Août 3, 2022
Par Lundi matin
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Cet excellent article est issu de l’excellente revue de la dissidence sexuelle : trou noir [1].

Comment ne pas glisser Ă  devenir les managers des Ăąmes dans un contexte social qui en requiert l’office ? Le plus corrupteur des conforts est le confort intellectuel, comme la pire corruption est celle du meilleur.

J. Lacan, Écrits, 1955.

À ces multitudes, qui n’étaient pas encore dans les matrices de l’humanitĂ©, mais pouvaient assurĂ©ment y ĂȘtre engendrĂ©es, il donnerait le mot : Homme et Femme, de vous procĂšde la nation Ă  venir, l’éclair de vos masses en travail : l’ordre de la concurrence est employĂ© contre lui-mĂȘme ; les aristocraties sont supplantĂ©es ; et, au milieu de la paralysie gĂ©nĂ©rale d’une sociĂ©tĂ© dĂ©mente, la volontĂ© des confĂ©dĂ©rĂ©s se manifeste dans l’action.

J. Joyce, Portrait de l’artiste.

Que reste-t-il de l’hĂ©ritage queer et trans-fĂ©ministe, depuis le site toujours mouvant de la dissidence, de tout ce courant Ă©pistĂ©mopolitique maintenant dĂ©vitalisĂ© au profit du « fĂ©minisme/queer d’influence Â» [2], prĂ©sentĂ© comme lieu et enjeu de l’égalitĂ© au travail et des problĂšmes de violence ? Davantage les politiques de l’identitĂ©, dont l’échec est Ă  prĂ©sent actĂ© par celles et ceux qui les promouvaient il y a peu encore, apparaissent comme compatibles avec le rĂ©gime nĂ©olibĂ©ral. La prĂ©sentation cynique d’une soirĂ©e podcast de La Poudre, indique dĂšs la premiĂšre phrase toute grossiĂšre un Ă©crasement des luttes micropolitiques et une destruction des mĂ©moires et des archives collectives au profit de quelques individualitĂ©s Ă©levĂ©es au rang de starlettes militantes :

« Les fĂ©minismes contemporains ne seraient pas grand-chose sans les rĂ©seaux sociaux. Instagram, Twitter, Tik Tok, sont les vecteurs de nos luttes et de nos idĂ©es depuis plusieurs annĂ©es, servant de support au mouvement #metoo depuis presque 5 ans. Faut-il s’en rĂ©jouir ou s’en inquiĂ©ter ? Quels sont les enjeux de cette influence qui incombe Ă  quelques-unes ? À quelle responsabilitĂ©, Ă  quels risques sont-elles exposĂ©es ? Comment gĂšrent-elles ce statut d’influenceuse politique en pĂ©riode Ă©lectorale ? Qu’espĂ©rer pour demain ? Â» [3]

Il faut immĂ©diatement se poser la question : qu’est-ce qu’un fĂ©minisme/queer qui d’une part cherche et d’autre part revendique une influence. Ce signifiant vide, acceptĂ© comme allant de soi, comme Ă©vidence politique, doit subir l’examen de la critique queer et dissidente. Car ce fĂ©minisme/queer produit de l’aliĂ©nation Ă  balle ; et davantage il le fait en (se) donnant bonne conscience — ou plutĂŽt il donne bonne conscience Ă  celles et ceux qui le suivent, et mauvaise conscience Ă  ce qui discorde ; toujours une histoire de conscience qui malmĂšne. Ce moment s’inscrit dans ce que Nancy Fraser nomme la « resignification des idĂ©aux fĂ©ministes Â» [4] et prend ses racines dans le dĂ©veloppement personnel et les thĂ©ories du management, cette mixture que l’on a par abandon nommĂ©e « pensĂ©e managĂ©riale Â» :

