Septembre 6, 2021
Par Lundi matin
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Quelle critique de la pornographie est encore possible ? On parle ici d’une critique honnĂȘte, instruite, qui ne s’attache pas qu’aux pires segments de l’industrie – ceux qui ont partie liĂ©e avec le trafic d’ĂȘtres humains et l’abus de faiblesse – pour juger « la pornographie Â» dans son ensemble. Qui ne mobilise pas par principe des hypothĂšses mĂ©taphysiques quant au caractĂšre inviolable et sacrĂ© du corps humain pour jeter l’anathĂšme sur l’industrie qui l’exploite, qui le rĂ©ifie. On ne prĂ©tendra pas couvrir le champ pornographique le temps d’un article : mais tirer quelques leçons des critiques constituĂ©es, de leurs angles morts, de la langue qu’elles parlent. L’article entend articuler quatre thĂšses :

I. Il n’existe plus, dans le champ intellectuel français tenu pour lĂ©gitime, de critique « totale Â» de la pornographie.

II. Il existe en revanche, dans ce mĂȘme champ, un certain nombre de critiques partielles qui se plaisent Ă  commenter la pluralitĂ© et l’équivocitĂ© des images pornographiques ; et qui, de ce fait, revendiquent pour elles seules le statut de critiques instruites de la pornographie.

III. Ces critiques partielles fonctionnent objectivement comme un Ă©lĂ©ment de publicitĂ© du marchĂ© pornographique. Leurs divergences leur permettent de s’adapter aux fluctuations de la vie morale des spectateurs.

IV. Une critique « totale Â», dont le sens reste Ă  dĂ©finir, est la seule Ă  mĂȘme d’expliquer les limites de ces approches partielles â€“ et de reconnaĂźtre leur fonction idĂ©ologique, sans que cela relĂšve d’un procĂšs d’intention.

Une critique de la pornographie doit ĂȘtre totale ou partielle. Totale : elle consiste alors Ă  refuser l’idĂ©e selon laquelle le marchĂ© de la pornographie ne produirait aucun effet social ; et Ă  plus forte raison l’idĂ©e d’une Ă©mancipation par la production ou la consommation pornographiques. On trouve essentiellement cette forme de critique, en France, du cĂŽtĂ© de la droite traditionnaliste (parti chrĂ©tien-dĂ©mocrate et revues affiliĂ©es) voire de l’extrĂȘme-droite (mĂȘme si une partie des frontistes est acquise Ă  la cause d’une pornographie blanche). La critique partielle, au contraire, vise Ă  tracer les contours d’une « bonne pornographie Â» en fonction de deux grandes espĂšces de critĂšres. Cette approche, qui pour aller vite est celle des intellectuels de gauche, s’attache soit aux conditions de production des images pornographiques, soit au contenu mĂȘme de ces images. Si tout le monde, dans ce milieu, s’entend Ă  peu prĂšs pour rĂ©clamer une pornographie « consentie Â» de part en part, plus « Ă©quitable Â» et donc « durable [1] Â», la critique de contenu, quant Ă  elle, divise. Certains veulent rĂ©duire la figuration exclusive de l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ©, comme la glorification de la domination patriarcale ou raciste (MaĂŻa Mazaurette, Sam Bourcier [2]), quand d’autres refusent toute limitation a priori du champ de l’acceptable, en tablant sur l’autonomie des spectateurs et l’ambiguĂŻtĂ© de toute figuration de la domination (AgnĂšs Giard, Florian Vörös [3]).

Cette mĂ©sentente cache un accord de fond : aucune critique digne de ce nom ne peut mettre toute la pornographie dans le mĂȘme sac. Seuls des ignorants ou des chefs de parti peuvent opĂ©rer ce tour de force. Feona Attwood, qui est une des cheffes de file des porn studies au Royaume-Uni, reproduit un « bingo du mauvais journalisme sexuel Â» (bad sex media bingo) qui retranscrit un tel sentiment d’évidence. Sous couvert d’humour, et dans une forme d’entre-soi militant, le visuel contient une forte charge normative. L’affirmation « toute pornographie est mauvaise Â»est jugĂ©e aussi pauvre que son contraire, « toute pornographie est bonne Â» ; et elles sont mises sur le mĂȘme plan que des jugements qui manifestent une comprĂ©hension restrictive de la sexualitĂ© (« le sexe, c’est un pĂ©nis dans un vagin Â») ou des rapports sociaux de sexe (« les filles sont des victimes, les garçons des prĂ©dateurs [4] Â»).




