Juillet 27, 2022
Par Paris Luttes
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Assise dans mon lit, je commence à écrire (les lits sont mes endroits favoris pour écrire), et une partie de moi me dit : « n’écris pas cet article ».

Dans cette partie de moi, résonne la peur et la honte qui entourent les questions d’agression, d’abus et de violence – le tabou que la plupart des communautés maintiennent à propos du fait que non seulement des personnes auxquelles nous tenons ont vécu des viols, des abus et des agressions, mais aussi que parmi ces mêmes personnes qui comptent pour nous, il y a des violeur·es et des agresseur·es. Et peut-être le secret que nous gardons en nous le plus honteusement, c’est qu’il est bien possible que nous-mêmes ayons été ou soyons encore des agresseur·es – la peur qu’il se pourrait bien que nous soyons les méchant·es de l’histoire, les monstres dans la nuit.

Personne ne veut être un·e agresseur·e. Personne ne veut admettre qu’iel a pu faire du mal à une autre personne. Et cela nous est d’autant plus difficile quand tant d’entre nous sommes des survivant·es d’agression et d’abus.

Mais la vérité, c’est qu’agresseur·es et survivant·es d’agressions n’existent pas et n’ont jamais existé de manière strictement séparée : parfois, des personnes blessées en blessent d’autres. Dans la culture du viol où nous vivons, il est parfois difficile de faire la différence entre la douleur dont tu fais l’expérience et la douleur que tu infliges à d’autres.

Dans les années qui ont suivi la première publication de cet essai, nous avons assisté, dans le sillage du mouvement #MeToo, à un basculement dans l’intensité et dans la fréquence avec laquelle l’agression et les violences entre partenaires intimes sont discutées en public. Si ce mouvement a provoqué des changements positifs et exposé de nombreuses personnes abusives dans les sphères du pouvoir, il a également souligné la complexité et le caractère épidémique des agressions. Et il nous a aussi montré, sans l’ombre d’un doute, que les survivant·es peuvent, ielles aussi, être des agresseur·es.

Il nous a montré que nous ne pouvons pas nous contenter de penser les agresseur·es comme des monstres incompréhensibles qui doivent être exterminé·es – parce que les agresseur·es sont aussi nos héro·ïnes, nos amant·es, nos ami·es, notre famille. Il nous a montré que, avec plus d’urgence que jamais, nous devons trouver des manières de répondre à la violence et d’en guérir.

Il y a sept ans, au cours d’une de mes premières formations pour venir en aide aux survivant·es de violence intime, une personne a demandé si l’association qui nous formait prenait également en charge les personnes qui agressaient ou abusaient leurs partenaires et qui cherchaient de l’aide pour arrêter.

La réponse ne s’est pas faite attendre : « Nous ne travaillons pas avec les agresseur·es. Point. »

C’est de bonne guerre, me suis-je dit. Après tout, une association créée pour soutenir les survivant·es de viol et d’agression a bien raison de se dédier aux survivant·es, et pas aux personnes qui leur ont fait du mal. Mais il reste, me suis-je dit, un problème de taille : qu’arrive-t-il quand les personnes sont à la fois des survivant·es et des agresseur·es ? Et si nous ne travaillons pas avec les agresseur·es, qui le fera ?

Une note ici : je ne parle pas, dans cet article, de la question de savoir si une relation peut être « mutuellement abusive » ou si « l’agression peut être mutuelle ». C’est une question clef dont il faut parler, mais ce n’est pas ce dont je parle ici : je veux seulement dire que les personnes qui ont survécu à une agression dans une relation peuvent avoir été des agresseur·es à d’autres moments de leurs vies.

La question de savoir si une relation peut être mutuellement abusive est assurément une question importante, ne serait-ce que parce que de nombreuses relations violentes reposent souvent sur le débat de savoir qui, des deux personnes, est la survivant·e et qui est l’agresseur·e. Parfois, la distinction est facile à faire parce qu’une des deux personnes a clairement plus de pouvoir que l’autre. Le plus souvent, toutefois, les choses sont plus compliquées – par exemple, quand les deux personnes dans la relation sont exposées à de hauts risques d’oppression ou de marginalisation sociale.

Je n’ai pas de réponse claire à la question, mais je me demande : qu’est-ce qui compte vraiment ? S’agit-il d’en finir avec les comportements violents et leurs schèmes destructeurs, ou s’agit-il d’en faire porter la responsabilité à quelqu’un·e ? Si mon amoureuse me fait du mal, par exemple, il se peut que ce que je fais pour me défendre soit légitime. Mais la légitimité de mes actes ne doit pas m’empêcher d’endosser ma responsabilité, notamment si mes mouvements de défense ont causé des dommages disproportionnés – ce qui n’empêche pas non plus mon amoureuse de prendre la responsabilité de ses actes à elle.

Sept ans plus tard, en tant que thérapeute qui travaille avec de nombreux·ses personnes qui ont été des agresseur·es, je me pose toujours la question. Il y a si peu de ressources et d’associations qui sont mandatées, ou qui ont la volonté, ou le savoir nécessaire pour aider les personnes qui le voudraient à arrêter d’être des agresseur·es.

