Novembre 26, 2019
Par Non Fides
318 visites


D’abord quelques points de repĂšre :

Il faut savoir que le salaire minimum est depuis plusieurs annĂ©es autour de 1.500.000 Tomans ce qui d’aprĂšs le cours d’il y a 2 ans correspondait Ă  405 dollars. Aujourd’hui ce mĂȘme montant ne correspond plus qu’à 125 dollars.

Officiellement le taux d’inflation est plus de 42 %. Vu que la production intĂ©rieure est quasiment Ă  l’arrĂȘt, tous les produits, mĂȘmes de consommation courante sont importĂ©s et donc ils ont un prix mondial. Cette augmentation de tarif semble mĂȘme affecter le peu de denrĂ©es produites sur place.

Avec les sanctions Ă©conomiques il est extrĂȘmement dur de trouver du travail ; les chiffres officiels de l’annĂ©e derniĂšre parlent de 30 % de chĂŽmage des jeunes ce qui est tout Ă  fait invĂ©rifiable et de toute façon le chĂŽmage a explosĂ© depuis l’annĂ©e derniĂšre.

Quelques témoignages

*D’aprĂšs les derniers tĂ©moignages directs, la pauvretĂ© est palpable ; l’écart entre les classes est devenu un gouffre, un fossĂ© illĂ©gitime, inacceptable et intolĂ©rable.

J’ai entendu un rĂ©cit Ă  cet Ă©gard significatif : un Ă©tudiant de l’universitĂ© de TĂ©hĂ©ran raconte que pendant les cours il est assis Ă  cĂŽtĂ© de quelqu’un qui possĂšde une villa et des voitures de luxe tandis que lui, il n’a mĂȘme pas 200.000 tomans ( 15 Dollars) pour payer le loyer de sa petite chambre Ă  TĂ©hĂ©ran.

On voit dans un des tĂ©moignages qu’une vieille dame, de condition modeste vĂȘtue de son tchador et un fichu sur la tĂȘte est en train de condamner les pillages de ces derniers jours dans un Super Market de quartier ; En plein milieu de sa phrase, disant que le vol est contre les prĂ©ceptes de l’Islam et de Mohamed, elle Ă©clate en sanglots en priant Dieu de lui accorder sa clĂ©mence car avoue-t-elle honteusement elle a dĂ©robĂ© un sac de riz ; “ça faisait plus de 2 ans qu’on n’avait pas pu acheter du riz” confesse-elle.

On voit a contrario tous les jours fleurir sur internet des exemples de logements, de vĂȘtements et mĂȘme de produits alimentaires de luxe qu’on n’oserait mĂȘme pas imaginer en Europe.

J’ai mĂȘme vu sur YouTube un rĂŽti de veau entourĂ© de feuilles d’or qu’on coupe en tranches et qu’on sert de cette façon !!

Ça en est devenu indĂ©cent.

Pourquoi le gouvernement iranien a procĂ©dĂ© Ă  cette augmentation du prix de l’essence ?

C’est une question qui semble tout Ă  fait logique car on peut difficilement trouver un timing plus inappropriĂ© pour une augmentation tarifaire qui toucherait a priori une large partie de la population.

En fait la raison derniĂšre de cette dĂ©cision se trouve dans l’impasse Ă  laquelle le gouvernement iranien doit faire face, autrement dit il n’a pas d’autre solution que d’augmenter les taxes et les impĂŽts.