Les deux formes de critique ne jouissent pas d’une rĂ©putation similaire. La critique partielle a meilleure presse, du fait de sa forme, sinon toujours acadĂ©mique, du moins structurĂ©e et argumentĂ©e ; mais aussi du fait mĂȘme de la pluralitĂ© mĂȘme de ses tendances, qui passe toujours pour ĂȘtre un indice de bonne santĂ© dĂ©mocratique. La critique totale, quant Ă  elle, est confisquĂ©e par des factions conservatrices qui ne peuvent produire, au mieux, que des brĂ»lots Ă  destination de leur lectorat. Cette situation, trĂšs française, n’a pourtant rien d’une nĂ©cessitĂ© ; et l’on sait qu’il existe bien un fĂ©minisme abolitionniste, quoiqu’il soit moins reprĂ©sentĂ© chez nous qu’en AmĂ©rique du Nord (notamment avec Gail Dines ou Sheila Jeffreys [5]). Cette asymĂ©trie soulĂšve au moins deux interrogations : qu’est-ce qui explique la faiblesse du courant abolitionniste en France ? et en quoi peut consister une authentique critique totale de la pornographie, qui ne soit pas un combat d’arriĂšre-garde ?

Il faudrait Ă©carter, d’abord, un malentendu principiel. Une critique totale ne signifie pas qu’on prĂ©tende discuter de la pornographie « en soi Â», prise absolument, c’est-Ă -dire d’une « essence Â» de la pornographie qui circonscrirait par exemple toutes les reprĂ©sentations de la nuditĂ© ou d’actes sexuels. Ruwen Ogien a suffisamment disqualifiĂ© cet effort de dĂ©finition analytique de la pornographie, tour Ă  tour trop large ou trop Ă©troite, et toujours relative au degrĂ© d’encanaillement d’un individu singulier [6]. L’interminable distinction de l’érotisme et de la pornographie, pour raffinĂ©e qu’elle soit, est un de ces chemins qui ne mĂšnent nulle part – sinon Ă  la promotion de ses propres normes du bon goĂ»t. Michela Marzano ne parvient pas davantage Ă  produire un concept opĂ©ratoire de la pornographie contemporaine, dans la mesure oĂč elle ignore toute l’imagerie fĂ©ministe ou queer qui prĂ©tend bousculer les schĂ©mas tout faits solidaires de la domination sexuelle [7].

ProcĂ©der Ă  une critique « totale Â» signifie plutĂŽt : refuser d’étudier abstraitement le contenu de l’image pornographique, ou la conformitĂ© de sa production Ă  des critĂšres assez vaporeux de justice sociale. Critique totale s’entend alors comme critique concrĂšte, qui cherche Ă  articuler la production, la consommation pornographiques Ă  leur commentaire thĂ©orique, mĂ©diatique, et politique – tout en les replaçant dans leur situation historique propre. En d’autres termes, les images pornographiques cessent d’ĂȘtre Ă©quivoques dĂšs lors qu’on les rapporte Ă  l’ensemble Ă©conomique, technique, politique et culturel duquel elles Ă©mergent. Il ne saurait donc ĂȘtre question de traiter ces images isolĂ©ment, « pour elles-mĂȘmes Â» (si tant est qu’une telle expression ait un sens : une image ne se commente pas toute seule). Une telle approche dĂ©gagerait sans peine des invariants dans « la figuration humaine de la sexualitĂ© Â» – mais elle obscurcirait par lĂ  mĂȘme son objet d’étude, en projetant l’impensĂ© du chercheur sur des Ă©poques et des lieux animĂ©s par des logiques trĂšs distinctes.

