Fake news et thĂ©ories du complot sont utilisĂ©es comme autant d’armes tournĂ©es contre la cohĂ©sion des dĂ©mocraties libĂ©rales. Selon Jakub KalenskĂœ, il est nĂ©cessaire de nommer et de faire honte Ă  ceux qui participent aux campagnes de dĂ©sinformation pro-Kremlin. Le texte qui suit est la transcription de son audition devant la Commission des affaires Ă©trangĂšres de la Chambre des reprĂ©sentants amĂ©ricaine le 16 juillet 2019.

CathĂ©drale de l’Intercession-de-la-Vierge sur la Place rouge, Ă  Moscou (DR).

Il existe au moins quatre approches diffĂ©rentes pour contrer les opĂ©rations hostiles du Kremlin en matiĂšre de dĂ©sinformation :

1. Documenter la menace, mieux comprendre ce qui se passe.

2. Sensibiliser – c’est-Ă -dire dĂ©noncer la menace, communiquer auprĂšs du public dans une dĂ©marche de prĂ©vention et s’attirer le soutien d’autres acteurs qui pourront Ă  leur tour aider Ă  sensibiliser de nouveaux publics.

3. AttĂ©nuer les faiblesses que l’agresseur exploite.

4. DĂ©fier les agresseurs et les sanctionner en leur faisant payer au prix fort leurs tentatives de saper les bases de nos sociĂ©tĂ©s dĂ©mocratiques. C’est peut-ĂȘtre le domaine le plus sensible et le plus souvent nĂ©gligĂ©, mais aussi, contrairement Ă  tous les autres, le plus prometteur pour mettre fin aux manƓuvres informationnelles hostiles.

Chacun de ces quatre axes peut ĂȘtre dĂ©clinĂ© en un Ă©ventail de mesures d’ordre tactique. Certaines de ces mesures relĂšvent de l’action des États, qui peuvent engager des efforts financiers importants, se concentrer sur un sujet mĂȘme lorsque les mĂ©dias ont cessĂ© de s’y intĂ©resser, et coordonner des actions Ă  une Ă©chelle nationale. D’autres mesures sont davantage du ressort de la sociĂ©tĂ© civile, qui ne fonctionne pas avec les contraintes de l’État et peut communiquer de maniĂšre plus souple et plus volontariste auprĂšs d’un public donnĂ©. Certaines mesures, encore, doivent ĂȘtre entreprises de maniĂšre privilĂ©giĂ©e par les mĂ©dias, tandis que d’autres doivent l’ĂȘtre par des entreprises privĂ©es, y compris les plateformes de rĂ©seaux sociaux. Et, Ă©videmment, des sociĂ©tĂ©s diffĂ©rentes adopteront des approches diffĂ©rentes, en fonction de leurs environnements juridiques, de leurs sensibilitĂ©s, de leurs niveaux d’éducation, etc.

Il est nĂ©cessaire de poursuivre tous ces axes en mĂȘme temps et de maniĂšre coordonnĂ©e. Ne choisir que quelques-unes de ces solutions tout en ignorant complĂštement les autres prĂ©sente des garanties de succĂšs assez faibles.

1. Documenter la menace et mieux la comprendre

C’est une tĂąche Ă  laquelle se consacre l’équipe de Bruxelles, oĂč je travaillais auparavant. Le groupe de travail East Stratcom de l’Union europĂ©enne (« Stratcom » pour « communication stratĂ©gique » – ndlr) recueille et documente les cas de dĂ©sinformation pro-Kremlin provenant de mĂ©dias d’État russes et d’autres mĂ©dias gravitant dans l’écosystĂšme pro-Kremlin. Dans plusieurs pays europĂ©ens, diffĂ©rents dĂ©partements et agences sont concernĂ©s par cette menace – gĂ©nĂ©ralement les services de renseignement, mais aussi diverses Ă©quipes Stratcom, qui peuvent ĂȘtre situĂ©es au sein des ministĂšres des Affaires Ă©trangĂšres, des ministĂšres de la DĂ©fense ou des ministĂšres de l’IntĂ©rieur.

