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Notre contribution dans ce livre consiste à reconnaître les époux et épouses, et plus généralement les chefs de ménages et les dépendant·es, comme étant les deux parties opposées d’un rapport de production, et à reconnaître la hiérarchie familiale.

Nous avons décrit les mécanismes de l’exploitation familiale et la nature des coûts et bénéfices pour les deux parties. Un chef de ménage/époux s’approprie le travail de sa femme, et parfois d’autres membres de la famille, et assure leur entretien. Les deux ont des devoirs et des obligations l’un·e envers l’autre, mais qui ne font l’objet ni d’un calcul ni d’un échange. L’épouse ne semble pas être exploitée car elle est entretenue, en particulier parce qu’elle est souvent considérée comme bénéficiant d’un meilleur niveau de vie que celui qu’elle pourrait acquérir en gagnant elle-même un salaire, en particulier si elle est femme au foyer à plein temps et ne dispose d’aucun revenu.

Dans la perception dominante, l’appropriation de tout son temps par le chef de ménage, ainsi que de son activité sexuelle et de son pouvoir reproductif, sont moins pris en compte que l’appropriation partielle du temps et de l’énergie d’un travailleur salarié dans le système capitaliste. Il « souffre vraiment » alors qu’elle « a de la chance d’avoir quelqu’un qui s’occupe d’elle ». Toutefois, le travail gratuit fait par d’autres membres d’une famille pour leur entretien est de nos jours moins bien accepté en Occident.

L’exploitation des femmes consiste donc, non à recevoir moins qu’elles ne le devraient pour le nombre d’heures qu’elles travaillent, ce qui serait appliqué une mesure capitaliste inappropriée au travail familial, qui n’est pas payé du tout, mais à s’approprier toute leur capacité de travail, dans la dépendance et la subordination.

C’est un problème pour les femmes, malgré les longues heures de travail passées à effectuer toutes les tâches requises, de ne pas avoir d’argent à elles ; de constater que les intérêts des hommes – des maris, des pères et des frères – sont toujours prioritaires et qu’ils reçoivent la plus grande partie des ressources familiales ; et que les femmes et les filles sont censées admirer les hommes et les garçons et encourager leur virilité.

Ce fait, étonnamment, est ­souvent ignoré dans les comptes-rendus sur le travail ménager et la vie de famille. De même, considérer qu’il n’est que « juste » qu’elles fassent le travail qu’elles font – y compris affectif et sexuel – parce qu’elles « ne rapportent rien », c’est-à-dire n’attribuer aucune valeur à leur travail, c’est encore de l’oppression.

Comme suggérer qu’elles sont responsables de leur situation parce qu’elles l’ont choisie ; c’est-à-dire nier qu’en tant que femmes elles occupent une position dans un système économique qu’elles n’ont pas elles-mêmes créé et dans lequel elles ne contrôlent pas l’usage qui est fait de leur travail : tout ce déni fait partie de leur oppression.

Cette oppression des femmes consiste aussi à être dépendantes et attachées affectivement à un homme particulier, et à devoir le satisfaire même s’il est menteur ou violent parce qu’elles ne peuvent pas facilement changer de mari.

Au final, notre exploitation réside dans tous les aspects d’une société qui pousse les femmes au mariage, et dans l’injonction à la féminité et à l’hétérosexualité, afin qu’elles continuent à accepter les rapports avec les hommes.

Ce qu’un mari obtient d’une femme, ce sont des heures et des heures de travail et de services personnels. Il économise de l’argent sur les marchandises produites et consommées à la maison, et gagne du temps, celui qu’il aurait dû passer à faire du travail pour lui et ses dépendant·es, s’il faisait tout lui-même. Il obtient aussi un soutien personnel et une valorisation de son ego, une partenaire sexuelle disponible, et des enfants s’il en veut.

Ce que les hommes obtiennent du mariage est donc bien différent de ce que le mariage coûte aux femmes.

Ou pour le dire encore plus clairement, ce que les hommes retirent du mariage, c’est une infinité de services gratuits, alors que l’institution du mariage et de la famille impose des limites aux femmes, mariées ou non, en usant et abusant d’elles dans tous les domaines de leur vie.

Nous nous sommes concentrées dans ce livre sur le travail domestique – qui inclut le travail ménager et le travail familial de type para-professionnel. Mais notre analyse s’applique non seulement aux soins ménagers et affectifs mais aussi aux services sexuels rendus par les épouses aux maris, et à la maternité. Néanmoins, alors que nous pensons que notre analyse permet une compréhension fondamentale de la production domestique, nous avons indiqué que même dans ce domaine, elle n’explore pas totalement les rapports de genre.

Comme nous l’avons dit au début, la sexualité, la maternité, le travail ménager et le travail affectif soulèvent non seulement des questions relatives au travail mais aussi des questions relatives, entre autres, à l’identité personnelle, à la construction et à l’accomplissement des désirs. Mais puisque c’est la question du travail qui, jusqu’à présent, a été traitée sur le plan théorique de la manière la plus inadéquate, alors qu’elle est particulièrement fondamentale et importante, nous avons choisi de nous concentrer sur ce point.

Bien que notre préoccupation première n’ait pas été celle des choix, des expériences et des motivations individuelles, nous avons toujours insisté, en abordant ces domaines, sur le fait que notre analyse refuse de voir les femmes comme des victimes participant à leur propre oppression.