Quelques Ă©lĂ©ments pour une critique concrĂšte, donc. L’essor du cinĂ©ma pornographique en France a lieu dans les annĂ©es 1970. La signification qu’on lui prĂȘte habituellement est qu’il est une victoire de la sociĂ©tĂ© civile contre un État puritain et tĂȘtu : la classe politique ne se serait inclinĂ©e que contrainte et forcĂ©e. Les tergiversations de ValĂ©ry Giscard d’Estaing, qui avait fait de la levĂ©e de la censure une promesse de campagne mais accouche de la loi X en 1976, constitueraient la meilleure manifestation de cette hypocrisie. Pourtant, une analyse plus serrĂ©e du moment giscardien invite Ă  plus de mesure. La loi de 1976 introduit le classement X, qui stigmatise et taxe lourdement la production pornographique. Certes, elle cĂšde Ă  ceux qui pestent contre la nouvelle libĂ©ralitĂ© : des fĂ©ministes radicales, des croyants, et une fraction de professionnels du cinĂ©ma « traditionnel Â». Elle exclut la pornographie des centres-villes. Mais elle prĂ©serve trĂšs habilement l’éthos libĂ©ral de Giscard : la loi n’indique aucun critĂšre pour dĂ©limiter le champ de la pornographie, et laisse Ă  l’exĂ©cutif la possibilitĂ© de dĂ©savouer les prĂ©conisations du CNC, qui porte sur lui toute la responsabilitĂ© juridique et intellectuelle de la censure.

L’autorisation progressive de la pornographie s’avĂšrerait politiquement fructueuse. La nomination, en 1981, de Pierre Desgraupes Ă  la prĂ©sidence d’Antenne 2 corrobore cette hypothĂšse. Le service public propulse « Sexy Folies Â» Ă  une heure de grande Ă©coute, en 1986-1987. Des camĂ©ras cachĂ©es, des jeux Ă©rotiques, des confessions sexuelles de stars : tout cela est bien sage en regard du porno mensuel que propose Canal+ depuis 1985, mais l’essentiel n’est pas lĂ . La thĂ©matique et l’imagerie sexuelles sont non seulement normalisĂ©es, mais servies en gage de bonne conduite : de modernitĂ©, de jeunesse, de dĂ©contraction. TF1 le comprend trĂšs bien, et dĂ©bauchera la productrice de l’émission peu de temps aprĂšs.

L’essor du cinĂ©ma pornographique et de ses dĂ©rivĂ©s ludiques peut alors ĂȘtre plus justement ramenĂ© Ă  ses causes Ă©conomiques et stratĂ©giques. Car ces remarques, pour brĂšves qu’elles soient, n’indiquent pas qu’une tendance isolĂ©e. Le lĂ©gislateur, aprĂšs Giscard, ne souhaite plus encadrer ni la consommation, ni la production de pornographie. L’interdiction aux mineurs est la seule trace d’une politique de santĂ© publique en la matiĂšre (si l’on excepte les interdictions propres Ă  la pornographie tĂ©lĂ©visĂ©e, que l’évolution des techniques a de toute façon rendu caduques). Il est commode de balayer la question en affirmant que l’État subit, depuis lors, le marchĂ© de la pornographie. Il serait plus juste de dire qu’il le tolĂšre, et que ce n’est pas complĂštement contre son grĂ© qu’il renonce Ă  l’entraver.

L’hypothĂšse est lourde d’implications : au nom de quoi peut-elle ĂȘtre soutenue ? Le travail sociologique qu’a effectuĂ© Michel Clouscard, dans les annĂ©es 1970-2000, nous livre quelques-unes des clĂ©s de ce qui s’avĂšre une stratĂ©gie dĂ©cisive, un tournant dans l’histoire du capitalisme occidental. L’idĂ©e n’est pas d’offrir Ă  ces thĂšses, ici, le dĂ©veloppement qu’elles mĂ©riteraient ; mais plutĂŽt d’indiquer quelques Ă©lĂ©ments qui permettent de comprendre la spĂ©cificitĂ© du marchĂ© pornographique contemporain– notamment par rapport aux figurations antĂ©rieures du sexe et de la nuditĂ© –, et, par lĂ , de fixer sa signification [8].

PremiĂšrement. – La marchandisation de la sexualitĂ© n’est pas d’abord une dĂ©cision individuelle ou collective, mais un impĂ©ratif anonyme et inconscient. Elle vient compenser la saturation des marchĂ©s traditionnels Ă  la fin des Trente Glorieuses. Le capital doit se valoriser ailleurs, et pour cela il doit abattre les barriĂšres morales et institutionnelles qui dĂ©limitent encore des sphĂšres non marchandes : question de survie (surtout lorsque la solution fasciste-expansionniste est provisoirement bloquĂ©e). Michel Houellebecq ne dit pas autre chose quand il dĂ©crit, dans Plateforme, la genĂšse du tourisme prostitutionnel institutionnalisĂ©. Alors, bien sĂ»r, pour Giscard comme pour les autres, mieux vaut donner l’impression de conduire ce qui ne peut pas ĂȘtre Ă©vitĂ©.