Documenter la menace est une premiĂšre Ă©tape nĂ©cessaire sans laquelle il est presque impossible de faire quoi que ce soit d’autre avec efficacitĂ©.

Le rĂ©sultat idĂ©al de cette activitĂ© est d’apprendre combien de canaux diffusent la dĂ©sinformation, combien de messages par jour ils diffusent, combien de personnes ils ciblent et combien de personnes ils persuadent. Pour cela, nous aurions besoin d’une structure de surveillance extraordinairement robuste pour les mĂ©dias traditionnels et nouveaux, et nous aurions besoin de mener des sondages d’opinion rĂ©guliers pour mesurer l’attrait des messages de dĂ©sinformation.

Disposer d’un systĂšme de surveillance appropriĂ© capable de repĂ©rer l’apparition des messages de dĂ©sinformation en temps rĂ©el nous permettrait Ă©galement de crĂ©er un systĂšme d’alerte prĂ©coce pour faire face Ă  de nouvelles attaques informationnelles.

Jusqu’à prĂ©sent, l’Union europĂ©enne (UE) n’a toujours pas de rĂ©ponses Ă  des questions telles que celles concernant le nombre de canaux de dĂ©sinformation et le nombre de messages qu’ils diffusent. Pour le dire simplement : il n’y a pas suffisamment de ressources pour un suivi complet.

Il est probablement prĂ©fĂ©rable que les tĂąches de surveillance complĂštes soient effectuĂ©es par un organisme gouvernemental ou une agence financĂ©e par le gouvernement. Les entreprises privĂ©es ne disposent pas du financement ou de la portĂ©e nĂ©cessaires, et cette tĂąche est Ă©troitement liĂ©e aux problĂšmes de sĂ©curitĂ©.

2. Sensibiliser Ă  la menace

C’est Ă©galement quelque chose auquel le groupe de travail East Stratcom participe : publier des documents sur la dĂ©sinformation pro-Kremlin, prononcer des discours lors de confĂ©rences, organiser des formations pour les États et informer les journalistes et autres publics critiques. Le Centre d’excellence de l’OTAN pour la communication stratĂ©gique (Stratcom) Ă  Riga participe Ă  des activitĂ©s de ce genre.

Plusieurs organismes en Europe sont actifs dans ce domaine. Un des meilleurs exemples se trouve en SuĂšde, oĂč le Service de sĂ©curitĂ© et l’Agence pour les urgences civiles ont formĂ© des responsables politiques, des mĂ©dias et d’autres acteurs du systĂšme national au problĂšme de la dĂ©sinformation hostile. Le Centre tchĂšque contre le terrorisme et les menaces hybrides se concentre Ă©galement sur la sensibilisation au sein de son propre gouvernement.

Un autre exemple est le DĂ©partement Stratcom des Forces armĂ©es lituaniennes. Certains d’entre vous ont peut-ĂȘtre entendu parler de l’affaire Lisa en Allemagne : dĂ©but 2016, des milliers de personnes ont manifestĂ© dans la rue contre la politique d’Angela Merkel concernant les rĂ©fugiĂ©s. L’histoire, un mensonge amplifiĂ© par les mĂ©dias et les responsables du Kremlin, impliquait une jeune fille qui prĂ©tendait Ă  tort avoir Ă©tĂ© violĂ©e par des hommes qui semblaient ĂȘtre des immigrĂ©s. Une histoire de dĂ©sinformation similaire est apparue en Lituanie un an plus tard, mais elle n’a reçu pratiquement aucune traction parce que les autoritĂ©s ont Ă©tĂ© correctement formĂ©es pour gĂ©rer de telles situations et parce que l’équipe Stratcom a anticipĂ© la situation, en combattant rapidement la fausse allĂ©gation. Ils ont alertĂ© les parties prenantes dĂšs la premiĂšre apparition de cette fausse information et, en consĂ©quence, l’évĂ©nement traitĂ© en premier dans les mĂ©dias n’a pas Ă©tĂ© qu’une jeune fille aurait Ă©tĂ© violĂ©e, mais qu’il y avait eu une autre attaque informationnelle contre la Lituanie. Ce cas est un brillant exemple de neutralisation de la dĂ©sinformation avant qu’elle n’ait le temps de se propager.

