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Aujourd’hui, alors qu’on nous prĂ©dit une nouvelle vague Ă©pidĂ©mique pour la rentrĂ©e [1], les confinements et autres couvre-feux ont distendu les liens sociaux, et la crainte de la contamination nous englue toujours assez largement dans un quotidien Ă©triquĂ© et sans perspectives.

Le premier confinement en France a desservi la « bonne marche Â» de l’économie capitaliste : il a eu des effets nĂ©gatifs sur la production et sur la consommation : il a entraĂźnĂ© des difficultĂ©s d’approvisionnement pour des entreprises et des commerces, des problĂšmes de livraison dans la vente en ligne aux particuliers
 Mais au deuxiĂšme confinement les problĂšmes posĂ©s par le virus ont Ă©tĂ© surtout sectoriels : dans l’industrie, l’agriculture, l’artisanat, on a travaillĂ© presque autant que d’habitude ; dans la culture, les cinĂ©mas et thĂ©Ăątres Ă©taient fermĂ©s, les festivals annulĂ©s, mais les productions tĂ©lĂ© et cinĂ©matographiques sont restĂ©es importantes. En revanche, l’éducation et les activitĂ©s de loisirs ont eu du mal Ă  fonctionner avec les changements incessants de directives gouvernementales ou ministĂ©rielles ; les bars et restaurants ont trĂšs peu Ă©tĂ© ouverts ; et dans des secteurs comme le tourisme et le transport aĂ©rien quasiment rien n’a marchĂ©. La pandĂ©mie a donc causĂ© des pertes Ă©conomiques dans certains secteurs, et pas d’autres (voir l’essor de la vente en ligne et les formidables bĂ©nĂ©fices engrangĂ©s par les GAFAM). La reprise est annoncĂ©e comme devant ĂȘtre assez rapide, finalement, et le CAC 40 est Ă  un niveau jamais atteint.

Le capitalisme et l’État ont Ă©tĂ© renforcĂ©s par la pandĂ©mie

Le capitalisme a la capacitĂ© de rebondir – il ne s’est pas effondrĂ© aprĂšs les guerres mondiales, et il n’est pas certain qu’on ait bientĂŽt une crise du type 2008 : le Covid n’aura peut-ĂȘtre Ă©tĂ© pour le systĂšme qu’un moyen de se rĂ©organiser. On voit partout les pays Ă©conomiquement puissants renforcer leur arsenal sĂ©curitaire : ils se prĂ©parent Ă  des affrontements internes (de mĂȘme que les crises climatiques, en amenant une masse de rĂ©fugiĂ©s, font s’ériger des barriĂšres et des flics contre).

Le Covid n’a pas arrĂȘtĂ© la vague de soulĂšvements mondiale (voir le Chili ou la Colombie) : il l’a seulement freinĂ©e dans les États dits « sociaux Â» qui ont pris en charge leur population. Mais la politique d’aide aux entreprises et de chĂŽmage partiel n’était pas si risquĂ©e pour le pouvoir en France, car il n’est pas prĂšs de rembourser les sommes faramineuses prĂȘtĂ©es par des organismes financiers internationaux tels que le Fonds monĂ©taire international ou la Banque centrale europĂ©enne. On a notĂ© que l’« Ă©quilibre budgĂ©taire Â» exigĂ© des États europĂ©ens par la BCE ne concernait pas la France et, Ă  l’inverse de la GrĂšce naguĂšre, il n’est pas exclu que sa dette soit un jour effacĂ©e.

La critique des institutions capitalistes et patriarcales que sont le travail salariĂ©, l’école et la famille s’est encore rĂ©duite avec la pandĂ©mie. Il ne s’agit plus d’en finir avec le salariat comme on le prĂŽnait dans l’aprĂšs-68, mais de dĂ©fendre les « travailleurs et travailleuses Â», et la rĂ©duction du temps de travail est peu revendiquĂ©e. La hiĂ©rarchie sociale est aujourd’hui largement acceptĂ©e : la « fin des inĂ©galitĂ©s Â» signifie une meilleure intĂ©gration des femmes ou des personnes de « la diversitĂ© Â» dans l’organigramme des entreprises ou de la fonction publique. L’école n’est plus critiquĂ©e pour sa fonction de reproduction sociale et de formatage de la pensĂ©e au service de l’ordre Ă©tabli. Pendant le premier confinement, on a entendu des professeur-e-s qui sont parfois des militant-e-s politiques ou syndicaux parler de « l’absolue nĂ©cessitĂ© Â» d’aller en classe. S’ils ont eu raison de souligner les diffĂ©rences existant entre les enfants selon leur milieu social – par rapport au matĂ©riel informatique mis Ă  leur disposition, Ă  l’accĂšs Ă  internet ou encore Ă  la contribution parentale aux devoirs –, hier aussi l’école Ă©tait la « garderie du Medef Â» et servait Ă  un tri de classe. Enfin, la solidaritĂ© financiĂšre intergĂ©nĂ©rationnelle frĂ©quemment assurĂ©e par la famille de nos jours pour aider ses membres Ă  surmonter la perte d’un emploi ou une maladie va sĂ»rement s’intensifier, faisant oublier que cette mĂȘme famille demeure un pilier du patriarcat.