DeuxiĂšmement. – Cette nouvelle libĂ©ralitĂ© est une forme de clientĂ©lisme. La pornographie en libre accĂšs, n’est-ce pas la meilleure enseigne du capitalisme nouvelle mode ? celui qui en a fini avec l’austĂ©ritĂ© morale, la promotion de l’effort, la production continue d’un prolĂ©tariat rĂ©duit aux seuls besoins du ventre ? Cette publicitĂ© touche d’abord une jeunesse traditionnellement peu acquise Ă  la cause du capital, mais qui tient tout particuliĂšrement Ă  balayer une morale sexuelle que plus rien ne justifie. Mais elle gagne peu Ă  peu toutes les tranches d’ñge, puisqu’en apparence tout le monde peut prendre part au grand festin de la consommation (et notamment de la consommation sexuelle).

TroisiĂšmement. – Cette nouvelle permissivitĂ© sexuelle, moins conquise qu’octroyĂ©e d’en haut, permet d’en finir avec la conscience ouvriĂšre constituĂ©e, et de noyauter les luttes fĂ©ministes. La promotion exclusive de la « libertĂ© de jouir Â» ne se fait pas seulement en lieu et place de luttes que certains jugent plus dĂ©cisives, comme l’abolition du salariat ou l’égalitĂ© rĂ©elle des sexes. Elle ringardise ces luttes en proposant une version idĂ©alisĂ©e du rapport salarial et des rapports hommes-femmes, dans lesquels chacun peut librement dĂ©cider, et en toute innocence, dans quoi il engage son corps ou sa force de travail. Le lieu commun des enquĂȘtes sur la production pornographique aujourd’hui, de Robin d’Angelo Ă  Mathieu Trachman, est celui-ci : il y a, parmi les acteurs, des hommes et des femmes qui aiment ce qu’ils font et qui en sont fiers – y compris dans la pornographie amateur, supposĂ©ment plus dĂ©sĂ©quilibrĂ©e, et sur les tournages les plus conflictuels [9]. ElĂ©ment dĂ©cisif ! qui disqualifie, semble-t-il, l’analyse misĂ©rabiliste propre Ă  un certain fĂ©minisme radical, et au marxisme orthodoxe. Mais ce serait trop vite conclure : le tĂ©moignage est une chose, l’interprĂ©tation qu’on en livre en est une autre. Prisonniers de la trĂšs libĂ©rale psychologie des facultĂ©s, et manifestement inquiets de verser malgrĂ© eux dans le mansplaining, d’Angelo et Trachman se pressent de louer la spontanĂ©itĂ© dĂ©sirante de leurs enquĂȘtĂ©s. La seule maniĂšre pour eux de rendre compte de ces discours enthousiastes – ou au moins ambigus – est de reconduire le dogme « Mon corps, mon choix Â» sans chercher Ă  le tenir Ă  distance. Ni se demander s’il sert toujours la mĂȘme cause depuis son origine.

Personne, Ă  l’évidence, ne peut « mieux savoir Â» que les acteurs ou les actrices ce qu’ils ont dans la tĂȘte. Mais ce rĂ©flexe de prudence, salvateur, n’implique pas pour autant qu’on renonce Ă  tracer ce qui rend, pour un individu comme pour une sociĂ©tĂ©, certaines choses dĂ©sirables, et les dote de valeur. Certes, la sexualitĂ© est aujourd’hui considĂ©rĂ©e comme le lieu par excellence oĂč s’exprime la libertĂ© individuelle. Certes, la passion pour la pornographie est aujourd’hui dĂ©fendue comme un droit inaliĂ©nable, en mĂȘme temps que l’indice d’une vitalitĂ© dĂ©bordante et d’une dĂ©contraction bienvenue. Mais tout cela n’indique pas une essence dĂ©sirante Ă©ternelle – que la sociĂ©tĂ© civile, finalement libĂ©rĂ©e du joug de l’État, de l’Église et du patriarcat hĂ©tĂ©rosexuel, aurait fini par dĂ©couvrir. S’il est vrai que les contenus du dĂ©sir ont une histoire, alors ils indiquent plutĂŽt, en l’état, qu’une transformation rapide du psychisme occidental a abouti. Le dĂ©sir de pornographie, l’éthos libertin (sans qu’il soit question de juger ici de son niveau d’exigence) sont devenus un fait social massif, indispensable Ă  la prolongation, sous perfusion, d’un mode de production minĂ© par ses contradictions. C’est le propre du capitalisme sensualiste que nous connaissons : en rĂ©gime dĂ©mocratique, pas de renouvellement du capitalisme sans dĂ©sir, infiniment renouvelĂ©, du rĂšgne du capital.