Cependant, pour que cela se produise, un niveau de sensibilisation trĂšs Ă©levĂ© est nĂ©cessaire, ainsi qu’une excellente surveillance en temps rĂ©el de l’espace informationnel et une expertise sur la dĂ©sinformation. Tout cela ne se rĂ©alise pas du jour au lendemain. Pour que d’autres pays s’amĂ©liorent dans ce domaine, ils doivent travailler avec diligence pour Ă©lever et maintenir un niveau Ă©levĂ© de sensibilisation sur une longue durĂ©e afin d’arriver au point oĂč leur systĂšme soit capable de rĂ©pondre de maniĂšre exemplaire comme l’ont fait les Lituaniens.

Je crains que l’UE, dans son ensemble, ne se situe pas Ă  un niveau de sensibilisation aussi Ă©levĂ© que celui de certains de ses États membres comme la Lituanie. Il serait nĂ©cessaire de mener une campagne beaucoup plus vaste et beaucoup mieux financĂ©e que ce n’est le cas aujourd’hui. Les communications actuelles de l’UE sur cette question, y compris celles du groupe de travail East Stratcom, offrent souvent un contenu d’excellente qualitĂ©, mais n’ont pas encore une portĂ©e suffisante.

Il faut Ă©galement garder Ă  l’esprit qu’il ne suffit pas de se concentrer uniquement sur les efforts du gouvernement. Il est Ă©galement important de dialoguer avec d’autres publics jouant un rĂŽle essentiel dans la lutte contre la dĂ©sinformation, notamment les responsables politiques, les journalistes et les universitaires.

Il est crucial de rechercher des acteurs extĂ©rieurs Ă  l’État, car tout le monde n’a pas confiance dans la parole Ă©tatique. Nous avons besoin que d’autres leaders d’opinion agissent comme des messagers de confiance sur ces questions auprĂšs de leur propre public, ce dont l’État n’est souvent pas capable.

Un autre bon exemple est, encore une fois, la Lituanie, oĂč il existe une Ă©mission de tĂ©lĂ©vision similaire Ă  Last Week Tonight with John Oliver, qui se moque de la propagande russe. Autre exemple : celui d’un jeune et influent Youtubeur tchĂšque qui Ă©duque des centaines de milliers de ses followers sur l’éducation aux mĂ©dias et les fausses informations.  Ces acteurs peuvent s’adresser Ă  des publics que les gouvernements et les autres hommes en costume atteignent Ă  peine. Il est nĂ©cessaire de sensibiliser trĂšs largement l’ensemble de la sociĂ©tĂ© Ă  ce problĂšme et, pour cela, une variĂ©tĂ© d’acteurs est nĂ©cessaire.

Cependant, les États peuvent Ă©galement soutenir ces autres acteurs qui font un travail similaire en soutenant des mĂ©dias de qualitĂ© et des journalistes indĂ©pendants couvrant ces sujets, ainsi que les ONG qui travaillent dans ce domaine. Il est inquiĂ©tant d’entendre les professionnels de la lutte contre la dĂ©sinformation en Europe se plaindre du manque de financement de leurs activitĂ©s.

Et il est important de se concentrer non seulement sur son propre pays, mais aussi de faire prendre conscience de ce qui se passe ailleurs. Comme mentionnĂ© dans le rĂ©cent rapport du Conseil de l’Atlantique sur les attaques de dĂ©sinformation entourant les Ă©lections de 2017 en France, ce pays a rĂ©ussi Ă  se protĂ©ger de la dĂ©sinformation car, outre les raisons d’ordre structurel et de la chance, il avait Ă©tĂ© capable d’apprendre des autres. Cela a sensibilisĂ© au risque de la dĂ©sinformation et a permis que les imprĂ©vus soient anticipĂ©s. Ainsi, lorsqu’une opĂ©ration de piratage et de fuite similaire Ă  celle des États-Unis en 2016 est apparue Ă  la veille des Ă©lections, l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron Ă©tait trĂšs bien prĂ©parĂ©e.

