Mise au point : Je considère que le soutien qu’on obtient de l’exterieur est souvent vital. Je ne mets pas ici en cause le soutien donné à une personne (queer) incarcérée. Aux lecteurices qui comptent trouver là du grain à moudre pour etayer leur argumentaire contre le prétendu “lobby LGBT”, je conseille de tracer leur chemin. Pour celleux qui seraient curieuxe de saisir plus clairement “d’où je parle”, un court paragraphe vous attends entre crochet à la fin du texte.

Ma question : Pourquoi s’arrêter sur “la situation des personnes queer en prison en France”, alors même que nous avons très très peu de témoignages et d’analyses personnelles issu d’un contexte français ? On veut parler de ça, mais on a pas beaucoup de matière, alors on traduit des textes pour avoir des trucs à en dire. Je n’arrive pas à suivre la démarche. Pour moi, c’est prendre le problème à l’envers. Si on lance des dynamiques de soutien, c’est qu’il y a besoin de soutien, non ? Si on lance la diffusion de vécu queer en taule, c’est qu’il y a des témoignages et des analyses à diffuser. D’où vient l’idée de lancer un soutien tout en recherchant les personnes à soutenir ? Je trouve ça artificiel comme démarche. J’ai peur que l’idée là-derrière ne soit pas tant de soutenir des personnes queer en taule, mais de répondre à l’intérêt des personnes du dehors pour des vécus queer, en l’amenant avec un embalage anticarcéral parce que c’est un crédo anarchiste.

*Si ce qui intéresse, c’est la contrainte carcéral aux normes de genre et de sexualité, alors parlons-en en ces termes, et des personnes “non-queer” auraient beaucoup de choses à en dire (dehors ou dedans), et il y aurait bon nombre de personnes visibles à soutenir.

*Si ce qui intéresse, c’est les perspectives anticarcérales exprimées dans le mouvement queer anarchiste des USA, parlons-en. Les écrits et les rencontres pour nourrir ce regard ont été légion outre-atlantique. Libre à nous de nous en inspirer, et de les critiquer dans leur contexte.

*Si ce qui intéresse c’est la façon dont la taule rejoue les systèmes d’oppression, exacerbant la coercission et faisant vivre l’horreur à celleux qui ne se conforment pas aux normes, alors parlons-en en ces termes, et on serait aussi nombreuxe à avoir des choses à en dire.

*Si ce qui intéresse, c’est de soutenir une, deux, trois personnes queer particulièrement parce que leur vécu nous touche ou parce qu’elles nous sont proches, alors très bien, on pourra parler de situations concrètes et peut-être même échanger avec les personnes en question.

On pourrait me dire que le sens d’une lutte anarchiste franco-française paraît bien limitée et absurde, et qu’on cherche à apporter un soutien au-delà des frontières. J’ai envie de dire génial, moi aussi. Cependant, même s’ils se ressemblent, les systèmes carcéraux sont différents d’un Etat à l’autre. Si on connait le système français sur le bout des doigts, on a pas d’office les capacités d’analyse pertinente pour ce qui se passe ailleurs. Alors évitons de calquer facilement des expériences d’ailleurs à ce qui se passe ici, sans les contextualiser serieusement.

On pourrait me répondre que les personnes queer sont toujours invisibilisées, et que la présence de personnes queer en taule est avérée en France. Je le sais bien. J’ai moi-même écrit des textes traitant de mon incarcération que je n’ai pas diffusé largement. Je ne dit pas que les personnes queer en taule n’ont pas besoin de soutien – et je pense qu’il est interessant d’inviter les personnes queer à s’exprimer sur leurs vécus carcéraux – il me semble simplement, que quelques témoignages ne permettent pas actuellement de tracer un portrait de “la situation des personnes queer en taule en France”. Et je questionne ce projet lui-même.