« L’avĂšnement du nĂ©olibĂ©ralisme a coĂŻncidĂ© avec un changement majeur dans la culture politique des sociĂ©tĂ©s capitalistes. À partir de lĂ , en effet, les exigences de justice ont de plus en plus souvent pris la forme de revendications pour la reconnaissance de l’identitĂ© et de la diffĂ©rence. Ce glissement de la redistribution vers la reconnaissance s’est accompagnĂ© de pressions trĂšs fortes visant Ă  transformer le fĂ©minisme de la deuxiĂšme vague en variante de la politique de l’identitĂ©. Une variante progressiste, certes, mais nĂ©anmoins encline Ă  surinvestir la critique culturelle au dĂ©triment de la critique de l’économie politique. Â» [5]

VoilĂ  le point de dĂ©part : celui d’une alliance qui va de soi de ces deux mots « influence Â» et « queer/fĂ©minisme Â», Ă©vidence vilaine, ce que Hester Eisentein a appelĂ© « les liaisons dangereuses Â» avec le nĂ©olibĂ©ralisme [6] et qui fait Ă©cho Ă  la question d’Élise, lancĂ©e dans Trou Noir [7] : À quel monde nous lions-nous ? Ou encore, Ă  rebours de la bonne question Ă  poser, cet Ă©vĂ©nement de la
Queer Week 2021 intitulĂ© : « Queer & successful, peut-on se vendre sans
se compromettre ? Â» et qui devait venir saintement nouer ces deux termes
dans le champ militant.  Â» [8] Entre l’influenceur.euse qui fait la promo d’Adidas en mĂȘlant marketing, discours de l’empowerment et aphorismes du dĂ©veloppement personnel ou « crĂ©ateur.ice de contenu Â» qui publie des slides qui rappellent le doigt de l’instituteur : « Il ne faut pas dire ceci !il faut penser cela ! Â» : un mĂȘme continuum, une mĂȘme pauvretĂ© militante et politique. Tout se succĂšde dans ce mouvement Ă©phĂ©mĂšre oĂč l’on s’espĂšre starlette et que l’on peut nommer starmaniafication [9].

GĂ©rer l’intime : le capital humain

Ce fĂ©minisme d’influence est indissociable de la « pensĂ©e Â» managĂ©riale, comme production d’une nouvelle rationalitĂ© qui vient enserrer les subjectivitĂ©s. Cette rationalitĂ© s’établit au croisement du management, du dĂ©veloppement personnel ainsi que des nouvelles psychologies cognitives et comportementales (TCC). Cette bĂȘte Ă  trois tĂȘtes entend dĂ©velopper l’individu, le faire croĂźtre, sous diffĂ©rents aspects psychologiques (TCC) et spirituels (dĂ©veloppement personnel). Cette doctrine du management affirme que l’entreprise doit Ă  la fois reconnaĂźtre la diversitĂ© des acteurs rationnels en son sein ainsi que de leurs comportements ; rendant possible pour la premiĂšre fois la prĂ©sence revendiquĂ©e de LGBT au sein de l’entreprise [10].

Ce nouveau rĂ©gime de pouvoir, dans sa haute production, fait ainsi de tout.e un.e chacun.e un.e entrepreneur.euse de soi dont la mise en scĂšne, par ses capacitĂ©s communicationnelles maĂźtrisĂ©es, mĂšne Ă  une meilleure gestion de son « capital humain Â», expression d’un hideux cynisme. Il ne s’agit plus, comme dans le pouvoir disciplinaire, d’exiger que l’individu colle Ă  un rĂŽle social ; l’entrepreneur de soi doit dĂ©sormais s’adapter et s’investir pleinement, avec l’intime conviction, dans le rĂŽle qu’il doit tenir. RĂ©flexivitĂ© d’un sujet qui doit se connaĂźtre et se donner l’illusion de se gouverner soi-mĂȘme, de suivre ses propres aspirations alors que ces derniĂšres sont produites selon les besoins du Kapital et ainsi orientĂ©es. En somme, il s’agit lĂ  de la normalitĂ© dĂ©terminĂ©e comme modalitĂ© d’un contrĂŽle des corps et des esprits beaucoup plus serrĂ©s, totalisants :