GrĂące Ă  la pandĂ©mie, le numĂ©rique a progressĂ© partout : Ă©conomie, Ă©ducation, administration, contrĂŽle social, etc. Le Covid a permis de modifier l’organisation du travail grĂące au tĂ©lĂ©travail, aux dĂ©localisations, Ă  la suppression de certains boulots. Les banques ont dĂ©veloppĂ© le paiement sans contact qu’elles recherchent depuis des annĂ©es dans le dessein de supprimer bientĂŽt les espĂšces. Les rĂ©ticences par rapport Ă  la « rĂ©volution numĂ©rique Â» ont Ă©tĂ© balayĂ©es, et il n’y a pas de dĂ©bats sur ses consĂ©quences Ă©cologiques et autres dans tous les rapports sociaux alors qu’elles sont fondamentales : on risque d’aller vers une sociĂ©tĂ© elle-mĂȘme sans contact, avec une flexibilisation accrue des conditions de travail et un repli sur la sphĂšre familiale.

Les mĂ©dias nous prĂ©parent depuis un moment Ă  l’idĂ©e qu’on devra mettre les bouchĂ©es doubles, et que l’avenir ne sera pas rose pour les gĂ©nĂ©rations futures. SitĂŽt que les aides de l’Etat cesseront, le chĂŽmage et la prĂ©caritĂ© augmenteront avec les licenciements liĂ©s aux fermetures d’entreprises ou Ă  leur restructuration, dans le mĂȘme temps oĂč la rĂ©forme de l’assurance-chĂŽmage a durci les conditions d’inscription Ă  PĂŽle emploi. Et on sait que l’isolement dans lequel se trouvent les personnes en situation de chĂŽmage ou de prĂ©caritĂ© rend leurs mobilisations peu Ă©videntes. Enfin, les dĂ©ficits budgĂ©taires de l’Etat et de la SĂ©curitĂ© sociale vont permettre au gouvernement de justifier la non-augmentation des retraites, le non-remboursement accentuĂ© de mĂ©dicaments, la rĂ©forme des retraites, etc.

Des pistes pour le court ou le long terme

Les perspectives de lutte sont difficiles Ă  cerner, avec la pandĂ©mie persistante, et la contestation sera sans doute protĂ©iforme. Les mobilisations interclassistes et rĂ©formistes (pour le climat, contre les lois liberticides ou les violences policiĂšres…) continueront ; il est cependant fort Ă  parier que les prochaines luttes d’ampleur prendront des formes giletsjaunesques, plus « de classe Â» et dans la rue bien davantage que dans les entreprises. La situation qu’ont dĂ©noncĂ©e les gilets jaunes (notamment l’insĂ©curitĂ© Ă©conomique et culturelle liĂ©e Ă  la mondialisation ou la dĂ©vitalisation des zones rurales et des villes moyennes) va en effet empirer, tout comme le dĂ©litement des services publics – particuliĂšrement en matiĂšre de santĂ© : aggravation des dĂ©serts mĂ©dicaux dans les zones rurales, flicage par Doctolib et autres avec notamment le passe sanitaire.

Alors, trois grands axes d’intervention nous paraissent Ă  dĂ©velopper :

‱ DĂ©noncer l’illusion du changement par les urnes

et de la lutte « antifasciste Â»


Depuis des dĂ©cennies, la colĂšre sociale ne trouve d’exutoire que dans un vote de protestation en faveur du Rassemblement national (RN) ou dans un abstentionnisme croissants. Et la gauche comme la droite reprennent la tactique utilisĂ©e par le PrĂ©sident Mitterrand pour se faire rĂ©Ă©lire en 1988 : diaboliser l’extrĂȘme droite tout en adoptant une partie de son discours (terrorisme, immigration et sĂ©curitĂ©). Cette tactique a fonctionnĂ© jusqu’ici, mais de moins en moins bien [2]. Aux derniĂšres rĂ©gionales, le taux d’abstention a Ă©tĂ© plus fort que jamais (deux tiers des votants) et le RN et En marche ! ont Ă©tĂ© les grands perdants.

