Octobre 28, 2021
Par Le Monde Libertaire
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UmanitĂ  Nova, 27 octobre 2021

A l’occasion de leur tournĂ©e europĂ©enne, nous avons accueilli Ă©galement une dĂ©lĂ©gation de Zapatistes au Laboratoire Anarchiste Perla Nera d’Alexandrie (Italie). La possibilitĂ© de parler avec un certain nombre de membres reprĂ©sentant le mouvement zapatiste a Ă©tĂ© pour nous une occasion rĂȘvĂ©e pour mieux comprendre ce qu’est rĂ©ellement cette importante expĂ©rience sociale.

Ces quelques lignes ne peuvent Ă©videmment combler les lacunes de beaucoup de nos camarades sur le sujet, que ce soit par manque d’information, que ce soit parce que les nouvelles sur ce mouvement arrivaient pendant longtemps corrompues par des sources d’information de courants politiques bien Ă©loignĂ©s du nĂŽtre, qui n’avaient certainement pas intĂ©rĂȘt Ă  mettre l’accent sur certains aspects de cette expĂ©rience, pour nous en revanche trĂšs importants et qui peuvent ĂȘtre un stimulant pour avoir envie de creuser davantage.

Cette insuffisance d’information au sein de notre mouvement est sans aucun doute regrettable car, si nous ne saurions dĂ©finir leur vie sociale comme Ă©tant la rĂ©alisation de l’anarchisme, au sens du produit de ses rĂšgles et principes classiques tels qu’ils sont communĂ©ment divulguĂ©s, notamment en Occident, il n’en est pas moins vrai que leur intĂ©ressante organisation sociale met au premier plan l’assemblĂ©e populaire et l’organisation en partant de la base. C’est une expĂ©rience autogestionnaire qui, malgrĂ© ses limites, peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une expĂ©rience pilote intĂ©ressante dont on peut analyser les aspects pratiques et reprendre des idĂ©es.

Il y a abondance d’ouvrages sur l’expĂ©rience zapatiste et je pense qu’il est bon de se documenter sur le sujet et, pour ne citer qu’un exemple parmi les plus intĂ©ressants, lire “Indios sans roi – Conversations avec les zapatistes sur l’autonomie et la rĂ©sistance” d’Orsetta Bellani aux Ă©ditions La Fiaccola. C’est pourquoi nous n’allons rien dire ici de nouveau ou d’incroyable mais Ă©voquer ce que ces personnes nous ont dit. Pour ce qui nous concerne, nous avions lu depuis longtemps sur l’expĂ©rience zapatiste, leur lutte, leur rĂ©alisation d’une sociĂ©tĂ© depuis la base, oĂč l’assemblĂ©e populaire est le seul parcours de vie sociale et oĂč toutes leurs structures organisĂ©es ont pour pivot le temps de l’assemblĂ©e. Cependant leurs Ă©crits et leurs luttes Ă  travers ces lectures, tout en Ă©veillant pas mal notre curiositĂ©, restaient Ă  nos yeux une sorte d’abstraction, renvoyaient Ă  une sociĂ©tĂ© que nous ne pouvions qu’imaginer, c’est pourquoi les rencontrer a Ă©tĂ©, Ă  nos yeux, une occasion unique et extrĂȘmement intĂ©ressante pour un approfondissement.

Les accueillir a Ă©tĂ© comme voyage dans leur monde, mĂȘme si c’était uniquement Ă  travers leurs paroles. Cela ne s’est pas seulement fait au travers des rencontres publiques programmĂ©es mais aussi des quelques journĂ©es de vie en commun, prendre ensemble le petit-dĂ©jeuner, le repas de midi et le dĂźner, Ă©changer des opinions et des regards, comparer nos expĂ©riences respectives a Ă©tĂ© sans aucun doute inoubliable.

Lors des rencontres publiques, les camarades zapatistes ont fait un rĂ©cit trĂšs intĂ©ressant des Ă©vĂ©nements qui ont donnĂ© le jour Ă  la sociĂ©tĂ© qu’ils et elles ont construite.

Leur lutte n’est pas partie de conceptions idĂ©ologiques bien dĂ©finies, mais d’une rĂ©ponse aux conditions de vie misĂ©rables des natifs quasiment rĂ©duits en esclavage, ce qui a provoquĂ© une rĂ©volte populaire, devenue soulĂšvement populaire en 1994. L’organisation sociale dont les zapatistes se sont ensuite dotĂ©s est venue peu Ă  peu, avec des erreurs, des rectifications et des modifications au cours des annĂ©es.

