Rencontre avec deux militants du collectif marseillais Al Manba, qui accompagne depuis trois ans les luttes des migrants dans la région.


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À Marseille, ville de transit par excellence et carrefour de cultures, les migrants sont paradoxalement longtemps restés quasi invisibles. Mais la donne a changé ces dernières années, en raison de la répression croissante à la frontière italienne, des expulsions de la (dite) jungle de Calais et des déplacements forcés vers des « centres d’hébergement » [1] (dont plusieurs ont éclos dans les environs). Conséquence : les migrants se sont fait plus nombreux, plus visibles, traités ici comme ailleurs en indésirables, traqués autant qu’abandonnés à leur sort.

C’est en réaction à cette situation qu’a été créé à l’été 2015 un collectif qui a vite fait feu de tout bois : Al Manba. Cette organisation sans chefferie ni statut d’association fonctionne sur des principes d’autogestion, avec pour but de faciliter l’accueil et l’autonomisation des migrants. Pas question d’être les supplétifs d’un État défaillant, insistent deux des membres fondateurs, Tina et Mika. Lesquels posent l’aspect politique comme essentiel, et résument les objectifs principaux en ces termes : « L’hébergement de lutte, l’entrave aux expulsions, la lutte contre les frontières. » Ils reviennent ici sur l’itinéraire du collectif.

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De la lutte comme carburant

« Le Manba est né à l’été 2015. Le déclencheur ? Le camp autogéré du Presidio, à Vintimille. Au contact de l’effervescence régnant sur place, on a pris une claque. Les manifs, les assemblées, les actions – toutes menées avec une vraie horizontalité dans la lutte [2]. À tel point qu’on a décidé de faire pareil à Marseille. On s’est lancés après quelques grandes assemblées, mêlant migrants et soutiens, avec la mise en place rapide d’outils qui existent encore, comme la commission juridique. Très vite, on a organisé des actions – manifs et obstruction aux expulsions. En parallèle, on a ouvert un lieu d’organisation autogéré, squatté en contrebas du quartier de La Plaine.

À l’époque, le contexte était explosif : fermeture de la frontière, pression policière, arrestations à la gare, etc. Marseille était alors une ville de passage, vers Paris ou Calais. On s’est donc focalisés sur la liberté de circulation, en aidant les gens à se poser et à repartir sans qu’ils finissent au Cra (Centre de rétention administrative). Très vite s’est aussi posée la question de la liberté d’installation, parce que certains ont voulu rester, par nécessité administrative (demande d’asile déposée à Marseille) ou envie. C’est dans ce cadre qu’on a cherché des lieux d’hébergement plus stables, en se basant sur l’expérience du squat punk de la Casa Mimosa.

En trois ans, la situation a changé à une vitesse folle. D’abord avec la fermeture totale de la frontière italienne. Ensuite par le recours systématique à la procédure Dublin [3], forme de négation du droit d’asile. Il y a également eu les diverses expulsions de la (dite) jungle de Calais, accompagnées de la création de CAO (Centres d’accueil et d’orientation) pour reloger tout le monde – des dispositifs de contrôle disséminés dans toute la France, facilitant fichage, tri et expulsions. Une logique de domination : en déplaçant les gens et en les isolant, on leur ôte toute possibilité d’organisation. La création des Prahda (Programme d’accueil et d’hébergement des demandeurs d’asile) en 2017 a marqué une nouvelle étape. Situés en zones industrielles, proches d’un tarmac ou d’une prison, ils n’ont plus vocation d’accueil, simplement de prélude au bannissement.

Les actions du Manba ont bien sûr suivi ces mouvements. Dans le cas des Prahda, par exemple, on a fait le lien entre les luttes que les enfermés organisaient au sein des centres et celles qui se montaient dans le centre-ville. L’organisation par des camarades des Prahda de Vitrolles et Gémenos d’une grande marche ” Stop Dublin ” entre Vitrolles et Marseille en octobre dernier a été un moment très fort pour tout le monde. Il y a eu beaucoup d’actions du même genre, où les migrants étaient soit très impliqués, soit directement responsables de l’organisation : occupations d’une église ou de locaux du département par les mineurs isolés, siège de l’Ofii (Office français de l’immigration et de l’intégration) par des personnes à la rue, participation à la manif devant la prison des Baumettes pour soutenir les “Trois de Briançon”, etc. C’est la base même de notre démarche. »

Penser le long terme

« En parallèle aux actions, les activités quotidiennes se sont poursuivies – pas toujours un long fleuve tranquille. À vouloir être partout, accompagner, loger, organiser, certains ont frôlé le burnout. Parmi nous, beaucoup continuent à héberger du monde, avec l’émergence de liens très forts. Mais ce n’est pas toujours facile, d’autant qu’il y a eu plusieurs problèmes graves qui ont créé des tensions dans le collectif.