Il nous faut insister sur le leurre que constituent les Ă©lections. Elles servent souvent surtout soit Ă  « sortir le sortant Â» (voir rĂ©cemment pour Sarkozy ou Hollande), soit Ă  empĂȘcher le « fascisme Â» de s’installer en France. Pourtant, lors du premier confinement, des articles « de gauche Â» les ont vantĂ©es comme un moyen de « rĂ©gĂ©nĂ©rer Â» le systĂšme, en s’appuyant sur l’associatif ou l’écologie – et on sait que les mobilisations au niveau local, contre une usine de mĂ©thanisation ou un parc Ă©olien, peuvent inciter Ă  aller voter.

Le refus croissant des scrutins est pour partie dĂ» au mouvement des gilets jaunes. Celui-ci a fait surgir sur la place publique certaines couches du prolĂ©tariat jusque-lĂ  invisibles, qui revendiquaient plus de dĂ©mocratie et moins de mĂ©pris de classe [3] par le slogan « Macron dĂ©mission Â» ; et il a reposĂ© les questions du recours Ă  la violence et de l’action directe. Son absence de revendications prĂ©cises au dĂ©but [4] entraĂźnait de fait une remise en cause globale de la sociĂ©tĂ©, et son refus d’avoir des leaders a empĂȘchĂ© le pouvoir de nĂ©gocier avec quelque interlocuteur pour neutraliser la colĂšre sociale.

Mais la pandĂ©mie a encore accru le dĂ©goĂ»t du politique dans les classes populaires : elle a illustrĂ© le vide du pouvoir, incapable de rĂ©pondre Ă  la crise sanitaire, mais a aussi dĂ©masquĂ© les contre-pouvoirs, Ă©galement incapables de la rĂ©soudre. Si depuis des dĂ©cennies des rĂ©voltes spontanĂ©es et ponctuelles Ă©clatent toujours en France, il n’y a plus de projet en rupture avec le capitalisme, et cette situation est pour une bonne part Ă  mettre au compte de la social-dĂ©mocratie, qui diffuse la croyance en l’Etat et en son possible rĂŽle protecteur. De nos jours, un front qui va du PS Ă  certains courants libertaires vient au secours de la dĂ©mocratie parlementaire en se cantonnant Ă  un discours politiquement correct sur les trois thĂšmes de l’écologie, du fĂ©minisme et de l’« antifascisme Â». Alors, c’est bien l’utopie qu’il importe de remettre au goĂ»t du jour : l’autonomie ouvriĂšre, l’autogestion qui ont disparu mĂȘme de la presse libertaire. Il est nĂ©cessaire de reparler de la rĂ©volution sans se laisser piĂ©ger par la question de sa finalitĂ© : le « communisme Â» soviĂ©tique a failli, et les anarchistes l’ont dĂ©noncĂ© dĂšs ses dĂ©buts, mais le capitalisme n’est pas la fin de l’Histoire – et le nouveau lĂ©ninisme du type Lordon n’a pas davantage nos faveurs. Par ailleurs, le front « antifa Â» qui s’agitera Ă  l’approche de la prĂ©sidentielle n’aura pas forcĂ©ment son impact antĂ©rieur, parce que le RN est de plus en plus vĂ©cu comme un parti intĂ©grĂ© Ă  l’échiquier institutionnel.

Attention cependant Ă  ne pas nous illusionner sur les abstentions aux rĂ©gionales : elles constituent pour certains un geste politique, mais pour d’autres juste un retrait Ă©goĂŻste sur soi ou sa famille. De plus, ce scrutin n’intĂ©resse guĂšre, Ă  l’inverse de la prĂ©sidentielle. Et si les jeunes ont trĂšs peu votĂ© (20 % pour les 18-24 ans), il est Ă  craindre que le manque de perspectives, la prĂ©caritĂ© voire la pauvretĂ© grandissante que connaĂźt une bonne fraction de la jeunesse se traduise non par une politisation massive, mais par une certaine aigreur de ne pouvoir gagner dans la hiĂ©rarchie sociale une place jugĂ©e mĂ©ritĂ©e grĂące Ă  des Ă©tudes ; ou encore par une colĂšre dirigĂ©e contre les « baby-boomers qui enferment et empĂȘchent de faire la fĂȘte Â». Enfin l’individualisme convient aux gouvernants comme au marchĂ© capitaliste : du moment qu’on consomme, tout va bien, et la « dĂ©mocratie Â» (par exemple aux Etats-Unis) arrive Ă  fonctionner avec d’énormes taux d’abstention.