N’est-ce pas un slogan féministe : « nous ne devrions pas apprendre aux genxtes à ne pas se faire violer ; nous devrions apprendre aux genxtes à ne pas violer » ?

Et si c’est bien le cas, ne s’en suit-il pas que nous ne devrions pas seulement offrir notre soutien aux personnes qui survivent aux agressions, mais aussi aux personnes qui souhaitent apprendre à ne pas en commettre ?

Quand nous sommes capables d’admettre qu’il y a, en chacun·e de nous, une capacité de faire du mal aux autres, nous nous rendons capables de transformer radicalement la conversation autour de l’agression et de la culture du viol. Nous pouvons passer de la simple réaction à l’agression et à l’abus sous la forme du désir de punir les agresseur·es, à une pratique de prévention de l’agression et de guérison de nos communautés. Parce que la révolution commence à la maison, comme on dit. La révolution commence chez toi, dans tes relations, dans ta chambre à coucher. La révolution commence dans ton cœur.

Ce qui suit est un guide en neuf étapes pour te confronter à l’agresseur·e en toi, en moi, en nous toustes.

1. Écoutez la survivant.e

« Écouter la survivant·e » semble sous-entendre qu’il ne peut y avoir qu’un·e seul·e survivant·e dans une situation donnée, ou que la première personne à dénoncer l’autre est nécessairement la survivant·e dans la dynamique d’agression ou d’abus. Ce n’est pas nécessairement vrai. Aujourd’hui, j’aurais peut-être donné un autre titre à cette section, du genre : « apprends à écouter quand quelqu’un·e te dit que tu lui as fait du mal ».

Quand on agresse quelqu’un·e, la première compétence (et la plus difficile à acquérir) consiste à se rendre capable d’écouter la personne ou les personnes auxquelles on a fait du mal :

– écouter sans devenir défensif·ve ;

– écouter sans louvoyer ni se chercher des excuses ;

– écouter sans minimiser ou nier l’étendue du mal qui a été fait ;

– écouter sans essayer de se placer au centre de l’histoire.

Quand une personne, en particulier un·e partenaire ou un·e amoureux·se, vous dit que vous lui avez fait du mal ou que vous l’avez abusé·e, rien n’est plus facile que d’entendre une accusation ou une attaque. Bien souvent, c’est la première présupposition – qu’on nous attaque.

C’est la peur du châtiment qui fait que de nombreux·ses agresseur·es répondent aux survivant·es en se défendant : « Ce n’est pas moi qui t’agresse. C’est toi qui m’agresse, avec ton accusation ! »

Mais c’est le cycle des violences qui parle ici. C’est le script que la culture du viol a écrit pour nous : un script dans lequel il doit y avoir un héros/une héroïne et un·e méchant·e, un bien et un mal, un·e accusateurice et un·e accusé·e. Et si nous essayions de comprendre l’accusation qui est adressée à l’agresseur·e comme un acte de courage – un don – de la part de la survivant·e ?

Et si, au lieu de réagir immédiatement pour nous défendre, nous prenions le temps, à la place, d’écouter, de réellement essayer de comprendre le mal qu’il se pourrait bien que nous ayons fait à l’autre ?

Quand nous pensons notre capacité à rendre des comptes en terme d’écoute et d’amour plutôt que dans le vocabulaire de l’accusation et du châtiment, tout change. Écouter sans être sur la défensive ne veut pas nécessairement dire abandonner sa propre part de la vérité. Nous devons apprendre à faire place à la variété des perspectives et des émotions multiples qui habitent nos cœurs.

2. Prenez la responsabilité de l’agression après avoir écouté.

Se rendre capable de rendre des comptes implique de prendre la responsabilité de l’agression. Cela signifie, assez simplement, reconnaître que vous et vous seul·e êtes la source de la violence physique, émotionnelle ou psychologique que vous avez exercée sur une autre personne.

Souvenez-vous, cela dit, que vous n’êtes pas responsable de la violence que d’autres ont pu exercer sur cette personne, ou pour le mal qu’elle s’inflige à elle-même. Prendre sa responsabilité signifie apprendre à mesurer l’étendue de nos limites, ce qui signifie accepter le poids de nos propres actions, pas plus, pas moins. Il ne sert à rien d’exagérer la quantité de dommages qu’on a infligés à une autre personne, ou de s’effondrer sous le poids du martyr. Prendre ses responsabilités signifie notamment se livrer à un examen critique de nos actions et ne pas en déléguer l’analyse à d’autres.

On peut donner une analogie de la prise de responsabilité en cas d’agression ou d’abus à partir de ce qui se passerait si vous marchiez sur les pieds de quelqu’un·e : il y a quantités de raisons qui expliquent pourquoi vous avez marché sur les pieds de quelqu’un·e – vous étiez pressé·e, vous ne regardiez pas où vous alliez, ou peut-être personne ne vous a appris qu’il ne fallait pas marcher sur les pieds des autres.