« Ces dispositifs managĂ©riaux entendent rĂ©pondre aux nouvelles aspirations individuelles Ă  l’autonomie, Ă  la responsabilitĂ©, Ă  la gestion du rapport Ă  soi et Ă  autrui, et dans le mĂȘme temps, en font des compĂ©tences attendues de l’entreprise, les rĂ©intĂ©grant ainsi dans un projet gestionnaire. Le projet du dĂ©veloppement de soi en entreprise rĂ©pond Ă  la fois au projet managĂ©rial (faire que chacun soit utile et efficace en entreprise) et au projet individualiste d’inspiration humaniste (devenir une personne autonome et se rĂ©aliser). Chacun de ces deux projets, Ă  sa maniĂšre, entend comprendre et gĂ©rer la subjectivitĂ© individuelle. Â» [11]

Le pouvoir managĂ©rial a pour objectif la normalisation des comportements individuels Ă  partir d’un arsenal technique issu du dĂ©veloppement personnel — un meilleur soi, une meilleure communication, sa vĂ©ritable personnalitĂ© — : il faut ĂȘtre socialement utile et dĂ©sirer l’ĂȘtre. C’est lĂ  badigeonner de miel l’exigence capitalistique de conformitĂ© aux besoins de l’entreprise. Ce pouvoir, Ă  la diffĂ©rence des prĂ©cĂ©dentes formations historiques, s’exerce moins par la coercition que par l’exercice d’une influence sur les individus, c’est-Ă -dire que c’est par les interactions et relations que la normalisation doit s’effectuer : « OpĂ©rĂ© par les Ă©tats, les entreprises, les ONG, etc., le biopouvoir nĂ©olibĂ©ral et les politiques des droits qui l’alimentent produisent une subjectivation homogĂšne et restreinte, des citoyens interchangeables et individualistes. Â» [12]

Et voilĂ  que se dessine le cercle vertueux de notre petite Ă©poque, duquel notre Ăąme est captive et y tourbillonne : accĂ©der Ă  l’intime soi-mĂȘme — sa personnalitĂ© [13] — par une prise de conscience s’exprimant dans l’estime de soi, l’affirmation de soi, la confiance en soi. Tout ce processus de connaissance consciente de soi vient dans le retour amĂ©liorer ou plutĂŽt perfectionner le soi. Quelle horreur d’avoir dit le soi ! VoilĂ  que l’ñme s’enchaĂźne et s’aliĂšne Ă  la conscience aplatie du nĂ©olibĂ©ralisme ! Et c’est dans ce paysage gris sans aucun horizon que prend consistance la culpabilitĂ© 2.0 : il faut maintenant se dĂ©construire soi-mĂȘme. Mais dans cette tĂąche clamĂ©e par le prĂȘtre qui gĂźt dans notre tĂȘte, cette tĂąche dont on ne sait rien si ce n’est qu’elle est nĂ©cessaire pour communiquer avec autrui, sereinement, pour ouvrir Ă  un espace d’émancipation. Dans cette tĂąche donc, il faut recourir Ă  quelqu’un. Non pas la rencontre de l’altĂ©ritĂ© — impossible dans la clĂŽture — mais d’un super-soi qu’il faut Ă©couter comme une sorte de gourou new age et que l’on nomme : le ou la cybermilitant.e ou influenceur/euse. Un grand Soi avec sa communautĂ© de piafs qui piaillent pour obtenir leur dose d’injonctions et de culpabilitĂ© quotidiennes.

