Octobre 14, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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Qui a appelĂ© Ă  ces manifestations ?

Si ces manifestations sont apparues comme plus ou moins « spontanĂ©es Â» aux yeux de la plupart des mĂ©dias, elles n’en sont pas moins le rĂ©sultat de tout un bouillonnement, en particulier sur les rĂ©seaux sociaux. Parmi ceux qui se sont positionnĂ©s les premiers sur ce terrain, il y a notamment des sites web complotistes dont les plus connus sont RĂ©info-Covid et RĂ©action-19. Ces sites sont suivis par des dizaines de milliers d’internautes qui rĂ©percutent leur contenu et leurs appels sur les rĂ©seaux sociaux, notamment parmi des groupes de Gilets jaunes. Toute la nĂ©buleuse de la complosphĂšre les reprend. Quelques personnalitĂ©s politiques d’extrĂȘme droite se sont immĂ©diatement positionnĂ©es sur ce terrain : Dupont-Aignan, Asselineau, l’ex-dĂ©putĂ©e LREM Martine Wonner et surtout Philippot qui en est devenu la figure de proue. On a ironisĂ© sur les premiĂšres manifestations, quand Philippot ne rĂ©ussissait Ă  pĂ©rorer que devant quelques dizaines de personnes, sans imaginer l’ampleur qu’allait prendre ce mouvement. Les organisations d’extrĂȘme gauche, des groupes de Gilets jaunes et quelques syndicats ne se sont joints au mouvement que tardivement et localement.

Une composition hétérogÚne, différente de celle des Gilets jaunes

La comparaison avec le mouvement des Gilets jaunes a immĂ©diatement Ă©tĂ© mise en avant, en raison de sa spontanĂ©itĂ©, mais aussi parce qu’on a pu retrouver quelques GJ connus dans certaines manifestations, voire Ă  leur initiative. Pourtant, cette comparaison trouve trĂšs vite ses limites. D’une part la composition sociale est trĂšs diffĂ©rente, beaucoup plus hĂ©tĂ©rogĂšne. Alors que les manifestations de GJ mobilisaient en grande majoritĂ© des catĂ©gories populaires parmi lesquelles dominaient les travailleurs isolĂ©s ou employĂ©s par de petites structures, une bonne partie des manifestants anti-passe appartiennent Ă  d’autres catĂ©gories, souvent plus aisĂ©es. Certaines familles auraient leur place dans les « manifs pour tous Â». Le milieu des adeptes des mĂ©decines parallĂšles dites « douces Â» y est fortement prĂ©sent. Un milieu qui n’a aujourd’hui rien de marginal [1] et compte des gourous [2] dans toutes les rĂ©gions et villes du pays. On note aussi la participation de religieux venus parfois en soutane et en scapulaire.

Si des ouvriers et employĂ©s ont participĂ© Ă  ces manifs, ils l’ont fait Ă  titre individuel et aucun cortĂšge important de salariĂ©s ne s’est formĂ©, que ce soit sous une banniĂšre syndicale ou non.

Des soignants et des pompiers ont parfois Ă©tĂ© remarquĂ©s en tĂȘte de manifestation, visibles en raison de leurs blouses ou de leurs uniformes. Mais il ne s’agissait que de trĂšs petits groupes et parfois de soignants exerçant en libĂ©raux. Dans quelques hĂŽpitaux se sont formĂ©s des collectifs opposĂ©s Ă  la vaccination obligatoire et au passe sanitaire, dont des soignants opposĂ©s Ă  la vaccination, comme Ă  Bayonne. Mais on ne peut parler de vĂ©ritable mouvement.

Il est Ă©videmment trĂšs difficile d’établir un pourcentage de ces diverses catĂ©gories, auxquelles se joignent dans certaines rĂ©gions des Ă©lĂ©ments particuliers comme de jeunes « teufeurs Â» hostiles aux contraintes qui leur ont Ă©tĂ© imposĂ©es. La seconde diffĂ©rence avec le mouvement GJ, qui dĂ©coule de cette composition sociale, c’est la trĂšs faible sensibilitĂ© aux questions sociales. DerriĂšre le refus de la taxe carbone, les Gilets jaunes, qui se recrutaient majoritairement parmi des salariĂ©s, retraitĂ©s ou « indĂ©pendants Â» ayant un besoin vital et quotidien de leur voiture, en dehors des centres-villes desservis par les transports en commun, posaient d’emblĂ©e la question du niveau de vie du monde du travail, donc des salaires et retraites. À laquelle s’ajoutaient de fortes aspirations Ă  une dĂ©mocratie « Ă  la base Â», collective, sur les ronds-points et dans des assemblĂ©es.