Deux grandes objections, au moins, peuvent ĂȘtre faites Ă  une telle critique. La premiĂšre consiste Ă  rappeler que le sens de chaque image ne peut dĂ©pendre que du vĂ©cu du spectateur – et non d’un ensemble de faits sociaux qu’on peut trĂšs bien ne pas connaĂźtre, ou qui ne dĂ©terminent rien si Ă©troitement. Ce Ă  quoi l’on peut rĂ©pondre : 1° que c’est une objection difficile Ă  tenir dans le cadre d’une critique partielle de la pornographie, puisqu’elle lĂ©gitime n’importe quel type de contenu pornographique, n’importe quelles conditions de production. 2° que c’est tenir en haute estime la volontĂ© individuelle ou collective, qui serait essentiellement autonome, et Ă  la rigueur aliĂ©nĂ©e Ă  la marge seulement par les impĂ©ratifs de valorisation du capital. Une telle conception, que chacun a le droit de dĂ©fendre bien Ă©videmment, n’en reste pas moins en-deçà de la critique que menait Marx dans Le Capital : c’est la logique d’accroissement de la valeur, toujours aux prises avec un donnĂ© historique et culturel, qui fixe la nature des biens Ă  produire – et donc des idĂ©aux Ă  chĂ©rir [10].

La deuxiĂšme objection consisterait Ă  admettre que si la pornographie a, par le passĂ©, rempli une telle fonction, cela n’épuise pas sa signification prĂ©sente. Mais la pornographie a-t-elle vraiment cessĂ© d’ĂȘtre la bĂ©quille du capital ? d’ĂȘtre un secteur propre Ă  produire une plus-value consĂ©quente, Ă  la fois en lui-mĂȘme, et par sa capacitĂ© de moderniser et de connecter entre eux d’autres marchĂ©s – tourisme, textile, hifi, gadget, etc. ? La propagande libĂ©rale qui justifie la casse systĂ©matique de toutes les conquĂȘtes sociales se passerait-elle facilement d’une imagerie si didactique, si propre Ă  valoriser la spontanĂ©itĂ© dĂ©sirante, l’harmonie prĂ©Ă©tablie Ă  l’Ɠuvre dans le marchĂ© du dĂ©sir ?

VoilĂ  les grandes lignes d’une critique « totale Â» de la pornographie. Elle n’affirme rien, comme on le voit, qui serait « Ă©ternellement vrai Â». Elle n’exclut donc pas qu’à l’avenir, dans d’autres circonstances sociales et techniques, la pornographie puisse ĂȘtre authentiquement Ă©mancipatrice. La philosophie n’a pas coutume de jouer aux devinettes. Mais une telle approche ne peut que renvoyer les critiques « partielles Â» de la pornographie Ă  leur rĂŽle historique. Traitant l’imagerie sexuelle isolĂ©ment, elles ne cessent de s’étonner qu’on puisse trouver Ă  redire Ă  son libre commerce. Elles occupent en fait, en France, la position laissĂ©e vide par le retrait du lĂ©gislateur depuis Giscard : un rĂŽle de prescripteur, nĂ©cessaire pour normaliser la consommation d’une marchandise autrefois honteuse et contingentĂ©e. Si les plus dĂ©gourdis peuvent consommer sereinement des gifles ou des Ă©tranglements [11], un reste de honte, de suspicion, frappe encore une partie des consommateurs, qui ont alors besoin qu’on les conforte et les aiguille dans leur choix d’un « X Ă©thique [12] Â». SincĂšre ou cynique, leur dĂ©marche tĂ©moigne d’une collusion plus que problĂ©matique des secteurs intellectuel et publicitaire.




Source: Lundi.am