On a également fait face à une forte répression. Le lieu collectif inaugural a été fermé en avril 2016. À sept reprises, on a tenté d’en ouvrir un autre, mais les flics sont intervenus à chaque fois. Des personnes ont été poursuivies, voire incarcérées. Beaucoup de lieux de vie ont aussi été expulsés. On a fini par décider d’ouvrir un local non squatté, ce qui a permis de reprendre de façon stable les assemblées générales et les permanences.

On a aussi parfois été victimes de notre succès. Les volontaires se multipliant dans les AG, il est arrivé que le sens se perde. Ça a été le cas, par exemple, après une occupation d’église assez médiatisée, où la question des mineurs isolés à la rue est devenue très visible. On a vu apparaître des postures plus citoyennistes, se limitant à sommer l’État de respecter ses engagements. En grossissant, on perdait le fil. L’élargissement ne vaut que s’il englobe les migrants qui luttent.

À force, le Manba est devenu un acteur important de l’hébergement sur Marseille. Les associations et les travailleurs sociaux nous adressaient les personnes pour qui ils ne trouvaient pas de solution. Au point que même les flics et l’Ofii s’y sont mis. Une situation absurde, avec les institutions renvoyant des gens dont elles ne veulent pas vers des squats qu’elles expulseront ensuite.

On s’est alors posé la question du sens politique de l’hébergement d’urgence. Pourquoi se substituer à l’État ? Qu’est-ce que ça apporte aux migrants en matière d’autonomie ? Beaucoup de soutiens veulent donner un coup de main pour des raisons humanitaires, ce qui n’est pas notre approche. On souhaite au contraire s’attacher à des rapports plus longs, plus horizontaux, plus politiques. On doit continuer à contester l’idée même de frontière, faire en sorte que le “Welcome” ne l’emporte pas sur le “No Border”. C’est pour cela qu’on tient à se recentrer sur l’idée d’un accueil alternatif, visant l’autonomie des concernés. Quand l’État les condamne à l’errance perpétuelle, on fait en sorte qu’ils aient les moyens de se poser et de s’impliquer. »

L’accueil en pierre angulaire

La couverture du n°168 de "CQFD", illustrée par Vincent Croguennec. {JPEG}

« La plupart de nos activités relèvent de l’accueil plutôt que de l’hébergement : cours de français, accompagnement juridique, réseaux d’entraide, mais aussi théâtre, organisation de friperies de quartier, de concerts, voire participation à des jardins collectifs ou des chantiers sur des bateaux. Ces activités permettent de sortir des logiques de domination étatique, de ces situations d’urgence auxquelles les institutions veulent cantonner les migrants.

L’accueil, c’est aussi l’inscription des gens dans des quartiers. Ainsi de leur implication dans le quotidien de La Plaine ou de La Belle-de-Mai. Les habitudes d’organisation collective et d’autogestion de ces quartiers, ainsi que les lieux qui s’y trouvent, ont permis de multiplier les repas de soutien, les concerts, les temps de rencontre. De leur côté, les migrants ont investi des moments importants, comme le carnaval de La Plaine ou les luttes contre la gentrification du quartier.

Les mobilisations sont importantes, pas seulement pour leurs résultats directs, mais dans ce qu’elles insufflent chez ceux qui y participent. Il s’agit de créer ensemble des espaces de liberté, sans faire de discrimination entre migrants “économiques” ou “politiques”. Ce sont des camarades de lutte. »


[1] En fait, plutôt des centres de tri ou de relégation avant expulsion : CAO, Prahda, Atsa, DPAR… Pour qui aime les sigles, c’est le bonheur. Pour les « hébergés », beaucoup moins.

[2] Voir « Migrants : “We are not going back !” », article paru dans le n° 135 de CQFD (septembre 2015).

[3] Réglementation européenne qui oblige à déposer son dossier de demande d’asile dans le premier pays européen traversé. En 2017, un tiers des demandeurs d’asile en France étaient sous procédure Dublin.

Source: http://cqfd-journal.org/Que-le-Welcome-ne-l-emporte-pas -