Disons-le : il ne s’agit pas de reconnaĂźtre Ă  cette bĂȘtise Ă©levĂ©e au rang de mentor des foules une tĂąche consciente et assumĂ©e de gestion des comportements. Mais d’y voir, avec les lunettes de la dissidence, celles qui ne grisent pas la vision, l’étreinte des subjectivitĂ©s queer/lgbt — et plus largement de quasi-toutes les subjectivitĂ©s — par la pensĂ©e managĂ©riale. Ce projet managĂ©rial est prolongĂ© par cette sphĂšre de l’influence  : c’est la reprise d’un projet gestionnaire au travers de la connaissance de soi et de la meilleure communication qui en dĂ©coule (communiquer de maniĂšre safe et bienveillante). Il suffit de voir l’allĂ©gresse de ces cyberbidules lorsqu’une entreprise (Mastercard, Adidas, Levis,
) joue sur l’ouverture et la communication des identitĂ©s LGBT+. Et Ă  en ĂȘtre le porte-manteau publicitaire : « Ma commu, je vous ai dĂ©jĂ  parlĂ© de la nouvelle pub intersectionnelle et queerfriendly d’Adidas ? Â» On s’en rĂ©jouit, on dit : voilĂ  que les entreprises ont Ă©coutĂ© mon discours, elle a lu mon powerpoint Instagram des bonnes choses Ă  dire et Ă  penser — rarement Ă  faire, la praxis est lĂ  orpheline — : « Le service de vente est devenu le centre ou l’« Ăąme Â» de l’entreprise. On nous apprend que les entreprises ont une Ăąme, ce qui est bien la nouvelle la plus terrifiante du monde. Le marketing est maintenant l’instrument du contrĂŽle social, et forme la race impudente de nos maĂźtres. Â» [14]

Intimité et intimidation

Il suffirait de se pencher sur les slides des profils Instagram, partagĂ©s massivement, et gĂ©nĂ©reusement rĂ©alisĂ©s par nos mentors pour nous aider Ă  nous dĂ©construire, s’y pencher non point pour s’y mirer mais pour que s’en dĂ©gage quelque Ă©clat de notre « propre personnalitĂ© Â» au travers des quelques mots du cyber-Soi — les phrases les plus courtes sont les plus efficaces, motto de tout manager. Des slides cybermilitants qui ont pour modĂšles les rapides diapos des salles de rĂ©union : pas penser, pas discuter, droit au but, efficacitĂ© 100 % assurĂ©e. Le gros lot mĂ©rite ces quelques minutes quotidiennes de gavage surmoĂŻque : c’est l’harmonie avec soi qui est Ă  la clef. C’est devenir enfin une bonne personne. {}Le perfectionnement rapide dans ce nouveau rapport Ă  soi tire ses origines dans un pragmatisme comportemental et cognitiviste dont la notion d’apprentissage, d’abord expĂ©rimentĂ©e sur des souris enfermĂ©es dans des boĂźtes, s’entend programmatiquement : Ă©duquez-vous ! nous lance-t-on quotidiennement. Mais le ou la cybermilitant.e est une machine Ă  produire du slogan creux : cherchez-y la moindre singularitĂ© ou pointe d’audace, il n’y aura que de la rĂ©pĂ©tition d’une oraison galvaudĂ©e : « Mais le propre du cynisme est de prĂ©tendre au scandale lĂ  oĂč il n’y en a pas, et de passer pour audacieux sans audace. Â» [15]

Car il faut le dire : ces mentors croient Ă  leur bĂȘtise, et ils/elles y croient tellement qu’ils/elles affirment rendre un service Ă  tout individu. Que de sacrifices, de courage, de charge mentale, de travail immatĂ©riel Ă©puisant pour que progresse la communautĂ© des ĂȘtres ! « Quels sont les enjeux de cette influence qui incombe Ă  quelques-unes ? Â» se demande Lauren Bastide, avec ce ton de la cochonnerie startup. Le « travail pĂ©dagogique Â» de l’influenceur.euse s’entend alors comme celui d’un Ă©valuateur au sein de l’entreprise : une sorte de coach qui promet et assure le dĂ©veloppement de l’individu. « C’est pour ton bien que je fais tout cela ! Mes slides, mes call out, mes stories, cela me coĂ»te tant (et me rapporte beaucoup mais c’est lĂ  une revanche sur le cis-systĂšme, c’est normal que je me fasse du biff sur ta culpabilitĂ© tu ne crois pas ?) Â», larmichette arrachĂ©e. C’est que le pinkwashing, longtemps rĂ©servĂ© aux pĂ©dales, s’est emparĂ© de l’ensemble de la sphĂšre queer, la traverse avec tant de force qu’il nous semble indissociable de lui : l’influence queer Ă©tablit une mĂ©diation entre l’individu et l’entreprise devenue cool et dĂ©construite. Faut-il encore souligner le cynisme avec lequel nos influenceureuses sont les porte-manteaux des entreprises et de leurs combats fantasmĂ©s contre X-phobie, nous les prĂ©sentant comme l’engagement contemporain actif pour les queer alors mĂȘme que ces entreprises sont elles-mĂȘmes celles qui appauvrissent et prĂ©carisent les queer, les femmes et les corps non blancs.