Quel contenu idĂ©ologique et politique ?

Il est Ă©videmment difficile aussi de savoir ce qui se passe dans les tĂȘtes de dizaines de milliers de manifestants. On ne peut en juger que par des discussions individuelles, des rĂ©actions Ă  des prises de parole, les slogans les plus repris et le contenu des pancartes. Les slogans les plus massivement scandĂ©s ont Ă©tĂ© « Macron, ton passe on n’en veut pas Â», « Macron touche pas Ă  nos enfants Â» et surtout « libertĂ© Â», auxquels il faut ajouter quelques « On est lĂ  Â» des Gilets jaunes. La protection des enfants, contre le danger que reprĂ©senterait leur vaccination, est un thĂšme rĂ©current, non seulement avancĂ© par les antivax mais par une bonne partie des courants complotistes qui mĂȘlent cette menace vaccinale Ă  celle venant des « Ă©lites pĂ©dophiles Â» voire « pĂ©do-satanistes Â». Cette propagande fonctionne bien, car elle touche Ă  l’enfance qui suscite toujours une grande Ă©motion comme le montre le succĂšs des marches blanches en hommage Ă  de jeunes victimes.

Le slogan « libertĂ© Â» est Ă©videmment plus ambigu, puisque chacun peut y mettre ce qu’il veut. Il semble toutefois que nombre de manifestants soient convaincus que la « dictature Â» nous menace, voire que cette dictature rĂ©gnerait dĂ©jĂ . De nombreuses pancartes et slogans en attestent. Mais cette dictature est davantage assimilĂ©e Ă  l’obligation vaccinale ou Ă  celle de prĂ©senter un QR code pour s’installer Ă  une terrasse qu’aux attaques contre les libertĂ©s dĂ©mocratiques dĂ©fendues par le mouvement ouvrier. Hors celles de petits groupes d’extrĂȘme gauche, on n’a pas vu de pancartes ni entendu de slogans concernant par exemple les lois SĂ©curitĂ© globale et SĂ©paratisme.

La prĂ©sence d’innombrables groupes obscurantistes, des sectes anti-vaccins aux ennemis de la 5 G, ne passait pas inaperçue. Les pancartes antisĂ©mites, gĂ©nĂ©ralement allusives, Ă©taient aussi assez nombreuses. On a beaucoup parlĂ© des Ă©toiles jaunes avec l’inscription « non vaccinĂ© Â». Cette comparaison entre la persĂ©cution des Juifs et le sort des personnes non vaccinĂ©es est Ă©videmment stupide et odieuse. Mais elle relĂšve souvent, comme l’utilisation de toutes sortes de symboles nazis pour dĂ©nigrer les vaccins et le passe sanitaire, davantage de l’ignorance et de la croyance dans l’établissement d’une dictature que dans la volontĂ© de banaliser le gĂ©nocide. En revanche, les pancartes portant l’interrogation « Qui ? [3] Â» ou des listes parfois accompagnĂ©es des photos de personnalitĂ©s, comme Rothschild ou Soros, sont trĂšs clairement antisĂ©mites. Les porteurs de ces pancartes ont pu dĂ©filer tranquillement parmi les autres manifestants. Ils n’ont Ă©tĂ© pris Ă  partie que de façon tout Ă  fait exceptionnelle. Cela ne signifie Ă©videmment pas que la masse des manifestants serait antisĂ©mite, mais que ces propos abjects ne les interpellent pas.

Les fascistes eux-mĂȘmes n’étaient pas toujours prĂ©sents sous leurs couleurs et se dissimulaient parfois sous le masque de RĂ©info-Covid ou d’un autre sigle complotiste. Pourtant certains sont appararus de plus en plus ouvertement, par exemple les catholiques intĂ©gristes de Civitas qui arboraient des cƓurs de JĂ©sus sur leur poitrine ou sur des drapeaux tricolores, parfois les royalistes de l’Action française, GĂ©nĂ©ration identitaire ou des groupes rĂ©gionaux comme la Ligue du Midi Ă  Montpellier.

