Décembre 4, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Serge Livrozet vient de nous quitter, ce 29 novembre 2022. Il avait 83 ans. Lorsque nous nous sommes connus, en 1971, il venait de sortir de la Centrale de Melun. Moi, j’avais fait mes années de prison à la Centrale de Caen. Nous avons tout de suite partagé une histoire commune. C’était l’époque du Groupe Information Prisons, (GIP) qui avait été créé par Michel Foucault, assisté de nombreux intellectuels comme Pierre Vidal-Naquet et Jacques Donzelot. Très vite, Serge s’est distingué du reste des militants, en criant : « Seuls, les taulards ont le droit de parler de la taule. » Foucault, aidé de Daniel Defert, a créé l’association de Défense des Droits des Détenus (ADDD), qui a duré un an. Serge Livrozet s’est démarqué des intellectuels, en créant, en 1972, le Comité d’Action des Prisonniers (CAP) qui s’est dissout en 1980. Sans tarder, j’ai rejoint ce mouvement, qui me semblait radical, d’autant plus que deux autres ex-prisonniers, Claude Vaudez et Michel Boraley, s’étaient associés à Serge dans cette création.

Il a aussi participé à la création, en 1974, du Mouvement Marge et, en 1978, du Mouvement d’Emancipation Collective et Individuelle (MECI). En 1990, il a rejoint le Groupe Berneri de la Fédération anarchiste. Il aussi animé pendant plusieurs années une émission sur Radio libertaire, « Humeurs Noires ».

Dès 1972, nous avons partagé beaucoup de combats contre la prison. Le journal des prisonniers, que nous appelions le CAP, comme le groupe qui le publiait, comportait des articles de prisonniers, anciens ou actuels. Nous le vendions la plupart du temps devant les prisons. Cela nous valait des interpellations et, pour beaucoup, le fait d’être relâchés très loin, en rase campagne. Je me souviens de Fresnes et Fleury-Mérogis…

Ce qui a donné de l’ampleur à notre Comité, c’est la création partout de groupes en province, en Belgique et même en Suisse. Peu de temps après, des révoltes ont éclaté dans de nombreuses prisons, ce qui a entraîné à l’extérieur la création de collectifs à Lille, Lyon, Bordeaux, Nancy, Nantes, Rouen, Le Havre, Rennes et même dans plusieurs pays d’Europe.
Nous avons été amenés à soutenir le combat de beaucoup de prisonniers et de groupes de détenus qui se sont constitués à Mende, Lille, Clairvaux, Moulins-Izeure et ailleurs. N’oublions pas les coups de gueule de Serge, lors d’une manifestation, criant avec son mégaphone : « Mende, chef-lieu de la Lozère et de la torture » et, lors d’un procès, où il était venu défendre un taulard, à la lecture du jugement, « Pourriture de justice française !»

Ayant passé son bac en prison, Livrozet avait appris à rédiger aussi bien qu’il parlait. C’est ce qui lui a permis d’écrire quelques livres retentissants. Je retiens, en particulier De la prison à la révolte, son meilleur ouvrage. Il a été le premier de tous ceux qui ont été écrits en France, après lui, sur l’enfermement carcéral. Son second livre, La Rage des murs, est un roman qui reprend les mêmes thèmes de manière plus personnelle.
Quant à son troisième livre, Diégo, il approfondit l’analogie, car le héros est un chien révolutionnaire…

Serge, des années plus, tard a créé une maison d’éditions, Les Lettres libres, où il a édité des ouvrages dont il était l’auteur, ainsi que de nombreux autres écrivains. Quelques-uns de ses principaux collaborateurs étaient, comme lui, d’anciens prisonniers.
C’est ce qui laisse planer un voile confus sur la fin de l’aventure. En effet, il y a eu l’affaire de la fausse monnaie, sept millions de francs de l’époque… Nous n’avons pas pu nous empêcher de penser que Serge Livrozet avait été piégé. Pendant plusieurs semaines, la police était en planque près de la maison d’édition. Trois personnes ont été interpellées, dont Serge.
Un comité de soutien s’est mis en place. Et, le jour de la mise en bourse de Paribas, une cinquantaine de personnes avait cadenassé toutes les entrées de la Bourse. A 13h, lors de l’ouverture, qui ne s’est pas faite, nous avons balancé des faux billets de théâtre, ramassés précipitamment par les boursicoteurs. ! Bien entendu, Serge a été innocenté et libéré.
Il importe de rappeler que, passant près d’un car de CRS, j’ai entendu l’un deux dire : « Vous vous rendez compte, les gars, ils ont fermé la bourse ! » Et un autre a répondu : « Ils ont bien fait » !

Un des axes de lutte et de réflexion du groupe Berneri, dont faisait partie Serge, était de lutter contre toutes les prisons, en commençant par celles de nos certitudes, de nos préjugés, de nos lâchetés au quotidien. Être pour l’abolition de la prison, c’est la victoire de la vie sur la mort.

Jacques Lesage de la Haye




Source: Monde-libertaire.fr