Les femmes prennent certaines décisions dans les ménages et peuvent tirer plaisir et satisfaction de leurs rapports familiaux. Elles défendent vigoureusement leurs propres intérêts, et pour certains maris, frères et pères, réussir à maintenir à leur place leurs épouses, ainsi que leurs sœurs et leurs filles, présente parfois des difficultés considérables. Autrement dit, les femmes contribuent certainement à la mise en place de leur propre univers. Mais elles le font dans des conditions qu’elles n’ont pas choisies.

Elles souffrent de leur situation de subordonnées, bien qu’elles l’interprètent et y répondent de diverses manières. Jane Lewis a suggéré, par exemple, que dans la Grande-Bretagne du 20e siècle, certaines femmes – notamment de la classe moyenne – étant satisfaites de leur sort, ont élaboré une culture domestique féminine. Elles ont voulu que les hommes continuent à être ceux qui « gagnent le pain » et elles ont cherché uniquement à réduire les risques de divorce. D’autres femmes ont rempli leur rôle d’épouse avec moins de détermination, mais l’ont justifié comme étant nécessaire pour diverses raisons, par exemple « pour le bien des enfants ». Ou d’autres encore ont été en conflit avec leurs maris, mais elles sont parvenues à un compromis, et ont rempli leurs devoirs domestiques parce qu’elles admettaient que le travail des hommes est important et pénible, et parce qu’elles ne voulaient pas provoquer chez eux d’explosions de colère (Lewis, 1984 : XII).

La résistance des femmes à l’exploitation domestique a dans tous les cas été entravée par l’absence d’un langage pour l’expliquer et d’un mouvement solidaire pour s’y opposer.

L’analyse que nous proposons ne présente donc pas les femmes comme des victimes par nature, ni les hommes comme étant par nature, ou nécessairement en tant qu’individus, des exploiteurs et des agresseurs sexuels.

Nous montrons les avantages des hommes au sein des couples hétérosexuels, qu’ils souhaitent ou non les avoir, qu’ils travaillent ou non à les augmenter, et quelle que soit leur manière de les mettre en œuvre et de traiter personnellement les femmes. Ils bénéficient de ces avantages grâce à la structure sociale : le cadre dans lequel se situent leurs rapports interpersonnels. Ils obtiennent ces avantages en tant que membres d’un groupe auquel ils n’ont pas choisi d’appartenir, mais auquel ils appartiennent, et que la majorité d’entre eux, la plupart du temps, cherchent activement à préserver.

Les hommes bénéficient du travail que font les femmes, et qu’ils n’ont pas à faire, et de plus ils bénéficient de services personnalisés. Ils doivent aussi leur situation professionnelle, quelle que soit la façon dont ils traitent personnellement leurs collègues-femmes, à la discrimination que les femmes subissent dans l’emploi.

Un homme pris individuellement ne peut pas renoncer à sa situation. Il peut simplement choisir de ne pas agir activement pour tirer des avantages de privilèges déjà existants, ou pour en obtenir davantage. Mais très peu d’hommes renoncent en pratique à une promotion pour permettre à une femme d’en obtenir une, ou consentent à un partage complet des rôles domestiques, ou à une parité sexuelle absolue – bien que quelques-uns soient prêts à accepter des changements plus modestes vers l’égalité.

Les contraintes économiques et sociales pesant sur les femmes dans leurs rapports avec les hommes étant plus lourdes que celles pesant sur les hommes dans leurs rapports avec les femmes, le mariage et les « rapports » restent « des problèmes de femmes », et elles doivent en supporter davantage de la part des hommes que l’inverse. Cette asymétrie préexiste à toute union particulière et constitue la raison d’être première de cette union, ainsi que la raison pour laquelle cette relation demeure inégalitaire.

Les femmes éprouvent des difficultés à résister au pouvoir masculin dans leur couple parce qu’elles ont besoin d’une relation avec un homme, et aussi parce que, nous l’avons dit, leur amour et leur respect pour un homme particulier masquent dans les faits l’existence de l’exploitation.

Le travail des femmes pour les hommes semble être effectué librement : elles choisissent de le faire. Donc les hommes reçoivent non seulement de l’affection et du soutien, mais aussi du travail fait de bonne volonté (surtout le travail « de la maison »), et en plus tout le travail très varié – d’aide dans leur métier et leurs relations sociales – qu’ils souhaitent. Ceci est caractéristique de toutes les oppressions d’allégeance – de dépendance personnelle, c’est-à-dire du service domestique, de l’esclavage et du servage autant que du mariage.

Les dépendant·es personnel·les n’échangent pas une quantité de travail particulière contre un salaire, c’est toute leur capacité de travail qui est consacrée à l’ensemble des tâches à accomplir, en échange de leur entretien et de leur protection par des membres du groupe dominant, le groupe qui s’est approprié toutes les ressources productives. Malgré cela, elles s’identifient personnellement à leur oppresseur individuel.

Alors que les féministes contemporaines ont insisté sur la construction sociale du genre et de l’hétérosexualité, et sur l’oppression des femmes par les hommes dans le mariage, le mouvement des femmes a dû affronter, quoi que son analyse théorique révèle, les limites de sa stratégie. Les relations hétérosexuelles sont vécues comme naturelles, involontaires et désirables par la majorité de la population, et la majorité des gens vivent en couple hétérosexuel la plus grande partie de leur vie. Les époux et les épouses ont simultanément des rapports économiques et affectifs, et l’on croit que les enfants ont besoin de mères et de pères.

Que doivent donc faire les féministes pour lutter contre la domination masculine, particulièrement dans la famille ?


Article publié le 03 Oct 2019 sur Lmsi.net