Ces groupes ont pris de l’assurance au fil des semaines aprĂšs avoir constatĂ© que, bien que trĂšs minoritaires numĂ©riquement, ils se trouvaient comme des poissons dans l’eau parmi des manifestants dont non seulement les motivations se limitaient Ă  l’hostilitĂ© au passe sanitaire et souvent Ă  la vaccination, mais dont toute une partie partageait Ă  des degrĂ©s divers des idĂ©es glanĂ©es sur les sites complotistes. L’extrĂȘme droite a en effet toujours fait bon mĂ©nage avec les diverses formes d’obscurantisme.

Dans ces cortĂšges hĂ©tĂ©rogĂšnes, quelles pouvaient ĂȘtre les proportions de primo-manifestants « apolitiques Â» mais tout de mĂȘme trĂšs influencĂ©s par le complotisme Ă  des degrĂ©s divers, de manifestants hostiles au passe sanitaire mais pas aux vaccins ? Ou hostiles « seulement Â» aux vaccins contre le Covid ? C’est Ă©videmment impossible Ă  Ă©tablir. Mais la trĂšs forte influence du complotisme est indĂ©niable. Elle apparaĂźt non seulement dans les textes des pancartes mais dans de trĂšs nombreuses discussions. Quand diffĂ©rents interlocuteurs, dans des manifestations qui se dĂ©roulent dans des villes Ă©loignĂ©es, reprennent systĂ©matiquement, au mot et Ă  la tournure de phrase prĂšs, des Ă©lĂ©ments puisĂ©s sur des sites comme RĂ©info-Covid, et cela plusieurs semaines de suite, on peut considĂ©rer qu’ils sont devenus de vĂ©ritables « complotistes militants Â»â€Š

Un fait est certain : aucune manifestation, au cours de ces deux mois, n’a pris massivement une orientation sociale.

L’intervention de l’extrĂȘme gauche

La participation de l’extrĂȘme gauche et d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale des militants du mouvement ouvrier Ă  ces manifestations a Ă©tĂ© assez faible, et cela pour plusieurs raisons. D’une part la saison estivale, d’autre part les dĂ©saccords sur la politique sanitaire et l’intĂ©rĂȘt de cette participation. Une partie des militants d’extrĂȘme gauche et des syndicalistes, toutes organisations confondues, n’a pas voulu se mĂȘler Ă  des manifestants opposĂ©s Ă  la vaccination et encore moins Ă  l’extrĂȘme droite. Certains mĂȘme Ă©taient favorables Ă  la vaccination obligatoire, voire au passe sanitaire. Parmi ceux qui sont venus pour tĂąter le terrain ou par opposition au passe sanitaire, certains ne sont plus revenus aprĂšs avoir constatĂ© la prĂ©sence d’élĂ©ments d’extrĂȘme droite et antisĂ©mites. Des sympathisants de gauche et d’extrĂȘme gauche ont eu la mĂȘme rĂ©action.

Un certain nombre de militants et de groupes locaux ont nĂ©anmoins tentĂ© d’intervenir en distinguant l’opposition au passe sanitaire de la vaccination. Dans une grande partie des cas, ces interventions n’ont pas Ă©tĂ© vĂ©ritablement prĂ©parĂ©es et organisĂ©es. Des militants sont venus individuellement ou par trĂšs petits groupes, avec ou sans pancarte, avec les journaux de leurs organisations, notamment Lutte ouvriĂšre, et des tracts. Ces tracts et ces pancartes ont Ă©tĂ© diversement accueillis, favorablement par les sympathisants de gauche qui se sentaient un peu perdus dans ces manifestations, avec indiffĂ©rence ou sans rĂ©action particuliĂšre de la masse des manifestants, parfois avec rĂ©serve ou hostilitĂ©. Plus rares ont Ă©tĂ© les tentatives de constituer un « pĂŽle de gauche Â» avec banderoles, drapeaux et sonos, souvent en regroupant diverses organisations comme le NPA, Attac, des groupes libertaires, parfois LFI. Cela a nĂ©anmoins Ă©tĂ© le cas dans des villes comme Montpellier, Valence, Bordeaux, Chartres, Saint-Malo, Avignon. Des prises de parole ont Ă©tĂ© tentĂ©es dans des conditions diverses, aussi bien par LO, par exemple Ă  Dijon, que par le NPA et diverses organisations et regroupements. Dans quelques cas, plus rares encore, l’extrĂȘme gauche a tentĂ© de disputer l’organisation et la direction de la manifestation aux complotistes et Ă  l’extrĂȘme droite, comme Ă  Strasbourg et Chartres.

