« Que « les choses continuent comme avant » : voilà la catastrophe. Elle ne réside pas dans ce qui va arriver, mais dans ce qui, dans chaque situation, est donné. »

Walter Benjamin

« C’est le négatif qu’il nous incombe encore de faire, le positif nous est déjà donné. »

_ Franz Kafka

En 1681, un auteur anglais nommé Thomas Burnet écrit Telluris Theoria Sacra et donne au mot catastrophe son sens moderne : un bouleversement fatal à une large échelle.

[Photo : Jean-Pierre Sageot]

 Il suppose que la terre, autrefois parfaite et lisse, fut ravagée par une première catastrophe. Nous, humains, vivons sur « une œuvre seconde, la meilleure qui puisse se faire avec des débris. » Débris voués à une nouvelle purification par le feu ravageur qui fera à nouveau de la terre un astre parfait. La notion de catastrophe glisse alors de l’individu (sa catastrophe) à la possibilité « d’une catastrophe », et s’entoure ainsi d’une aura de masse. Deux siècles plus tard, en 1837, Catastrophisme est introduit par l’historien et philosophe anglais William Whewell afin de caractériser les penseurs, qui comme le naturaliste George Cuvier, affirment que l’histoire de la Terre ne s’explique que par des grands changements, ayant affecté de grandes parties de la surface de la terre (que ce soit en politique ou en biologie). Face au catastrophisme de l’histoire naturelle de Cuvier (qui use du mot de révolution comme synonyme de catastrophe), l’autre hypothèse scientifique est celle du géologue Charles Lyell. Dans Principes de Géologie de 1830, celui-ci affirme que toute pensée scientifique désirant comprendre les modifications du passé, doit uniquement se pencher sur les effets lents et les causes longues. Le camp de l’uniformitarisme se dresse ainsi contre celui du catastrophisme. Temps long contre temps court, le changement accouche-t-il des modifications subtiles ou celles-ci ne peuvent-elles avoir lieu qu’en un brutal changement ?

Pour Cuvier, les espèces ne changent pas et périssent avec les catastrophes, tel le mammouth. D’après celui-ci, toute révolution (au sens ici scientifique de bouleversement géo-physique) vient avec une extinction. Dans Discours sur les révolutions de la surface du globe et sur les changements qu’elles ont produits dans le règne animal (1830), Cuvier met en scène un naïf promeneur déambulant à la surface des champs et qui « n’est pas tenté de croire que la nature ait eu aussi ses guerres intestines, et que la surface du globe ait été bouleversée par des révolutions et des catastrophes. » Plus encore : ces immenses révolutions furent soudaines et indépendantes de l’homme. Extinction et catastrophe vont ensemble et c’est le cycle même de la vie terrestre.

Lamarck est un des premiers scientifiques à refuser l’idée d’une fixité des espèces, qui en vérité seraient capables de muter. Afin de contredire Cuvelier, il montre qu’il suffit de trouver des espèces ayant survécu à une catastrophe majeure et de prouver leurs mutations, ce qu’il fait dès 1801. Lamarck met alors en touche Cuvier en prouvant qu’après une catastrophe, des mêmes organismes continuent d’exister sous des formes différentes. À peine le débat entre Lamarck et Cuviers clôt, s’ouvre une nouvelle controverse opposant cette-fois Lamarck à Darwin, pour qui les organismes ne se transforment pas mais s’adaptent ou meurent, cédant la place à d’autres adaptés. Par exemple, si un jour l’abondante nourriture des oiseaux du littoral, située dans les trous des roches et falaises, venaient à manquer et se terrer plus profondément, seuls ceux avec un bec plus affiné seraient capables de survivre. Les oiseaux à bec large et petit disparaissent et cèdent la place à des oiseaux – de la même espèce ou non – mais aux becs plus fin, qui en se reproduisant, donnent les mêmes caractéristiques à leurs descendants.

Darwin est fondamentalement évolutionniste et uniformitariste, rejetant ainsi tout catastrophisme, jugé trop proche d’une forme de diluvianisme scientifique. Les changements évolutifs sont minuscules et sur le très long terme : « ces lentes et progressives transformations nous échappent jusqu’à ce que, dans le cours des âges, la main du temps les ait marquées de son empreinte, et alors nous nous rendons si peu compte des longues périodes géologiques écoulées, que nous nous contentons de dire que les formes vivantes sont aujourd’hui différentes de ce qu’elles étaient autrefois » dit Darwin pour expliquer l’idée de sélection naturelle.

Derrière ce débat dont la restitution intégrale et rigoureuse dépasse l’intérêt silencieux du propos, nous notons que ces questions, comme tension épistémologique, dépassent le débat entre les différents biologistes et se répercutent alors dans notre présent. Ces questions bio-historiques sont devenues politiques avec l’âge industriel, et dans une époque où la fin du monde est un processus actif et non plus une tension culturelle multimillénaire, on se demande à nouveau si l’espèce humaine survivra aux catastrophes ou non. S’ouvre à nouveau le débat entre temps long, temps cours, adaptation, catastrophe, violence, rupture radicale ou transition.