Ce cas nous rappelle Ă©galement l’adaptabilitĂ© des dĂ©sinformateurs. Si l’opĂ©ration de piratage et de fuite a rĂ©ussi aux États-Unis, elle a Ă©chouĂ© en France. Par consĂ©quent, les dĂ©sinformateurs ont renoncĂ© Ă  tenter la mĂȘme stratĂ©gie en Allemagne lors des Ă©lections au Bundestag en 2017, en dĂ©pit du fait que la Russie disposait dĂ©jĂ  du contenu piratĂ© qui pouvait ĂȘtre utilisĂ© Ă  cette fin.

3. Remédier aux faiblesses systémiques, renforcer notre défense

La dĂ©sinformation russe cherche rarement Ă  crĂ©er de nouvelles divisions et faiblesses dans la sociĂ©tĂ©. Elle prĂ©fĂšre exploiter les divisions et les faiblesses qui existent dĂ©jĂ . Essayer d’attĂ©nuer ces faiblesses est l’un des moyens de rendre nos sociĂ©tĂ©s moins vulnĂ©rables.

Une grande partie de la construction de nos dĂ©fenses se fait en sensibilisant Ă  la menace. Pour rĂ©soudre un problĂšme, vous devez en avoir une bonne connaissance. Par consĂ©quent, une bonne campagne de communication sur la menace que reprĂ©sente la dĂ©sinformation peut constituer une trĂšs bonne entrĂ©e en matiĂšre pour remĂ©dier Ă  certaines des faiblesses de nos sociĂ©tĂ©s et de nos systĂšmes d’information.

Cependant, nous ne pouvons pas compter uniquement sur des experts en communication. Les faiblesses structurelles nĂ©cessitent la participation de professionnels plus spĂ©cialisĂ©s.

L’« Ă©ducation aux mĂ©dias » est souvent mentionnĂ©e comme un moyen de se protĂ©ger contre la dĂ©sinformation. Dans les pays nordiques, qui sont frĂ©quemment citĂ©s comme exemples de sociĂ©tĂ©s trĂšs douĂ©es pour les mĂ©dias, les versions locales du site de dĂ©sinformation russe Sputnik ont dĂ» fermer en assez peu de temps car elles n’attiraient pas suffisamment de lecteurs. En particulier, la Finlande est souvent citĂ©e comme l’un des meilleurs exemples d’une sociĂ©tĂ© hautement spĂ©cialisĂ©e dans les mĂ©dias qui rĂ©siste aux fausses informations.

>>> Lire, sur Conspiracy WatchDésinformation : pourquoi la Finlande résiste mieux que les autres pays aux fake news (29/06/2019)

Cependant, les rĂ©sultats que l’on peut attendre d’une intensification des efforts en matiĂšre d’éducation aux mĂ©dias et Ă  l’information sont souvent surestimĂ©s. Tout d’abord, cela nĂ©cessitera des campagnes concertĂ©es Ă  travers les nombreux systĂšmes Ă©ducatifs ; campagnes qui devront durer des dĂ©cennies pour obtenir l’effet souhaitĂ©. Cela reprĂ©sente un effort considĂ©rable avec des dĂ©lais de rĂ©alisation trĂšs longs. Or, nous avons besoin de solutions Ă  beaucoup plus court terme.