L’Etat a intérêt à esquisser “le situation des personnes trans en prison”, parce qu’il est responsable de la gestion carcéral et des “potentiels atteintes aux droits humains” de l’institution carcérale. Quand le Défenseur des droits “recommande que les personnes transgenres soient affectées dans un quartier correspondant à leur identité de genre”, elle demande une amélioration des conditions de détention. Elle se base sûrement sur des déclarations d’associations et des études universitaires, qui elles aussi en appellent au progrès social et au respect des droits humains. Ces institutions ont besoin d’un portrait clair des manquements de l’Etat à la devise républicaine. Et des anarchistes peuvent trouver un sens à s’intéresser à leurs analyses. Je comprends aussi qu’on se retrouve à essayer d’améliorer les conditions de détentions d’un-e proche, parce que c’est vital ou qu’un peu de confort n’est jamais du luxe en taule. Mais avons-nous envie d’aider l’Etat à dresser un tableau de ses manquements et l’enjoindre à y remédier, à faire preuve “d’humanité” dans l’emprisonnement ?

Personnellement, je ne souhaite pas prendre part à cette lutte-là, qui selon moi sera toujours circonscrite à des représentations légalistes permettant la perpétuation de l’industrie carcéral sous une forme ou une autre. Je pense qu’on aurait tout intérêt à ne pas dresser un tableau univoque des vécus trans et queer en prison. Pour ne pas participer à la réforme du système carcéral malgrés nous, mais également pour ne pas oublier que chaque vécu carcéral est singulier vu de l’intérieur. Vu de l’extérieur, il y a une situation qui peut se résumer en quelques lignes. Vu de l’interieur, la réalité est tellement plus complexe, et elle touche necessairement à l’intime. Il n’y a pas “un vécu queer en taule”.

La durée de l’incarcération ; Le fonctionnement spécifique de cet établissement pénitentiaire ; Nos situations économiques, physiques, administratives, sociales, mentales quand on y entre, et comment elles évoluent ; Si on trouve des allié-es voire des complices dedans, dehors ; Si on est en présence de détenu-es qui nous nuisent moralement ou physiquement ; Si on nous envoie de la thune – si on doit turbiner, baiser ou dealer pour cantiner ; S’il y a du monde dehors qui dépendait matériellement de nous quand on est entré ; Si on parle couremment le français, si on maitrise la langue de l’admistration ; Si on est dans le giron des matons ; Si on arrive à occuper son temps avec un truc qui nous plait ; Si on est en lien avec notre famille, si elle nous soutien ; Si on a le droit au parloir ; Si on a des envies de suicide ; Quel rapport on a à la solitude, à la surveillance, à l’angoisse, à l’enfermement ; Quel rapport on a à notre corps, si on arrive à prendre soin de nous-même un minimum ; Quel rapport on a au toucher, au contact physique (ou à son absence), à la sensualité, au dressage des corps ; Quel lien on a avec les éléments, les couleurs et les odeurs du monde, la chaleur ou le froid ; Quelle crainte on a de dehors une fois dedans, quels espoirs et quels attentes on nourrit secrètement ; Quelles défiances et quels besoins on a de la médecine ; Quelles addictions sont les nôtres, et comment on subit (ou on gère) un sevrage ; Si on a quelqu’un-e à qui se confier, et ce qu’on peut lui dire, ou pas ; Quelles difficultés inattendues on rencontre à la sortie ; Dans quelles mesures la taule nous a changé ; Qu’est-ce qu’elle nous a appris de nous-même et des autres ; Quelle lien on garde (ou pas) avec les personnes restées dedans, pourquoi, et qu’est-ce que ça nous fait ; Est-ce que nos proches nous reconnaissent, est-ce qu’on les reconnait ? – Ca fait un paquet de trucs à raconter, et chacun-e aurait ici bien des questionnements à re-formuler.

Peut-être qu’après avoir entendu un bon nombre d’expériences singulières, on sera capable de dire quels problèmes et difficultés sont récurentes chez les personnes trans et queer en prison, et de quels types de soutien il y aurait besoin. Je trouverait ça vraiment interessant. J’aimerais, pourtant, que ça ne devienne pas une liste de représentations figées comme “specifiques aux queer”, parce que les réalités vécus sont multiples et complexes. Je suis de celleux qui pensent que l’identité commence à nuire quand elle assigne à des comportements et des idées. Quand elle se fait cage. Ce serait le comble de forger une cage dans une lutte anticarcérale et anarchiste. Le queer a sûrement encore autre chose à offrir que l’impasse identitaire. Du moins, je l’espère.

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Source: Iaata.info