A l’écoute de toutes leurs interventions nous nous sommes rendus compte que pour eux l’urgence est avant tout de souligner que leur projet est constructif, pour donner un exemple quand la maison de leur Caracoles avait Ă©tĂ© dĂ©molie par les hommes [sic] du pouvoir, ils n’ont pas rĂ©pondu par la violence mais en la reconstruisant.

Leur forme de sociĂ©tĂ© est de confier une charge, par un vote en assemblĂ©e, Ă  un certain nombre de promoteurs de la vie sociale, qui rĂ©gissent Ă  tour de rĂŽle les divers problĂšmes : l’instruction, la santĂ©, etc. Ces promoteurs appartiennent aux deux sexes de façon paritaire, il y a autant d’hommes que de femmes.

Pour ĂȘtre Ă©lu, il n’est pas nĂ©cessaire de candidater, on ne fait pas de campagne Ă©lectorale, leur Ă©lection est exclusivement demandĂ©e par l’assemblĂ©e populaire. La personne Ă©lue ne perçoit pas de salaire et on se relaye pour assurer ses tĂąches personnelles.

La plupart Ă©tant dans l’agriculture et l’élevage, ces promoteurs ne peuvent suspendre les travaux agricoles, pour s’occuper des taches disons administratives, donc d’autres zapatistes les remplacent temporairement dans leur travail.

Toutes les propositions de gestion des affaires publiques Ă©manent de l’assemblĂ©e populaire, cette organisation sociale est appelĂ©e “bon gouvernement” en opposition au gouvernement de l’État ou “mauvais gouvernement”.

Cette structure ne s’occupe que d’appliquer les propositions de l’assemblĂ©e. Je tiens Ă  prĂ©ciser cette idĂ©e, toute la gestion sociale est exclusivement le fait de l’assemblĂ©e populaire, les promoteurs, comme les zapatistes les appellent, ont seulement la charge de mettre en Ɠuvre les dĂ©cisions prises par l’assemblĂ©e.

Le fait que cette gestion des affaires publiques soit appelĂ©e “bon gouvernement” ne doit pas nous induire en erreur, le mot “gouvernement”, comme le mot “dĂ©mocratie”, sont employĂ©s dans le sens que les zapatistes leur donnent, nous, nous pouvons aisĂ©ment les remplacer par “autogestion” et “dĂ©mocratie directe”.

Leur organisation n’est pas sectaire mais solidaire et met en pratique l’entraide. Il y a des coins oĂč tout le monde est zapatiste, d’autres oĂč il y a des zapatistes et des non zapatistes et aussi des coins oĂč il y a une seule famille zapatiste, leur organisation garantit toutefois la subsistance Ă  toute personne zapatiste.

Quand, lors de l’assemblĂ©e qui s’est tenue Ă  Alexandrie (Italie), des personnes de l’assistance leur ont demandĂ© quels Ă©taient leurs relations avec les partis de gauche, la dĂ©lĂ©gation a rĂ©pondu clairement qu’il n’y en avait aucune, les zapatistes critiquent les logiques qu’ils appellent partisanes et voient ces partis comme des valets du mauvais gouvernement ! Ils et elles proposent une organisation plus pratique et concrĂšte, l’auto gouvernement.

Aux questions quant Ă  leur rapport aux religions, les membres de la dĂ©lĂ©gation ont expliquĂ© qu’indĂ©pendamment du fait que leur vie, leur tradition, leur passĂ© et leur lien Ă  la terre mĂšre, les met en harmonie avec leur environnement, comme pour les religions prĂ©colombiennes, ceci ne conditionne pas dans le sens religieux leur projet, qui n’est liĂ© Ă  aucun credo religieux, les zapatistes estiment juste de laisser chacun croire ou ne pas croire, Ă  sa convenance. Un certain nombre sont proches de la thĂ©ologie de la libĂ©ration, et tou‱te‱s sont, quoi qu’il en soit, contraires Ă  ce que la religion soit discriminante et dogmatique et ait Ă  faire avec la gestion de la sociĂ©tĂ©.
Dans le groupe que nous avons hĂ©bergĂ© chez nous, au Perla Nera, il y avait aussi un promoteur de santĂ©, qui nous a expliquĂ© leur mĂ©thode de soins qui associe la mĂ©decine naturelle Ă  celle disons officielle, les zapatistes n’ont pas d’école de mĂ©decine, ce qu’ils et elles savent, vient de leurs traditions de soins par les herbes et onguents naturels et leurs connaissances leur viennent des personnels mĂ©decins et infirmiers solidaires, cela ne doit pas nous faire penser Ă  des soins non approfondis, les zapatistes ont des laboratoires d’analyses et des hĂŽpitaux. Au Mexique la santĂ© est payante mais dans leurs hĂŽpitaux tout est gratuit que l’on soit zapatiste ou pas.