De plus, ce que nous avons observĂ© en Europe, c’est que si les agresseurs informationnels ne peuvent pas exploiter une faiblesse, ils cherchent simplement Ă  en exploiter d’autres. Dans le cas des États nordiques, il peut s’agir de cyberattaques ou de trolling. Le pire cas d’intimidation en ligne personnalisĂ©e que nous connaissions dans toute l’UE est celui qui a Ă©tĂ© dirigĂ© contre la journaliste finlandaise Jessikka Aro, qui dĂ©nonçait les opĂ©rations d’influence du Kremlin en Finlande. Cette affaire a dĂ©jĂ  eu des consĂ©quences pĂ©nales.

Essayer d’élever le niveau d’éducation aux mĂ©dias dans la sociĂ©tĂ© s’avĂšre de toute Ă©vidence utile dans la lutte contre la dĂ©sinformation. Mais c’est une tĂąche Ă  trĂšs long terme, qui ne devrait pas ĂȘtre entreprise par des Ă©quipes de communication, mais par des experts de l’éducation, des universitĂ©s et des ministĂšres de l’éducation.

Une autre faiblesse Ă  attĂ©nuer est l’environnement des rĂ©seaux sociaux. Bien que n’étant pas le seul canal responsable de la diffusion de la dĂ©sinformation, les plateformes de rĂ©seaux sociaux permettent Ă  la dĂ©sinformation de se propager de maniĂšre virale. Cependant, ces plateformes ne peuvent pas rĂ©soudre tout le problĂšme de la dĂ©sinformation en ligne. Elles ne produisent pas de contenus malveillants. Elles sont simplement utilisĂ©es pour les propager. Les rĂ©seaux sociaux peuvent ĂȘtre une arme trĂšs puissante, mais ce ne sont pas les plateformes qui appuient sur la dĂ©tente.

Les plateformes de rĂ©seaux sociaux peuvent ĂȘtre poussĂ©es Ă  dĂ©classer et Ă  Ă©tiqueter clairement le contenu des mĂ©dias connus pour diffuser de la dĂ©sinformation. Une approche similaire a Ă©tĂ© utilisĂ©e contre le tabac – le fumeur peut toujours continuer Ă  fumer mais il est clairement averti qu’il consomme une substance nocive pour sa santĂ©. De la mĂȘme maniĂšre, les fake news et les thĂ©ories du complot pourraient ĂȘtre Ă©tiquetĂ©es comme nocives pour la santĂ© mentale.

Quand les dirigeants des rĂ©seaux sociaux plaident que leurs plateformes ne sont pas lĂ  pour dĂ©terminer quelles informations sont vraies ou fausses, c’est une piĂštre excuse. Si les entreprises ne savent pas identifier la dĂ©sinformation, elles peuvent se tourner vers les multiples organisations qui ont travaillĂ© sur ce sujet ces derniĂšres annĂ©es. C’est une honte qu’en 2019 certaines plateformes continuent de recommander du contenu de dĂ©sinformation bien identifiĂ© dans les premiers rĂ©sultats de recherche proposĂ©s.

Cependant, je suis d’accord avec une rĂ©cente dĂ©claration du PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, selon laquelle les prestataires de rĂ©seaux sociaux ne peuvent pas gĂ©rer seuls cette crise et qu’ils ne devraient pas avoir le dernier mot. Ils ne peuvent pas forcer les agresseurs informationnels Ă  stopper leurs agressions. Cela dĂ©pend d’autres acteurs.

L’UE travaille avec l’industrie par le biais d’un Code des bonnes pratiques contre la dĂ©sinformation. Plusieurs plateformes comme Google, Facebook et Twitter ont acceptĂ© des normes d’autorĂ©gulation pour lutter contre la dĂ©sinformation. Soulignons cependant que les commissaires de l’UE ne sont toujours pas pleinement satisfaits des progrĂšs rĂ©alisĂ©s jusqu’à prĂ©sent et ont menacĂ© d’avoir recours Ă  la rĂ©glementation.

Et bien que Facebook ait fermĂ© plus de deux milliards de faux comptes, le nombre de cas de dĂ©sinformation identifiĂ©s par l’East Stratcom a doublĂ© en 2019 par rapport Ă  la mĂȘme pĂ©riode en 2018. Cela pourrait indiquer que les dĂ©sinformateurs se sont adaptĂ©s au nouvel environnement, par exemple en utilisant de vraies personnes pour diffuser la dĂ©sinformation au lieu de faux comptes.