Rouhani avait fait une intervention au Conseil des ministres (11 novembre 2019) parlant de leur dĂ©ficit budgĂ©taire en proclamant qu’il leur manquait plus de 300.000 milliards de tomans. (21.5 Milliards d’Euros). Il prĂ©cise dans le mĂȘme discours que le budget de l’État est de 450.000 milliards de Tomans (34 milliards de dollars) et que les rentrĂ©es pĂ©troliĂšres fournissaient avant cette pĂ©riode 300.000 Milliards, le restant Ă©tait assurĂ© par les impĂŽts et les taxes (150.000 Milliards) ;

Ce calcul simple Ă©tait basĂ© sur une production de 2,5 millions de barils par jour qui normalement rapportait 600.000 milliards de Toman par an (43 milliards de dollars) ; Mais tout ça est tombĂ© Ă  l’eau car aujourd’hui la production est de moins de 300.000 barils par jour. Et d’aprĂšs Rouhani “ça ne leur rapporte pas grand-chose”. D’un autre cĂŽtĂ©, le gouvernement comptait sur une rentrĂ©e fiscale de l’ordre de 150.000 milliards de Tomans. Mais apparemment, vu la baisse d’activitĂ© Ă©norme du pays due aux sanctions, les rentrĂ©es fiscales aussi poseraient des problĂšmes.

La production de pĂ©trole qui avait connu son apogĂ©e dans les annĂ©es 1990 et qui procurait aux dirigeants de la RĂ©publique islamique des revenus pĂ©troliers de plus de 110 milliards de dollars par an (dixit Rouhani le PrĂ©sident, avant-hier) et qui correspondaient Ă  peu prĂšs Ă  6 millions de barils par jour est tombĂ©e aujourd’hui Ă  moins de 300.000 barils, c’est-Ă -dire dans le meilleur des cas 5 milliards de dollars. Je prĂ©cise “dans le meilleur des cas” car manifestement ils ont beaucoup de mal Ă  trouver preneur pour leur pĂ©trole vu les dĂ©tours sans fin des pĂ©troliers Iraniens sur les mers du globe ; En plus, les sanctions les obligent Ă  concĂ©der des rabais considĂ©rables.

Incidemment, en Ă©tudiant ces chiffres qui viennent de diffĂ©rents discours de Rouhani ces derniĂšres semaines, on s’aperçoit qu’avant les derniĂšres sanctions amĂ©ricaines les revenus pĂ©troliers Ă©taient de 43 milliards de dollars et que seulement la moitiĂ© de cette somme Ă©tait versĂ©e au budget du pays. Autrement dit, mĂȘme sous sanction, chaque annĂ©e on avait quelques 20 milliards de dollars qui s’évaporaient dans les circuits opaques du financement de la RĂ©publique islamique.

Depuis les derniĂšres sanctions amĂ©ricaines la RĂ©publique islamique se trouve donc dans une situation de dĂ©ficit budgĂ©taire qui l’oblige Ă  une crĂ©ation de liquiditĂ©s sans contrepartie ; durant les 4 premiers mois de l’annĂ©e (iranien) d’aprĂšs Rouhani ils ont crĂ©Ă© plus de 100 trillions de tomans de monnaie, ce qui correspond Ă  1000 milliards de tomans par jour c’est-Ă -dire l’équivalent de 65 millions de dollars par jour, ce qui a tuĂ© la monnaie nationale.

Pour rĂ©pondre Ă  cette situation de crise budgĂ©taire, ils ont commencĂ© depuis quelques mois Ă  lutter contre la corruption massive, elle-mĂȘme engendrĂ©e par les tactiques de contournement des sanctions qui les obligent Ă  crĂ©er des circuits intermĂ©diaires par dĂ©finition opaques et non-contrĂŽlables ; Le gouvernement a Ă©tĂ© aussi obligĂ© depuis quelques semaines d’entreprendre la chasse Ă  “l’évasion fiscale” qui d’aprĂšs le responsable du budget s’élĂšve Ă  30 Ă  40.000 milliards de Tomans par an et aussi de critiquer les exemptions fiscales dont bĂ©nĂ©ficient les organismes religieux, les fondations et autres entreprise liĂ©es au “Bureau ExĂ©cutif du Commandement de l’Imam”. (Ce “machin” Gouvernemental crĂ©Ă© par L’ayatollah Khomeiny en 1989 Ă©tait au dĂ©part un organisme de charitĂ© qui se trouve aujourd’hui tout en haut de tous les organigrammes des sociĂ©tĂ©s et entreprises iraniennes et contrĂŽle quasiment toute l’économie nationale ; d’aprĂšs les chiffres de Reuters (2013) Il possĂ©dait des biens s’élevant Ă  93 milliards de dollars ; ce qui n’est Ă©videmment que la partie visible de l’iceberg).

