la terreur existentielle) ? C’est selon nous l’une des caractéristiques fondamentales (et réussite gouvernementale par ailleurs dans cette crise) d’avoir su se faire rejoindre micro-injonction comme machine paranoïaque et perte de la possibilité d’agir hic et nunc si ce n’est par tournoiement autour de ces trous noirs qui se creusent ici et là.

Felix Guattari diagnostiquait cette formation de trous noirs articulés à des machines paranoïaques subjectives et répressives, à une forme de micro-fascisme dont nous pouvons aujourd’hui craindre des segmentarités de plus en plus dures au sein du social. Ces segmentarités, comme nous le soulevions en passant, se durcissent et se logent dans toutes les micro-gestualités, micro-jugements, micro-perceptions qui nous parcourent et sont aujourd’hui renforcées par l’agitation d’une menace externe, voire invisible, qui se logerait au sein même de notre corps social perçu, produit comme corps homogène. Deleuze et Guattari pour évoquer ce durcissement sur le segment-peur/paranoïa propre aux micro-facismes écrivaient :

« Tout est concerné, la façon de percevoir, le genre d’action, la manière[…] de se mouvoir, le mode de vie, le régime sémiotique. L’homme qui rentre, et qui dit : “Est-ce que la soupe est prête ?”, la femme qui répond : “Quelle tête tu fais ! tu es de mauvaise humeur ?” : effet de segments durs qui s’affrontent deux à deux. Plus la segmentarité sera dure, plus elle nous rassure. Voilà ce qu’est la peur, et comment elle nous rabat sur la première ligne. ».

Félix Guattari rappelait à quel point la question du fascisme n’est pas dernière nous mais présente en chacun de nous, dans chacune de nos organisations, dans notre ton, dans notre style. Cela ne fait pour autant pas de chacun de nous un fasciste en tant qu’entité close, mais fait de chacun de nous potentiellement des points de ralliement de possibles sédimentations fascistes du social qui, au gré du devenir de l’Histoire, pourraient prendre la forme, non plus comme un mode d’existence virtuel, mais ce qui soudainement apparaît comme de l’ordre du possible, comme quelque chose dont nous pourrons dire après coup « oui, cela a été rendu possible » parce que son fait même se sera réalisé.

Théophile Gürtin




Source: Lundi.am