Quoi qu’il en soit, vous l’avez fait. Personne d’autre que vous, vous seul·e, êtes responsable et il vous appartient de le reconnaître et de présenter vos excuses. Le même raisonnement vaut dans le cas d’une agression ou d’un abus : personne, et je veux vraiment dire personne – ni votre partenaire, ni le patriarcat, ni la maladie mentale, ni la société, ni le Diable – n’est responsable de la violence que vous infligez à une autre personne. De nombreux facteurs peuvent contribuer ou influencer les raisons qui nous conduisent à agresser ou abuser d’une autre personne (voir, à ce sujet, le point suivant), mais en dernière instance, moi seule suis responsable de mes actions, et vous seul·es êtes responsables des vôtres.

3. Acceptez que vos raisons ne sont pas des excuses.

Il y a un mythe tenace qui dépeint les personnes violentes comme de mauvaises personnes – comme des sadiques, comme des personnes qui prennent plaisir à la douleur des autres.

Ce mythe est l’une des raisons pour lesquelles il est si difficile pour les personnes qui en ont agressé ou abusé d’autres, par le passé ou au présent, de se présenter elles-mêmes comme des « agresseur·es » ou comme ayant « été abusives » pour décrire leur comportement. En fait, très très très très peu de personnes abusent ou en agressent d’autres par sadisme. Dans mon expérience en tant que thérapeute et dans mon travail de terrain, quand une personne en vient à agresser ou abuser d’une autre, c’est généralement parce qu’elle a une raison, et cette raison est souvent enracinée dans le désespoir ou la souffrance.

Parmi les raisons que j’entends pour rendre compte d’un comportement abusif, j’entends : « Je suis isolé·e et seul·e, et la seule personne qui me maintient en vie est mon/ma partenaire. C’est la raison pour laquelle je ne peux pas la/le laisser partir. »

« Mon/ma partenaire me fait du mal tout le temps. Je me suis vengé·e. »

« Je suis malade ; si je ne force pas les gens à prendre soin de moi, on me laissera mourir seul·e. »

« Je souffre et la seule manière pour moi de soulager ma douleur est de me faire mal à moi ou de faire souffrir les autres. »

« Je ne savais pas que ce que je faisais était abusif/une agression. C’est ce qu’on m’a toujours fait. Je me suis contenté·e de suivre le script. »

« Personne ne m’aimera si je ne les force pas à le faire. »

Toutes ces raisons sont puissantes et réelles – et elles n’excusent rien. Il n’y a jamais de raison suffisante pour excuser un comportement abusif ou une agression. Les raisons nous aident à comprendre l’agression, mais elles ne l’excuse pas. Accepter cela est essentiel pour transformer la culpabilité en responsabilité, la justice en guérison.

4. Ne jouez pas aux « jeux olympiques des survivant·es ».

Comme je l’ai suggéré plus haut, les communautés tendent à suivre un modèle dichotomique (survivant·e/agresseur·e, victime/coupable) de l’agression. La croyance s’en résume à l’idée qu’une personne qui a été abusée ou agressée ne saurait en abuser ou en agresser une autre à son tour.

Dans mon expérience, les communautés de gauche impliquées dans la justice sociale ont tendance à appliquer une compréhension erronée de l’analyse sociale aux situations individuelles d’agression ou d’abus en suggérant que les individus appartenant à des groupes opprimés ou marginalisés ne sauraient agresser ou abuser d’individus appartenant à des groupes privilégiés (c’est-à-dire que les femmes ne sauraient agresser ou abuser des hommes, que les personnes racialisées ne sauraient agresser ou abuser des personnes blanches, etc.).

Mais rien de tout cela n’est vrai. Les survivant·es d’abus ou d’agression dans une relation peuvent, de fait, abuser ou agresser d’autres personnes dans d’autres relations.

Et s’il est plus facile pour les individus appartenant à des groupes privilégiés d’abuser ou d’agresser d’autres personnes à raison du pouvoir supplémentaire que leur donne leur privilège, n’importe qui est capable d’agresser ou d’abuser de n’importe qui d’autre, si les bonnes (ou plutôt les mauvaises) circonstances sont réunies. Cela n’empêche pas que les « jeux olympiques des survivant·es » sont souvent mobilisés comme une manière de répondre à une accusation d’agression ou d’abus.

Ainsi nous pouvons être tentées de rétorquer à une accusation d’agression ou d’abus : « Je ne peux pas avoir abusé de toi, je suis une survivant·e. » Ou : « L’agression à laquelle j’ai survécu est bien pire que ce dont tu m’accuses ! » Ou encore : « Rien de ce que je peux te faire ne peut être abusif puisque tu es bien plus privilégié·e que moi. »

Mais les survivant·es aussi peuvent être des agresseur·es. N’importe qui peut l’être, et la comparaison ou la banalisation de l’abus ne nous absout pas de la responsabilité qui nous en incombe.




Source: Paris-luttes.info