Surgit et se renforce est un cyberpanoptique [16] : ces mentors, en dressant la liste des qualitĂ©s morales et bienveillantes par lesquelles chacun.e parviendrait Ă  la responsabilitĂ© politique et individuelle, incitent les individus Ă  suivre les modĂšles comportementaux en adĂ©quation avec l’entreprise. Ce n’est pas l’influenceur.euse qui inflĂ©chit l’entreprise, c’est l’entreprise qui affirme les utilitĂ©s sociales nĂ©cessaires Ă  son expansion et Ă  sa survie et que l’influenceur.euse Ăąnonne, les tenant pour siennes. Ce qui est Ă©tabli dans l’ordre du discours, c’est un consensus — c’est en cela que le safe opĂšre comme le mot d’ordre de la rĂ©gulation sociale — qui lĂ©gitime les positions et garantit la progression-perfection des individus. C’est Ă  l’aune de ce consensus que s’évaluent les discours mais aussi les contre-discours : et que se dĂ©cide l’exclusion d’un.e individu.e par le call out. Ce consensus Ă©valuatif normalise les comportements et menace d’évincer toute parole inattendue, conflictuelle c’est-Ă -dire politique : il ne s’agit pas d’argumenter mais de se rĂ©fĂ©rer Ă  ce que X-super-influenceureuse a dit et partagĂ© dans ses powerpoints Instagram, comme la justification d’un nihil obstat renouvelĂ©. De telle sorte que cette relation d’autoritĂ© devient une fonction du collectif. Et les slogans comme un langage autorĂ©fĂ©rentiel constituent un processus d’enseignement de valeurs et un Ă©litisme partagĂ© Ă  partir duquel se rĂšglent et se modĂšlent les comportements — la fameuse cohĂ©sion ou « communautĂ© Â». La bienveillance dissimule toute la rĂ©alitĂ© des rapports de pouvoir ainsi que les processus d’adaptation.

Le consensus est forcĂ© et contraint ; comme se veut Ă©purĂ©e de tout bruit la thĂ©orie de la communication, il s’agit de refuser toute conflictualitĂ© interne. La conflictualitĂ© est ainsi saisie comme un dysfonctionnement improductif — et non plus dysfonctionnement producteur de ruptures et de nouveautĂ©s Ă©nonciatrices — qui doit ĂȘtre sanctionnĂ© collectivement. La conflictualitĂ©, d’abord simplement communicationnelle, se corrige par un redressement : « Il faut t’apprendre Ă  parler, c’est-Ă -dire Ă  partager notre systĂšme de rĂ©fĂ©rences et de valeurs, c’est simple, tu vois, et tu ne risques rien si, mais seulement si, tu t’y plies ! On passera l’éponge et tu pourras toi-mĂȘme un jour t’abattre sur quelqu’un d’autre. Â» Si le conflit est simplement communicationnel, s’il peut ĂȘtre Ă©vitĂ© par un redressement moral collectif, alors l’individu devient ce cyberĂȘtre qui suit des rĂšgles sans jamais les contester. Et lorsque le rappel Ă  l’ordre n’a pas fonctionnĂ©, quand la disruption ne peut ĂȘtre avalĂ©e, c’est le call out. Le fait qu’une Ă©nonciation soit produite Ă  distance des valeurs et des reprĂ©sentations communes est reçu comme une provocation Ă  l’encontre du petit chef et, par extension, de la « communautĂ© Â». Et c’est parce que cette Ă©nonciation dĂ©voile un court instant la facticitĂ© de l’élection du chef — qui t’a Ă©lu.e comme reprĂ©sentant.e, quels critĂšres si ce ne sont ceux fixĂ©s par les tenant.e.s eux-mĂȘmes de l’influence ?– et de la reprĂ©sentation dont il/elle se rĂ©clame, la rĂ©ponse doit ĂȘtre d’autant plus forte que la blessure narcissique est profonde. DerriĂšre l’apparente unitĂ© et fixation des valeurs de la « communautĂ© Â», il nous faut trouver la cacophonie et la rassembler en une multitude — une meute — qui n’a plus rien Ă  voir avec ce collectif sĂ©riel qui traque et obĂ©it comme des chiens domestiquĂ©s Ă  la voix du Mentor. Et se jettent sur la proie au son du cor.