Donc une des solutions qu’ils ont trouvĂ© c’est d’attaquer directement les couches moyennes qui possĂ©daient des voitures.

Il est Ă  noter que dans le projet de l’augmentation du prix des carburants ils ont soigneusement Ă©vitĂ© de mettre en colĂšre les camionneurs ; Rien que l’annĂ©e derniĂšre, par trois fois, les camionneurs ont exprimĂ© leur mĂ©contentement et ont dĂ©montrĂ© qu’ils arrivent rĂ©ellement Ă  bloquer le pays.

Donc le gouvernement a exclu le gasoil pour cibler leurs attaques sur les particuliers et ne pas crĂ©er un blocage total du fait de l’entrĂ©e des camionneurs et des autobus 
 dans la danse.. En Iran toutes les voitures particuliĂšres sont quasi-exclusivement des voitures Ă  essence.

Les caractéristiques du mouvement de protestation

Le gouvernement au moment de sa prise de décision a manifestement sous-estimé des catégories entiÚres de population qui utilisent leur voiture particuliÚre à des fins de transport journalier mais aussi de moyens de survie.

Il y a toute une couche de population ouvriĂšre vivant aujourd’hui dans les banlieues des grandes villes. Les loyers Ă  TĂ©hĂ©ran et dans d’autres villes importantes et leur proximitĂ©s Ă©tant extrĂȘmement Ă©levĂ©s et surtout nĂ©cessitant des cautions trĂšs importantes, les ouvriers ont Ă©tĂ© obligĂ©s d’habiter de plus en plus loin par rapport Ă  leur lieu de travail ; ce qui les oblige Ă  faire de grands trajets journaliers. Une partie non nĂ©gligeable de la population ouvriĂšre des petites villes qui ont vu leur usine ou atelier fermer pour des questions de politique industrielle ou qui ont Ă©tĂ© carrĂ©ment licenciĂ©s Ă  cause de l’arrĂȘt des usines ou la baisse d’activitĂ© suite au manque de piĂšces dĂ©tachĂ©es ou des instruments techniques (Ă  cause des sanctions occidentales) se sont empressĂ©s de trouver du travail dans les grandes villes. On voit ainsi apparaĂźtre une sorte d’exode rural ouvrier d’un nouveau type ; les banlieues des grandes villes se transforment avec l’arrivĂ©e massive de cette nouvelle couche de population qui essaie de s’intĂ©grer dans les emplois prĂ©caires des villes modernes ;

J’ai entendu le tĂ©moignage d’un ouvrier se trouvant dans une telle situation : Le gars avait trouvĂ© un travail qui lui assurait 1.600.000 tomans par mois ; avant l’augmentation des prix du carburant il payait 70.000 Tomans par semaine pour son vĂ©hicule ; avec l’augmentation des tarifs il voit plus de la moitiĂ© de son salaire partir dans le transport.

Il y a aussi tous ceux pour qui leur voiture est une source de revenu : tous les gens qui une fois leur boulot rĂ©gulier terminĂ© transportent les voyageurs dans leur voiture personnelle (les chakhsi-s). Nous avons aujourd’hui en Iran, comme dans beaucoup d’autres pays, des couches entiĂšres de la population des villes qui se livrent Ă  cette activitĂ©. L’UbĂ©risation du transport urbain l’a encore renforcĂ© (les Snapp). MĂȘme les fonctionnaires pauvres n’hĂ©sitent pas Ă  faire quelques courses de ce type. Il y a mĂȘme des Ă©tudiants qui se sont cotisĂ©s pour acheter une voiture et qui participent Ă  ce genre d’activitĂ© Ă  tour de rĂŽle.