Un autre aspect intĂ©ressant de leur sociĂ©tĂ© est l’absence de structure carcĂ©rale, d’appareil rĂ©pressif rĂ©munĂ©rĂ©, gĂ©nĂ©ralement les “punitions” – aprĂšs enquĂȘte- consistent en travaux pour la communautĂ© ou pour la famille Ă  qui ils ou elles ont portĂ© tort. Ce principe Ă©tant acquis, bien entendu les cas sont gĂ©rĂ©s singuliĂšrement et avec une certaine autonomie selon les lieux.

Une chose qui nous a paru Ă©tonnante, positivement, c’est de constater qu’ils et elles n’ont pas la prĂ©tention de porter la vĂ©ritĂ©, se positionnant toujours de façon ouverte et prĂȘte au dĂ©bat. Leur mĂ©thode d’organisation n’est pas le fruit d’une thĂ©orie bien dĂ©finie mais la fusion de leurs traditions et de leur expĂ©rience quotidienne sur le terrain.
Les choses qui ont Ă©tĂ© dites sont vraiment trĂšs nombreuses, toutes trĂšs riches, et ont donnĂ© lieu Ă  des dĂ©bats animĂ©s, et ce, Ă©videmment, sur la base de leurs rĂ©cits, il serait intĂ©ressant d’aller vĂ©rifier sur place, quoi qu’il en soit ces journĂ©es enthousiasmantes et intenses resteront Ă  jamais gravĂ©es dans nos cƓurs.

Art et créativité comme moyens de communication révolutionnaires chez les zapatistes

Le rapport entre le mouvement rĂ©volutionnaire et l’art Ă©tant la caractĂ©ristique premiĂšre du PerlaNera, l’un des dĂ©bats que nous avons organisĂ©s portait prĂ©cisĂ©ment sur cette question.

Nous nous voulions pas simplement comparer nos expĂ©riences quant Ă  l’art comme moyen de communication rĂ©volutionnaire, nous avons aussi voulu essayer de faire quelque chose ensemble qui resterait en souvenir de leur passage, c’est ainsi qu’est nĂ©e l’idĂ©e de rĂ©aliser un tableau collectif, les membres de la dĂ©lĂ©gation ont fait l’esquisse avec leurs figures symboliques et nous y avons ensemble mis la couleur, c’était trĂšs amusant.

Dans l’aprĂšs-midi, au cours du dĂ©bat, les zapatistes nous ont parlĂ© de l’art du murales comme instrument de propagande, de leur forme de thĂ©Ăątre, oĂč on ne se limite pas Ă  la communication thĂ©Ăątrale mais on implique le public dans le spectacle, qui devient ainsi un moment de participation collective, brisant la barriĂšre entre acteurs et public.
Pour la musique, il faut faire tenir un discours à part : en effet aux instruments précolombiens ont été associées les musiques apportées par les européens. Lors de leur visite, cela a élargi la créativité révolutionnaire.

MĂȘme la danse est sans aucun doute sensible aux expĂ©riences europĂ©ennes et Ă©tats-uniennes, mais dans ce cas il y a une tradition populaire forte.

Ce qui a Ă©tĂ© important par-dessus tout pour nous, c’est leur poĂ©sie, leur langage. MĂȘme leurs communiquĂ©s politiques ne sont pas les simples dĂ©clarations auxquelles l’on est habituĂ© en Europe mais, mĂȘlant leur tradition populaire ancestrale, deviennent vĂ©ritablement de la poĂ©sie.

Attention, nous sommes en train de parler d’un art qui a un but bien prĂ©cis, combattre le capitalisme et le mauvais gouvernement qui rĂšgne sur le monde, pour faire la propagande du projet social qui se base sur ce qu’ils appellent le “bon gouvernement” et que nous pourrions dĂ©finir comme autogestion.

Traduction de l’italien : Monica Jornet Groupe Gaston CoutĂ©




Source: Monde-libertaire.fr