C’est une préoccupation, certes pas nouvelle , mais qui est de plus en plus manifeste, semble-t-il. Nos publications sont intéressantes, les idées, les actions, le mouvement anarchiste sont souvent cités de manière positive, notre Radio-Libertaire est une des plus anciennes radios libres et écoutées, y compris sur le web, les livres faisant référence à l’anarcho-syndicalisme sont abondamment lus, empruntés dans les bibliothèques, d’autres traitant par exemple de l’émergence de l’État dans les civilisations dites primitives, et rejoignant ainsi nos propres réflexions, sont copieusement commentés ; en bref, nos convictions, nos modes d’action passés et présents, alimentant notamment l’aspiration vers un autre type de société (à NDDL, Bure, etc.) ont le vent en poupe !

Et pourtant, malgré notre présence maximum sur les lieux de revendication (en considérant notre petit nombre), nous n’arrivons pas à créer de l’empathie suffisante auprès des jeunes générations. Et pour se renouveler, il faut quand même un minimum d’adhésion (sic), voire plus, de celles-ci.

Que se passe-t-il ?

Nos façons de militer ne seraient plus adaptées ? Pourtant, diffuser nos idées par les distributions de tracts, les collages, ventes à la criée du ML sont incontournables. Bien sûr, il y va de la régularité, de la permanence sur le terrain, dans les librairies que notre mouvement anime, ce qui n’exclut pas la participation de solidarité envers des squats, des lieux de vie, des salarié.e.s menacé.e.s de licenciement. C’est prenant, fatigant, usant, mais comment faire autrement ? Nous avons bien des faiblesses, mais nous essayons de nous mettre au goût du jour (sans lui courir derrière, non plus…) sur Internet, Facebook : nous sommes propres, prenons des douches, alors quoi ? Le capitalisme, l’État et les curés sont continuellement présents, eux, et menacent quotidiennement nos droits, nos conditions, nos pensées.

Alors que la répression contre le mouvement social se durcit davantage, que la marche en avant vers une société de plus en plus libérale, où l’individu risque d’être intégralement marchandisé, est de plus en plus prégnante, il conviendrait d’être partie prenante, solidaire et acteur de toute forme de lutte, qu’elle concerne les retraité.e.s, les salarié.e.s, la défense de la planète et surtout de tout ce qui y vit et respire, les plus jeunes face au formatage accéléré et la discrimination sociale que les différentes casses de l’éducation, de l’Université veulent leur assener.

Il faudrait donc que le lien social puisse être maintenu entre générations, notamment par le partage de cultures nouvelles, d’autres formes mêlant plus intrinsèquement le fun, la réflexion et l’action. Même s’il est parfois difficile de faire cohabiter des tranches d’âge éloignées l’une de l’autre, c’est certainement d’une mobilité d’esprit plus grande dont nous devrions faire preuve, et cela chez les plus anciens comme chez les plus jeunes.
Les mobilisations récentes contre le réchauffement climatique, les occupations d’habitations vides au profit des migrant.e.s, les ZAD, montrent que le potentiel est bien présent, que la spontanéité sur certaines actions ne fait pas défaut à la jeunesse. De même, les signes de solidarité ponctuelle ne manquent pas : lorsqu’un lieu, une librairie animée par une groupe FA est exposée à de graves ennuis d’ordre financier, par exemple, immédiatement l’entraide intervient, manifestée entre autres, par des groupes plus jeunes.

Autrement dit, le ressort existe, mais la fluidité dans les deux sens fait défaut : d’un côté, les plus anciens, « sérieux », et de l’autre, les plus novateurs, maîtrisant mieux le langage, la pratique apte à capter les aspirations de leur tranche d’âge. Je n’ose pas croire que la parcellisation, la coupure à laquelle nous assistons dans toutes les strates de la société ne nous épargne pas non plus. Les militants FA, blanchis sous le harnais, ont toujours manifesté, y compris aujourd’hui, une volonté d’ouverture, d’écoute, de souplesse d’esprit. Et il en est certainement de même chez les militants plus jeunes, aux pratiques différentes.

Alors, qu’est-ce qui ne prend pas, ou alors difficilement ? Là où l’on assistait, il n’y a pas si longtemps, à une mixité générale de générations, le mouvement s’est quasiment arrêté. Est-ce l’organisation qui effraie ? Pourtant, et c’est particulièrement vérifiable ici, l’organisation ne signifie nullement mutilation, étouffement des personnalités, sensibilités. Les groupes FA expriment l’autonomie la plus large possible dans leur fonctionnement, leur investissement, et jusqu’à l’intérieur de ceux-ci. De même, si l’organisation peut ressembler, de loin, à un rituel plan-plan, elle est indispensable pour recueillir comme un réceptacle, l’écho des luttes sociales et plus générales.

Donc, comment allier de nouveaux types d’action, certainement nécessaires et exprimés par les plus jeunes générations et un socle qui a démontré et démontre son incontournable nécessité ?


Article publié le 12 Fév 2020 sur Monde-libertaire.fr