Les mĂ©dias traditionnels peuvent Ă©galement faire plus pour corriger leurs propres faiblesses. Il y a cinq ans, Peter Pomerantsev et Michael Weiss ont proposĂ© qu’une charte sur la dĂ©sinformation pour les mĂ©dias et les blogueurs soit formulĂ©e afin d’identifier quel comportement est acceptable et lequel ne l’est pas. Ils ont Ă©galement recommandĂ© que les mĂ©dias embauchent des rĂ©dacteurs spĂ©cialisĂ©s en dĂ©sinformation qui pourraient empĂȘcher les mĂ©dias de devenir un pourvoyeur de dĂ©sinformation par inadvertance. Pour autant que je sache, il n’y a eu aucun progrĂšs Ă  ce sujet au cours des cinq derniĂšres annĂ©es.

Une autre mesure Ă  prendre consiste Ă  se concentrer sur les groupes les plus vulnĂ©rables aux campagnes de dĂ©sinformation. Nous devons savoir combien de personnes sont influencĂ©es par diverses campagnes de dĂ©sinformation et qui elles sont. Une fois que nous savons cela, nous savons oĂč sont les plus gros problĂšmes. Si nous concluons que les personnes retraitĂ©es diffusent de la dĂ©sinformation en partie parce qu’elles se sentent seules, nous pouvons essayer de rĂ©soudre ce problĂšme. Si les partis politiques remarquent que d’anciens responsables politiques de haut niveau aspirent Ă  ĂȘtre reconnus et cĂ©lĂ©brĂ©s – les dĂ©sinformateurs sont souvent les premiers Ă  exploiter ces envies –, nous pouvons essayer d’impliquer davantage ces responsables politiques ou haut fonctionnaires Ă  la retraite et ainsi empĂȘcher qu’ils soient instrumentalisĂ©s pour rĂ©pĂ©ter et amplifier des messages en provenance de l’écosystĂšme de dĂ©sinformation du Kremlin.

>>> Lire, sur Conspiracy WatchAffaire Skripal : Craig Murray s’enfonce un peu plus dans la thĂ©orie du complot (04/10/2018)

Autre faiblesse souvent exploitĂ©e : les tensions entre les diffĂ©rents groupes socioĂ©conomiques : entre la jeune gĂ©nĂ©ration et la gĂ©nĂ©ration plus ĂągĂ©e ; entre citadins et ruraux ; entre tranches de revenus supĂ©rieurs et infĂ©rieurs ; entre le groupe majoritaire et les diffĂ©rentes minoritĂ©s religieuses, ethniques, nationales ou sexuelles. Surmonter ces tensions doit faire partie d’une politique sensĂ©e dans toute sociĂ©tĂ©, quel que soit le danger en matiĂšre de dĂ©sinformation. Mais cela contribuera Ă©galement Ă  rĂ©duire les vulnĂ©rabilitĂ©s que les dĂ©sinformateurs peuvent exploiter. Et l’inverse est tout aussi vrai : l’aggravation de ces tensions et de ces divisions fournira aux dĂ©sinformateurs un terrain plus fertile pour mener leurs opĂ©rations.

Dans le domaine de l’attĂ©nuation des faiblesses susceptibles d’ĂȘtre exploitĂ©es par la dĂ©sinformation, presque toutes les composantes de notre sociĂ©tĂ© pourraient faire plus : gouvernements, ONG, mĂ©dias (traditionnels et nouveaux), politiciens, leaders d’opinion et influenceurs, entreprises technologiques, universitĂ©s, Ă©coles, etc.