Dans quelques villes enfin, des groupes d’extrĂȘme gauche et ou autonomes se sont placĂ©s en tĂȘte des manifestations, parfois en faisant le coup de poing avec l’extrĂȘme droite, comme Ă  Tours contre les Identitaires, Ă  Montpellier contre la Ligue du midi ou Ă  Nantes contre le RN [4]. Non seulement ces actions n’ont pas modifiĂ© le caractĂšre des manifestations, mais elles ont gĂ©nĂ©ralement Ă©tĂ© incomprises et dĂ©sapprouvĂ©es par les autres manifestants. Nulle part elles n’ont abouti Ă  l’éviction ou Ă  la marginalisation des fascistes.

Ces interventions ont sans doute permis Ă  l’extrĂȘme gauche d’apparaĂźtre et de rencontrer la sympathie d’une petite minoritĂ© de manifestants « de gauche Â». Mais nulle part elles n’ont rĂ©ussi Ă  attirer un nombre significatif de manifestants, mĂȘme lorsque des syndicats locaux y ont participĂ©. De plus, il faut souligner que bien des groupes d’extrĂȘme gauche se sont contentĂ©s de dĂ©noncer le passe sanitaire sans dĂ©fendre clairement la vaccination, sinon indirectement en revendiquant la levĂ©e des brevets. Quand ils l’ont fait dans des prises de parole, comme Ă  Saint-Malo ou Chartres, ils se sont heurtĂ©s Ă  une hostilitĂ© assez gĂ©nĂ©rale qui a parfois failli tourner Ă  l’affrontement. Nulle part ces groupes ne s’en sont pris aux pancartes complotistes et antisĂ©mites. Autrement dit, l’extrĂȘme droite s’est montrĂ©e, non seulement plus mobilisĂ©e, mais beaucoup plus offensive que l’extrĂȘme gauche.

Cette expĂ©rience a conduit un certain nombre de militants locaux Ă  changer de tactique ou Ă  s’interroger sur leur intervention, comme Ă  Caen, Le Havre, Rouen, Saint-Nazaire, Saint-Malo, OrlĂ©ans, Valence, Avignon, en organisant ou en envisageant d’organiser des manifestations sĂ©parĂ©es, sous des formes diverses : assemblĂ©es-dĂ©bats, point fixes. La position du groupe No pasaran 84 de Valence, qui a participĂ© Ă  toutes les manifestations depuis le 12 juillet en coordination avec le NPA, la CNT et la LDH, est Ă  cet Ă©gard significative : « Ce sont devenues des manifestations avant tout anti-vaccins, anti masques, complotistes, confusionnistes [
] Force est de constater que nous ne pouvons pas nous faire entendre de cette foule d’extrĂ©mistes, royalistes, fondamentalistes religieux. [5] Â» On peut signaler aussi le cas de Saint-Brieuc oĂč une contre-manifestation a Ă©tĂ© organisĂ©e Ă  l’occasion de la venue de Philippot. Mais le dirigeant du parti Les Patriotes a pu pĂ©rorer devant 800 personnes alors que la contre-manifestation n’en a rĂ©uni que 120


Il est peut-ĂȘtre encore un peu tĂŽt pour affirmer que nous ne pouvons, non seulement avoir aucune prise sur ce mouvement, mais mĂȘme ĂȘtre entendus d’une petite fraction de manifestants, car les situations diffĂšrent tout de mĂȘme d’une ville Ă  l’autre.

Mais c’est surtout sur une rentrĂ©e sociale de classe, face aux attaques du gouvernement, que nous devons compter pour faire passer au second plan voire marginaliser cette inquiĂ©tante montĂ©e de l’obscurantisme qui fait le jeu de l’extrĂȘme droite.

Bilan de l’Étincelle Ă  partir des multiples comptes-rendus de camarades du NPA de toutes sensibilitĂ©s ayant assistĂ© ou participĂ© Ă  ces manifestations




Source: Demainlegrandsoir.org