Pour que le consensus soit assurĂ©, il faut que l’influenceur.euse et sa « communautĂ© Â» affirment suivre des intĂ©rĂȘts communs — harmonie des intĂ©rĂȘts, des besoins et des dĂ©sirs — ; intĂ©rĂȘt aussi de ne pas contester les rĂšgles. VoilĂ  le discours normatif commun des influenceur.euses et des DRH des entreprises : il y a une bonne attitude Ă  adopter pour la bonne marche de l’entreprise ou de toute organisation ! Harmonie des intĂ©rĂȘts, mais surtout si tu achĂštes ce t-shirt de la marque safe et inclusive avec laquelle je fais un partenariat. Car enfin, a-t-on dĂ©jĂ  vu se cristalliser un Ă©noncĂ© de coupure avec le systĂšme hĂ©tĂ©ropatriarcal et colonial par ce queer influence ? Nenni ! À peine une succession de nouvelles petites starlettes avec leurs nouveaux slides et leur soumission Ă  quelque attente de l’entreprise : « Pas de vagues ! Juste des vogues, modulĂ©es sur le marchĂ© de l’art et de l’opinion par le biais de campagnes publicitaires et de sondages. Â» [17]

Et plus ce rĂŽle de coach auprĂšs de l’individu se dĂ©ploie, se rejoue dans des stories, des podcasts, des « confĂ©rences Â», plus s’occulte le rapport de pouvoir qui vient fonder la relation entre ces deux termes. Et plus ce pouvoir managĂ©rialo-pastoral s’intĂ©riorise et se renforce. Les cybermilitant.es ou influenceur.euses — vouloir les distinguer serait louper ce qui les unit — font du politique une pratique de dĂ©veloppement personnel qui nĂ©cessite la conformitĂ© des comportements et le refus du conflit : raison pour laquelle cette « politique de l’influence Â» comme antipolitique ne porte que sur le comportement individuel — se dĂ©construire, se dĂ©couvrir soi-mĂȘme, devenir safe — avec une rĂ©ponse collective — le harcĂšlement dĂ©coulant du call out. Une uniformisation des comportements et des subjectivitĂ©s, entendue comme rĂ©ussite sociale individuelle, Ă  l’exact opposĂ© du queer que nous entendons comme dissensus dissident. C’est la conformitĂ© des subjectivitĂ©s avec ce qui a Ă©tĂ© dĂ©fini comme norme d’une bonne conduite qui se valide lui-mĂȘme. Et on a l’audace d’affirmer que nous serions esclaves de nous-mĂȘmes tant que nous n’avons pas pu nous dĂ©construire, tant que nous n’avons pas pu atteindre Ă  cette rĂ©gion promise comme un Ă©den par nos mentors dĂ©sormais reconnus qu’est l’énonciation safe et bienveillante, entendue alors comme modĂšle de l’énonciation politique. Or l’expĂ©rience nous le dit : il ne peut y avoir de politique sans conflit, c’est de la conflictualitĂ© recherchĂ©e que naĂźt la puissance collective. Antipolitique encore, car la conflictualitĂ© est refusĂ©e, est rendue inacceptable — alors que nĂ©cessaire au politique mais aussi au renouvellement des Ă©nonciations groupales, des nouveaux mots d’ordre qui vivifient la praxis.