4. Punir l’agresseur

Les trois domaines Ă©noncĂ©s ci-dessus sont nĂ©cessaires, mais ils ne sont pas suffisants pour mettre fin Ă  une agression informationnelle. Nous pouvons documenter les attaques informationnelles, mais cela ne les empĂȘchera pas de continuer. Nous pouvons essayer de prĂ©parer nos populations aux attaques informationnelles et faire de notre mieux pour attĂ©nuer les faiblesses qui peuvent ĂȘtre exploitĂ©es, mais il y aura toujours des faiblesses et des fissures dans chaque sociĂ©tĂ©. De plus, la dĂ©sinformation, comme un virus, mute et s’adapte Ă  de nouveaux environnements, et trouvera toujours de nouvelles faiblesses et de nouvelles cibles.

Jakub KalenskĂœ (Commission des affaires Ă©trangĂšres de la Chambre des reprĂ©sentants amĂ©ricaine, 16 juillet 2019).

Il est dans la nature de l’agresseur d’ĂȘtre agressif. Si nous voulons mettre fin Ă  l’agression, nous devons le punir et faire de notre mieux pour dissuader toute nouvelle offensive. Il ne s’agit pas ici d’appeler Ă  l’adoption de nouvelles rĂšgles ou de nouvelles lois. Dans de nombreux cas, nous avons juste besoin d’utiliser la lĂ©gislation dĂ©jĂ  en vigueur.

Il est nĂ©cessaire de nommer et de faire honte Ă  ceux qui participent aux campagnes de dĂ©sinformation pro-Kremlin, consciemment ou non. Il ne devrait pas ĂȘtre perçu comme normal ou acceptable de rĂ©pĂ©ter les mensonges du Kremlin sur l’Ukraine, la Syrie, le MH-17 ou sur la Russie prĂ©sentĂ©e comme le prĂ©tendu protecteur des valeurs traditionnelles face Ă  un Occident qui serait en dĂ©composition. Les personnes qui aident le Kremlin Ă  rĂ©pandre ces mensonges devraient ĂȘtre nommĂ©es et couvertes de honte – par les mĂ©dias, les politiciens, les ONG, les universitaires et les autres. Certaines ONG europĂ©ennes le font, mais, malheureusement, les mĂ©dias traditionnels n’y accordent que peu d’attention, et il en va de mĂȘme pour les gouvernements ou les responsables de la fonction publique.

Les propagandistes les plus agressifs et les plus visibles devraient ĂȘtre sanctionnĂ©s. Il est dommage que, Ă  ce jour, seul Dmitri Kisselev, qui est un peu le Joseph Goebbels de Vladimir Poutine, a Ă©tĂ© sanctionnĂ© par l’UE. Un autre journaliste pro-Poutine, Vladimir Soloviev, utilise son Ă©mission pour rĂ©pandre plusieurs fois par semaine la haine contre l’Occident, tout en profitant librement des plaisirs des villas de luxe du lac de CĂŽme en Italie. Et il y en a des dizaines d’autres qui mĂ©ritent d’ĂȘtre inscrits sur la liste des sanctions. Punir les propagandistes les plus visibles et ajouter pĂ©riodiquement de nouveaux individus qui participent Ă  la dĂ©sinformation du Kremlin enverrait un signal clair indiquant que l’Occident ne tolĂšre pas la propagation du mensonge et de la haine. Ceux qui propagent des mensonges et de la haine Ă  propos de notre monde afin de le briser ne devraient tout simplement pas profiter de tous les avantages que notre systĂšme et nos valeurs offrent.

De mĂȘme, les entreprises occidentales devraient retirer leurs annonces des mĂ©dias de dĂ©sinformation, Ă  la fois en Russie et dans les mĂ©dias russes qui publient Ă  l’étranger. Il est fou de voir des entreprises occidentales parmi les meilleurs annonceurs de la tĂ©lĂ©vision russe. Il y a une citation cĂ©lĂšbre de LĂ©nine : « Les capitalistes nous vendront la corde avec laquelle nous les pendrons. » C’est exactement ce que font les entreprises occidentales qui achĂštent du temps publicitaire dans les mĂ©dias russes servant d’arme contre l’Occident. Sanctionner non seulement les personnes mais aussi les entreprises impliquĂ©es dans la diffusion de la dĂ©sinformation contribuerait sans aucun doute Ă  atteindre notre objectif.