L’augmentation du prix de l’essence touche donc directement les classes moyennes pauvres et la classe ouvriĂšre des banlieues, mais aussi toutes les couches de la sociĂ©tĂ© car immanquablement ces augmentations vont avoir des consĂ©quences au niveau des autres marchandises de premiĂšre nĂ©cessitĂ© et ça, la majoritĂ© de la population l’a bien compris.

Le point de départ du mouvement de protestation

DĂšs l’annonce du gouvernement, les gens sont sortis dans la rue, avec ou sans voiture ; leurs premiĂšres cibles Ă©taient les stations-service. Ils ont Ă©galement commencĂ© Ă  bloquer les grands axes de la ville.

Il est trĂšs difficile de reconstituer le point de dĂ©part du mouvement mais d’aprĂšs le peu d’informations dont on dispose il semblerait que le mouvement actuel a dĂ©marrĂ© dans les banlieues pauvres des grandes villes et petit Ă  petit s’est propagĂ© dans les centres urbains ; Ceci Ă  travers les grands axes routiers, les autoroutes et les grandes artĂšres qui pĂ©nĂštrent dans les grandes villes. C’est ainsi que la tactique de blocage de ces axes a Ă©tĂ© trĂšs efficace et a pu dans certaines rĂ©gions crĂ©er une coupure de flux considĂ©rable.

D’aprĂšs les donnĂ©es officielles et durant les 5 premiers jours, se sont essentiellement les banques : plus de 300 Ă  TĂ©hĂ©ran, 44 Khorramābād, 63 en Ispahan 
 ont Ă©tĂ© attaquĂ©es et incendiĂ©es 
 Ainsi que les centres “idĂ©ologiques” dĂ©pendant du rĂ©gime notamment les bases de bassidjis, les bureaux et les offices des imams de vendredi CAD ceux qui font la prĂȘche de vendredi et qui sont les reprĂ©sentants direct du Guide 


Quelques mosquĂ©es et Corans aussi ont Ă©tĂ© brĂ»lĂ©s mais tout le monde pense qu’il s’agit de provocations des forces de l’ordre pour pouvoir dĂ©stabiliser le mouvement et faire de la propagande Ă  la tĂ©lĂ©vision officielle.

La rĂ©action du gouvernement :

Mensonge

Face aux Ă©vĂ©nements le gouvernement a prĂ©cipitamment commencĂ© depuis avant-hier Ă  verser une aide (de l’ordre de 50.000 Tomans par personne) sur le compte de 2 millions de ces familles pauvres et a promis de continuer dans la foulĂ©e pour les gens qui sont le plus dans le besoin. Cette somme devrait ĂȘtre ajoutĂ©e au montant d’aides que les gens recevaient depuis le gouvernement d’Ahmadinejad. Mais aujourd’hui avec l’augmentation du cours des devises Ă©trangĂšres cette somme touchĂ©e par les “pauvres” qui Ă©tait de 45000 tomans par personne (au cours actuel c’est quelque chose comme 3 € par mois !!) a perdu deux tiers de sa valeur. Les deux aides se cumulant, on aurait quelque chose comme 100000 tourments (c’est-Ă -dire 6 Ă  7 € par mois)

Aussi le gouvernement a promis de contrĂŽler les prix de façon Ă  empĂȘcher la contagion de l’augmentation des tarifs. Mais personne ne croit Ă  cette promesse.

D’ailleurs le rĂ©gime, dĂšs qu’il a constatĂ© l’impopularitĂ© de cette rĂ©forme, a promis ne rien verser de ces taxes au budget de l’État et de consacrer entiĂšrement cette somme Ă  verser une aide financiĂšre aux “18 millions de familles nĂ©cessiteuses du pays c’est-Ă -dire Ă  plus de 60 millions de personnes” !!!

RĂ©pression

On a remarquĂ© dans la rĂ©pression une sorte de jusqu’au-boutisme :

Le pouvoir n’a pas voulu attendre une progression lente et une montĂ©e des manifestations pour montrer les dents mais, une fois sa chape de plomb mise en place grĂące Ă  la coupure totale de l’Internet, il a utilisĂ© des snipers et visĂ© la tĂȘte et la poitrine des manifestants.