‱ RĂ©inscrire la lutte des classes et la rĂ©volution sociale dans toutes les mobilisations

Que les mouvements portent sur le travail, l’économie, l’écologie, le fĂ©minisme, le climat, la sĂ©curitĂ© ou les migrant-e-s, nous devrons insister sur une rĂ©alitĂ© : il n’y a pas un bon et un mauvais capitalisme, mais toujours un seul et mĂȘme systĂšme Ă  abattre si on veut changer la marche du monde.

Le prolĂ©tariat demeure l’élĂ©ment central d’un processus rĂ©volutionnaire. Preuve en a encore Ă©tĂ© donnĂ©e, au dĂ©but de la pandĂ©mie, par le refus de considĂ©rer l’absence de masques comme un motif lĂ©gitime de « droit de retrait Â» pour les prolos – ces premiers et premiĂšres de corvĂ©e qui doivent travailler coĂ»te que coĂ»te pour faire fonctionner la sociĂ©tĂ©.

Mais il y a urgence Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  des modes de solidaritĂ© et de rĂ©sistance collective pour combattre l’atomisation de toutes et tous. Il existe actuellement dans la sociĂ©tĂ© française une minoritĂ© de personnes radicalisĂ©es qui font du semi-insurrectionnel, mais cette minoritĂ© est bien plutĂŽt engagĂ©e contre des projets d’amĂ©nagement du territoire, et mĂȘme si ses luttes peuvent aboutir Ă  une victoire (on l’a vu avec Notre-Dame-des-Landes) elles ne suffisent pas Ă  dĂ©truire le capitalisme. Il a aussi vu apparaĂźtre dans le mouvement contre la rĂ©forme des retraites, Ă  Saint-Nazaire, Nantes ou Poitiers, des assemblĂ©es interluttes qui cherchaient Ă  s’autonomiser par rapport aux AG interpros des syndicats. Et c’est parfois la base de ces derniers qui impose un calendrier de manifestations Ă  leurs directions, malgrĂ© leurs rĂ©ticences. De plus, les gilets jaunes ont montrĂ© qu’il Ă©tait possible d’intervenir sur la question sociale en dehors des syndicats et partis. Enfin, en divers lieux, on a constatĂ© une lĂ©gĂšre reprise de la dynamique sociale ces six derniers mois. Par exemple, Ă  Limoges, il y a eu une Manifestive de 2 000 personnes, une trĂšs belle manif fĂ©ministe le 8 mars, une occupation du thĂ©Ăątre assez inventive, un 1er Mai plus important que d’ordinaire
 L’information sur ces luttes, ou encore sur les nombreuses actions contre les antennes-relais de la 5G et autres sabotages, passe malheureusement peu [5] ; il importe donc de les faire connaĂźtre pour favoriser leur interconnexion, et Ă©viter que le refus d’une ferme-usine ou d’un « parc Â» Ă©olien s’exprime seulement par des dĂ©marches « citoyennes Â», le recours aux tribunaux et un arrĂȘtĂ© prĂ©fectoral, car cela ne fait que renforcer la croyance en l’État, donc le maintien du statu quo.

‱ Se battre contre « l’avenir tout-numĂ©rique Â» et ne pas cĂ©der aux charmes d’un militantisme en chambre et en ligne

Les rĂ©seaux sociaux ont peut-ĂȘtre favorisĂ© les « printemps arabes Â» et la mobilisation des gilets jaunes ces derniĂšres annĂ©es, mais mĂ©fions-nous de ce prĂ©tendu « nouvel outil Â» de la contestation sociale : c’est en occupant les places ou les ronds-points – donc en menant une action collective dans l’espace public – qu’on Ă©tablit un rapport de forces contre le pouvoir. Si Internet a eu son utilitĂ© pendant le confinement parce qu’on n’avait pas d’autre moyen de discuter, rien ne vaut une vĂ©ritable rĂ©union pour partager des expĂ©riences, rĂ©flĂ©chir ensemble et se coordonner.

En conclusion, nous allons sans doute entrer dans une pĂ©riode oĂč la lutte des classes sera plus Ăąpre dans de nombreux pays – les autoritĂ©s rĂ©pondant par une violence accrue aux manifestations voire aux Ă©meutes. Il s’agit de nous y prĂ©parer.

Introduction et synthÚse du débat faites par Vanina




Source: Oclibertaire.lautre.net