DĂ©river imperceptiblement

J’ose affirmer ici que la libertĂ© est toujours clandestine, que la vĂ©ritĂ© et la justice le sont Ă©galement. Et qu’elles ne sont que simulacres et agents d’intimidation dĂšs qu’elles s’érigent sur la place publique.

P. Klossowski, Le 14 juillet, n°3.

À cette recherche de l’individu performant et compĂ©titif, cet entrepreneur de soi, qui doit maximiser son « capital humain Â» afin de se perfectionner, de se bonifier dans l’efficace, il y a lieu de rĂ©affirmer une dissidence par la voie de la dĂ©rive. C’est Ă  cela qu’ouvrait Hocquenghem lorsqu’il cherchait Ă  refuser conjointement la neutralisation de l’homosexualitĂ© et l’enfermement dans la fixitĂ© du Soi [18] : la tentative de « rejoindre l’ocĂ©an de l’informulĂ© Â». Un refus des relations dĂ©jĂ  connues, dĂ©jĂ  attisĂ©es et hiĂ©rarchisĂ©es par le pouvoir, oĂč se vient fixer l’individu. Arracher Ă  la viscositĂ© dans laquelle les Ăąmes sont prises. Un devenir-imperceptible dans lequel se jeter activement, car l’imperceptible est tout Ă  l’opposĂ© de l’inaction — il la mĂ©connaĂźt mĂȘme. Nous pouvons expĂ©rimenter ce qui pointe dans les situations actuelles sans la mĂ©diation des voix d’influence ; comme la nĂ©cessitĂ© d’affronter sans cesse, par d’autres armes que la rumeur et l’intimidation, la bĂȘtise trĂ©buchante quotidiennement devant nous.

Voie praticable de la promotion, dĂšs Ă  prĂ©sent et sur-le-champ comme le regain complet de la communautĂ©, de formes de subjectivation alternatives au modĂšle de l’entreprise de soi. Une dĂ©rive et un devenir-imperceptible. Rendre impossible d’une part que tous les domaines de la vie individuelle soient des ressources potentielles et d’autre part que la culpabilisation et la surveillance s’affirment toujours plus avant comme lĂ©gitimes. C’est lĂ  l’ébauche de ce qu’il faut expĂ©rimenter collectivement autant qu’individuellement pour la redĂ©couverte d’une conflictualitĂ© dans la politique queer, d’une dissidence entendue et affirmĂ©e comme un mouvement conflictuel dont l’issue n’est jamais certaine mais a du moins l’audace de stimuler le rĂ©volutionnaire, de le faire Ă©clore et mĂȘme Ă©clater, plutĂŽt que de le brimer et d’en couper l’horizon. Dans le refus des notions inadĂ©quates Ă  la situation politique, celles de culpabilitĂ©, de faute et d’identitĂ© Ă  soi, la dissidence s’exige comme une forme d’extĂ©rioritĂ© polymorphe et diffuse [19].

Face Ă  ces rĂ©gimes d’innocence d’une tonalitĂ© cynique nouvelle, il faut l’arrogance de se faire l’Olibrius.

CASQS
(Le Comité des Anus Solaires et des Queues Suppliciées)

Illustration : Dos de couverture d’un numĂ©ro du Whole Earth Catalog, une revue de contre-culture cybernĂ©tique qui a fortement influencĂ© le mouvement hippie des annĂ©es 1970 et les futurs crĂ©ateurs d’Apple et de Google.




Source: Lundi.am