Un mode de rĂ©pression largement utilisĂ© par l’armĂ©e des Gardiens de la RĂ©volution de la RĂ©publique islamique pour rĂ©primer les forces de protestation en Irak durant les derniers mois. La branche d’intervention Ă©trangĂšre des Gardiens de la RĂ©volution qu’on appelle la Force GHODS (JĂ©rusalem) y est extrĂȘmement active et mĂšne la rĂ©pression ; Cette force composĂ©e de plus de 15000 soldats et mercenaires est Ă©galement prĂ©sente en Syrie, au Liban et au YĂ©men. Par ailleurs nous savons qu’ils ont constituĂ© dans ces pays des forces parallĂšles infĂ©odĂ©es de type Hashd’Ol’Shaabi en Irak. Nous constatons que les soulĂšvements dans ces pays prennent des allures nationalistes anti-RĂ©publique islamique flagrantes.

Avant-hier on a eu une premiĂšre manifestation de ce type au YĂ©men.

Au bout de 5 jours de manifestations et de mouvement de contestation on compte plus de 300 morts, des milliers de blessĂ©s et plus de 3000 arrestations. Ceci en comparaison avec la flambĂ©e de protestations d’il y a 2 ans montre la dĂ©termination du rĂ©gime Ă  dĂ©fendre ses positions jusqu’au bout.

Dans les premiers jours de soulĂšvement en Iran, on n’a pas constatĂ© une prĂ©sence massive des forces de l’ordre compte tenu de l’importance et de la dissĂ©mination du mouvement
 et au bout de 5 jours ils semblaient Ă©puisĂ©s et dĂ©passĂ©s. Cette pĂ©nurie relative, les oblige Ă  ĂȘtre constamment mobiles ; nous voyons des patrouilles et des “brigades de voltigeurs” (du type Pasqua) arriver sur un point de coagulation, intervenir trĂšs rapidement, matraquant, tabassant tout le monde et essayant de dĂ©nouer le blocage en procĂ©dant Ă  des arrestations et puis se dĂ©placer vers un autre point de fixation.

Ce mode de rĂ©pression c’est-Ă -dire l’utilisation des snipers pour tuer et blesser les manifestants, associĂ© Ă  une prĂ©sence trĂšs mobile des forces de l’ordre a dĂ©jĂ  dĂ©montrĂ© son efficacitĂ© en Irak.

Parmi les forces de rĂ©pression on a essentiellement remarquĂ© les bassidjis, les policiers, les flics en civil (Équivalent des gens de la BAC – Sans brassard Ă©videmment) trĂšs souvent portant des masques pour ne pas ĂȘtre reconnu. Du moins dans les premiers jours, la prĂ©sence des Gardiens de la RĂ©volution avec leur uniforme n’était pas visible. Ils intervenaient essentiellement en s’habillant comme les autres flics.

En fait, ils sont en train d’annoncer haut et fort qu’ils ne tolĂ©reraient aucune espĂšce d’opposition mĂȘme lĂ©gale et dans le cadre de leur lĂ©galitĂ© spĂ©cifique. D’ailleurs, le lendemain des Ă©vĂ©nements le Parlement iranien a d’abord demandĂ© que la question de l’augmentation du prix de l’essence soit examinĂ©e par le Parlement mais aprĂšs la premiĂšre intervention du Guide, ils ont retirĂ© cette proposition ; toutes les ailes du pouvoir se sont unifiĂ©es pour rĂ©primer le mouvement et l’attribuer aux forces impĂ©rialistes soutenant le fils du dernier Shah ou carrĂ©ment aux Moudjahidines du peuple. D’ailleurs ces deux forces s’entendent de mieux en mieux et essaient de prĂ©senter une alternative acceptable Ă  l’Occident. Elles sont trĂšs fortement engagĂ©es dans des relations diplomatiques avec ces pays et prĂ©parent le retour de l’Iran dans le “Concert des nations”.