Si l’on regarde les solutions proposées face à la désintégration du monde, on constate que le débat est le même depuis les biologistes du XIXe siècle. D’un côté, des collapsologues nous proposent une catastrophe sans nom dans laquelle chacun est amené à périr dans le feu et la faim, de l’autre des bio-ingénieurs et savants nous proposent une forme de transformation cyborg dans laquelle ceux qui n’auront pas les moyens de payer mourront. D’autres encore, proposent une transition (adaptation) douce par une gestion algorithmique de nos vies, et s’allient avec des mouvements « non-violent » comme Extinction Rébellion. Dans toutes les options, l’arrêt du monde se fait avec sa complicité, comme une sorte de cercle vertueux auquel il est, au fond, impossible de croire.

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En 1987 et à la suite de Tchernobyl, le philosophe et militant anti-nucléaire Gunter Anders donne une interview nommée « La Violence : Oui ou Non » et sous-titrée « une discussion nécessaire ». À cette terrible question, Anders répond par l’affirmatif : quiconque refuse l’extinction et souhaite se rebeller ne peut se passer de la violence. Ecoutons le parler :

« Je suis aujourd’hui arrivé à la conviction qu’on ne peut plus rien atteindre avec la non-violence. La renonciation à l’action n’équivaut pas à une action. […] Nous sommes réellement – personne ne peut le contester – dans une situation qui, juridiquement, peut, non, doit être décrite comme légitime défense. Des millions d’hommes, toutes les vies sur Terre, c’est-à-dire aussi les vies à venir, sont menacés de mort. Pas par des gens qui voudraient directement tuer les êtres humains, mais par des gens qui s’accommodent de ce risque ; et qui ne peuvent penser que factuellement et techniquement […] économiquement et commercialement. Nous sommes donc dans un état qui, d’un point de vue juridique, est un « état d’urgence ». Tous les livres de droit, même ceux du droit canonique, non seulement autorisent la violence mais l’encouragent face à un état d’urgence. […] Il faut rendre cela évident aux yeux de nos contemporains. Il n’est pas possible d’atteindre une résistance efficace par des méthodes aimables, comme celle consistant à offrir des bouquets de Myosotis aux policiers qui ne pourront pas les recevoir parce qu’ils ont leur matraque à la main. Il est tout aussi insuffisant, non, il est absurde de jeuner contre la guerre nucléaire. Cela ne produit un effet que sur le jeuneur, à savoir la faim ; et peut-être la bonne conscience d’avoir « fait » quelque chose. Cela n’intéresse absolument pas Reagan et le lobby nucléaire que nous mangions un sandwich au jambon de plus ou de moins. Ces gestes ne sont en réalité que des « happenings ». Nos actions pseudo-politiques actuelles ressemblent vraiment de façon effrayante à ces pseudo-actions qui sont nées dans les années soixante. Elles aussi, chatoyaient déjà entre apparence et être. Ceux qui faisaient ces happenings croyaient vraiment franchir la frontière et aller plus loin que ce qui n’est que théorique, mais ils restaient pourtant des « actors  » au seul sens de comédiens. Ils faisaient seulement du théâtre, et cela, véritablement, par peur d’agir réellement. En fait, ils ne portaient aucun coup, ils provoquaient seulement un choc. Et même un choc qui devait procurer du plaisir. Le théâtre et la non-violence sont étroitement liés. […] Je tiens pour nécessaire que nous intimidions ceux qui exercent le pouvoir et nous menacent (des millions d’entre nous). Là il ne nous reste rien d’autre à faire que de menacer en retour et de neutraliser ces politiques qui, sans conscience morale, s’accommodent de la catastrophe quand ils ne la préparent pas directement. La simple menace pourrait peut-être déjà, et je l’espère, avoir un effet intimidant. Après tout quelqu’un s’est déjà présenté comme une épée que les « Chrétiens » auraient peut-être eu l’audace de considérer comme « casseur » (Matthieu 10, 34 : « je ne suis pas venu apporter la paix mais l’épée »). »

Les propos d’Anders sont toujours d’une intempestive actualité. Dans cette dissolution mondiale du vivant, la violence n’est plus une option à choisir mais elle est propre à n’importe quel refus de la catastrophe. La fin du monde n’est plus une tension culturelle multimillénaire qui hante nos propos mais un processus actif, en cours. La catastrophe de Lubrizol à Rouen, ville déjà sinistrée par son histoire industrielle, en est la dernière preuve. Pour reprendre la phrase de Benjamin mise en exergue : que les choses continuent comme avant, telle est la catastrophe active. De Fukushima à Lubrizol, les autorités ont toujours tout fait pour que le quotidien se poursuive et qu’on enfouisse et refoule littéralement le désastre, au prix de l’avenir.

Pour interrompre le présent, comme le dit Anders dans son entretien, « il ne faut pas faire naître l’espoir, il faut l’empêcher. Car personne n’agira par espoir. Tout espérant abandonne l’amélioration à une autre instance. »

André Phage.


Article publié le 07 Oct 2019 sur Lundi.am