Depuis quelques mois, toutes ces forces Ă  l’étranger ce sont unifiĂ©es au sein d’un organisme appelĂ© “Conseil de Gestion de Transition Nationale” qui prĂŽne une transition pacifique et un dĂ©passement sans heurt de la RĂ©publique Islamique. Ils se rĂ©clament de Gandhi et de Mandela et sont “pour la crĂ©ation d’un Moyen Orient sĂ»r et stable”. Dans leur CommuniquĂ© ils annoncent, une fois leur pouvoir Ă©tabli, “la crĂ©ation d’un MarchĂ© Commun du Moyen-Orient composĂ© de la Turquie, des Arabes, d’IsraĂ«l et de l’Iran qui va Ă©tablir les bases rĂ©elles de collaboration rĂ©gionale et l’établissement d’une paix et d’une sĂ©curitĂ© garantissant le commerce et l’industrie dont le Moyen-Orient a besoin”.

*La coupure totale de l’Internet semble ĂȘtre un autre Ă©lĂ©ment au service de la tactique jusqu’au-boutiste de la rĂ©pression. Ils ont pour la premiĂšre fois coupĂ© la totalitĂ© des communications internet du pays en interne et externe au prix de lourdes pertes financiĂšres journaliĂšres. Depuis une dizaine d’annĂ©es on avait entendu parler d’un projet spĂ©cifique de surveillance et contrĂŽle de l’internet sous le vocable de “ l’Internet national”. Apparemment ce projet a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© ; Aujourd’hui c’était l’occasion pour eux de le mettre le projet en pratique et le tester Ă  l’échelle nationale. C’est un coup de force technologique trĂšs important qui montre qu’ils ont renforcĂ© la structure de rĂ©seau de communication interne. Apparemment ils ont rĂ©ussi Ă  crĂ©er ce systĂšme trĂšs sophistiquĂ© permettant de contrĂŽler l’internet comme s’il s’agissait d’un intranet avec possibilitĂ© de fermeture de rĂ©seau sur des sphĂšres particuliers ; Ce qui, aprĂšs coup, leur a apparemment permis de rebrancher de façon sĂ©lective le rĂ©seau permettant ainsi de le faire fonctionner au service des forces de l’ordre mais Ă©galement pour les transactions bancaires et commerciales ; d’ailleurs le rĂ©gime Ă  clairement conditionnĂ© la reprise des connections internet des rĂ©gions Ă  leur stabilitĂ© et leur sĂ©curitĂ©.

Les spécificités du mouvement actuel

Depuis la prise du pouvoir du rĂ©gime islamique en 1979 nous avons Ă©tĂ© tĂ©moin de divers mouvements de protestation. Ces mouvements dans les annĂ©es 80-90 ont Ă©tĂ© essentiellement des mouvements revendicatifs de la part des Ă©tudiants, des enseignants, des femmes, des retraitĂ©s et autres catĂ©gories sociales notamment un trĂšs grand nombre de fois des ouvriers : une organisation de soutien du mouvement ouvrier a comptabilisĂ© plus de 1700 actions et mouvements durant ces annĂ©es.

Toutes ses protestations respectaient en gros le cadre de la lĂ©galitĂ© de la RĂ©publique islamique mĂȘme si celle-ci leur rĂ©pondait par la plus grande des brutalitĂ©s : nous ne comptons plus le nombre de personnes emprisonnĂ©es, torturĂ©es et exĂ©cutĂ©es sous la RĂ©publique islamique.

Le dernier de ses mouvements est en 2009 au moment des Ă©lections de Mahmoud Ahmadinejad. LĂ  aussi le slogan dominant est restĂ© sur le plan politique et pouvait ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un soutien Ă  l’aile rĂ©formatrice du rĂ©gime.

Et puis nous avons eu la flambĂ©e de violence des protestations de dĂ©cembre 2017 / janvier 2018 :

La spĂ©cificitĂ© de ce mouvement Ă©tait ses aspects trĂšs populaires qui ont fait apparaĂźtre sur la carte iranienne des petits villages qu’on ne connaissait mĂȘme pas de nom. Il s’agissait vraiment des rĂ©gions oubliĂ©es et arriĂ©rĂ©es du pays qui ont protestĂ© sous forme d’un embrasement incontrĂŽlable qui dĂ©passait toute forme de revendications et qui a dĂ©montrĂ© un potentiel de destructions insoupçonnĂ© ; les centres des grandes villes n’ont pas suivi le mouvement. Ces rĂ©gions arriĂ©rĂ©es, essentiellement agricoles vivotaient notamment grĂące aux petites subventions de l’État et suite Ă  plusieurs annĂ©es de sĂ©cheresse et de crise de l’eau en Iran se trouvaient dans une situation invivable. Aussi avec les nouveaux dĂ©coupages des rĂ©gions, ces zones se sentaient lĂ©sĂ©es dans l’allocation des ressources de l’Etat.

Le mouvement actuel, Ă  beaucoup d’égards, nous fait remĂ©morer la protestation de l’hiver 2017 :

– Le fait qu’il n’y a pas de revendications spĂ©cifiques, mĂȘme si les protestations ont commencĂ© par une question de tarif des carburants, trĂšs vite Les slogans ont ciblĂ© la totalitĂ© du systĂšme (le Nezam).

– Le mouvement n’as pas peur et n’hĂ©site pas Ă  employer la violence malgrĂ© toutes les conseils, les exhortations et les directives de la bien-pensance libĂ©rale.

– Cette violence n’était plus uniquement dĂ©fensive ; Ă  plusieurs reprises ils n’ont pas hĂ©sitĂ© Ă  attaquer les forces de l’ordre ; il y a eu des militaires abattus par balle et aussi un religieux tuĂ© par arme blanche.

- les gens ont attaquĂ© directement les banques mais aussi les institutions religieuses tout en faisant trĂšs attention de distinguer les centres religieux attachĂ©s au pouvoir et les symboles religieux populaires. D’ailleurs le rĂ©gime Ă  essayer de discrĂ©diter le mouvement en incendiant lui-mĂȘme des mosquĂ©es et en brĂ»lant des Corans ; ils ont fait des reportages entiĂšres sur ces ”mĂ©crĂ©ants” Ă  la radio et la tĂ©lĂ© nationale.

*In Fine le point le plus important : il semblerait que la classe ouvriĂšre en tant que telle ne participe que de façon dispersĂ©e et diluĂ©e dans le peuple. La raison tout d’abord est trĂšs certainement la situation rĂ©elle de l’appareil productif du pays qui notamment du fait des sanctions et de manque d’accessoires ou composants entrant dans le produit final est Ă  l’arrĂȘt ; un grand nombre d’usines et d’établissement se trouvent en situation de fermeture ;

Ce qui a obligĂ© Rouhani de dire trĂšs clairement dans ses disputes contre l’aile conservatrice : “votre obstination dans le refus de nĂ©gociations avec les Occidentaux impose au pays un arrĂȘt total.”

Parmi les usines qui sont toujours plus ou moins en fonctionnement les ouvriers souffrent d’un retard de paiement des salaires de plusieurs mois en mĂȘme temps que le pouvoir d’achat de ce salaire Ă©tait divisĂ© par trois ;

Un grand nombre de PME sont en grĂšve ou dĂšs les premiĂšres agitations au sein de l’établissement, le patron prĂ©fĂšre fermer complĂštement l’usine et mettre les gens dehors ; ce qui fait qu’on ne voit pas une grande participation de la « classe ouvriĂšre Â» Ă  proprement parler dans ce mouvement ; il a mĂȘme Ă©tĂ© entendu dans les analyses de prĂ©tendues forces de gauche qu’il faut “imposer la grĂšve” (!) par le blocage des flux de circulation notamment en direction des Ă©tablissements de production de pĂ©trole et de pĂ©trochimie en gĂ©nĂ©ral.

J’ai mĂȘme lu des tracts qui “invitent” les ouvriers Ă  rejoindre le mouvement de protestations !

Quand, au moment des inondations de l’annĂ©e derniĂšre, dans le Sud du pays (Ă  Ahvaz) la population Ă©tait en colĂšre du fait qu’aucun organisme Ă©tatique n’était venu les secourir, le rĂ©gime qui a pressenti le vent de rĂ©volte a fait entrer dans le pays ses milices irakiennes le Hashd’Ol’Shaabi soit disant pour aider les gens mais en fait pour les intimider et les effrayer.

Depuis plus de deux mois la population irakienne, majoritairement chiite s’est rĂ©voltĂ©e contre la prĂ©sence des Pasdarans et les interventions incessantes du personnel iranien dans les affaires internes du pays.

Les iraniens qui dĂšs la prise du pouvoir en Iran, sentaient de façon confuse et idĂ©ologique les bienfaits de leur prĂ©sence dans la rĂ©gion ont inventĂ© le concept de “l’exportation de la rĂ©volution islamique” ; ce concept leur permettait de continuer la rĂ©volution en terre sainte sous banniĂšre de la lutte anti impĂ©rialiste et des luttes de libĂ©ration nationale. Leur incursion pendant la guerre Iran-Irak en territoire ennemis les a mis en appĂ©tit et le renversement de Saddam Hussein suivi de l’effondrement de l’Etat irakien a crĂ©Ă© un vide gĂ©opolitique que l’armĂ©e des gardiens de la rĂ©volution et le guide suprĂȘme rĂȘvent de combler.

Depuis 2003 donc Ils pĂ©nĂštrent sournoisement les structures politiques et Ă©conomiques en dĂ©pensant des fortunes. La crĂ©ation et le financement de leur milice, la mise en place des candidats infĂ©odĂ©s et des circuits spĂ©cifiques de transactions commerciales pour contourner les sanctions, des contacts juteux signĂ©s par leur intermĂ©diaire 
 une population avec une majoritĂ© chiite, une R I comme modĂšle de l’Etat, tout le corps conceptuel de l’islam militant, un discours anti impĂ©rialiste et anti amĂ©ricain aguerri et prĂȘt Ă  emploi, des ressources financiĂšres illimitĂ©es et dans le viseur l’exploitation des puits irakiens et 5 millions de barils par jour ! Aujourd’hui, Le patron de l’armĂ©e de Ghods, KĂązem Soleymani donne des ordres au premier ministre et c’est lui qui a menĂ© la rĂ©pression de ces derniers mois. Le chef de la police irakienne a plusieurs fois dĂ©clarĂ© que ses hommes ne sont pas autorisĂ©s Ă  tirer sur la foule 
 les exactions sont commises par des milices portant des masques 
 exactement comme ceux qu’on a vu ces jours ci Ă  TĂ©hĂ©ran et les autres villes iraniennes. Les manifestants irakiens qui ont attaquĂ© le consulat iranien, qui brĂ»lent les drapeaux de la R I et les photos du guide connaissent bien leur ennemi.

Ce sont les mĂȘmes fusils d’assaut qui visent les travailleurs irakiens et iraniens. Les Ă©vĂ©nements du Liban, mĂȘme s’ils mettent les mĂȘmes acteurs en scĂšne semblent avoir des ressorts plus “politiques” et en Syrie ce sont les Pasdarans sans dĂ©guisements qui interviennent.

L’Iran qui sous le Shah jouait le rĂŽle de « Gendarme du Golfe Â» semble aujourd’hui mener la rĂ©pression pour son propre compte : La rĂ©pression est devenue rĂ©gionale.

Le Capital est-il en train de nous indiquer la voie ?

H. le 22 novembre 2019.

[Texte repris de DNDF.org. Titre original : « Notes sur l’Iran Â».]




Source: Non-fides.fr