Les pays occidentaux et les responsables politiques devraient limiter l’accĂšs aux mĂ©dias axĂ©s sur la dĂ©sinformation et leur refuser accrĂ©ditation et accĂšs aux confĂ©rences de presse, s’interdire toute dĂ©claration Ă  leur intention et ne pas rĂ©pondre Ă  leurs questions. Ces restrictions indiqueraient clairement qu’il ne s’agit pas de mĂ©dias, comme ils l’admettent eux-mĂȘmes, mais d’armes dans une guerre de l’information, comme indiquĂ© ci-dessus. L’Estonie a pris la bonne dĂ©cision enrefusant Ă  des pseudo-reporters russes l’accĂšs Ă  une rĂ©union des ministres des Affaires Ă©trangĂšres de l’UE en 2017, et je trouve horrible que l’OSCE et la FĂ©dĂ©ration europĂ©enne des journalistes aient reprochĂ© aux Estoniens de le faire. C’est comme lorsque des mĂ©decins professionnels dĂ©fendent le droit des charlatans et des imposteurs de nuire Ă  la santĂ© des gens avec de faux traitements.

Heureusement, le ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres du Royaume-Uni a suivi l’exemple de l’Estonie trĂšs rĂ©cemment et a Ă©galement refusĂ© l’accrĂ©ditation Ă  RT et Sputnik, leur interdisant ainsi effectivement de participer Ă  une confĂ©rence sur la libertĂ© des mĂ©dias. Les pays europĂ©ens devraient Ă©galement s’inspirer de l’exemple amĂ©ricain et faire enregistrer ces mĂ©dias comme agents Ă©trangers.

Dans de nombreux pays, il est possible d’utiliser les lois et rĂ©glementations existantes pour forcer les pseudo-mĂ©dias pro-Kremlin Ă  adhĂ©rer aux normes de l’industrie. En 2016, les autoritĂ©s lituaniennes ont puni une chaĂźne de tĂ©lĂ©vision russe pour incitation Ă  la haine fondĂ©e sur la nationalitĂ©. Au dĂ©but de cette annĂ©e, un rĂ©gulateur audiovisuel letton a temporairement restreint une chaĂźne de tĂ©lĂ©vision russe en raison de discours de haine et d’incitation Ă  la guerre. En mai, la Lituanie a expulsĂ© le chef du Sputnik lituanien car il est considĂ©rĂ© comme une menace pour la sĂ©curitĂ© nationale. Le rĂ©gulateur britannique des mĂ©dias, Ofcom, a dĂ©jĂ  puni RT Ă  plusieurs reprises, principalement pour ne pas avoir respectĂ© l’impartialitĂ© des mĂ©dias. L’écosystĂšme de dĂ©sinformation pro-Kremlin propage rĂ©guliĂšrement des mensonges, des diffamations, des fausses accusations et des fausses alertes – je pense qu’il existe de nombreux cas oĂč l’on pourrait montrer qu’ils violent les lois ou rĂšglements de plusieurs pays.

Afin de pouvoir identifier ceux qui mĂ©ritent d’ĂȘtre punis, il est Ă©galement nĂ©cessaire de mener des enquĂȘtes officielles, similaires Ă  celle menĂ©e par le procureur spĂ©cial Robert Mueller. C’est un domaine oĂč les États-Unis ont pris beaucoup d’avance sur l’Europe – les AmĂ©ricains enquĂȘtent sur l’attaque de leur dĂ©mocratie et une enquĂȘte appropriĂ©e est le prĂ©lude nĂ©cessaire Ă  une juste punition. MalgrĂ© la longue liste d’élections europĂ©ennes et de rĂ©fĂ©rendums ciblĂ©s par la dĂ©sinformation du Kremlin au cours des cinq derniĂšres annĂ©es, je n’ai connaissance d’aucune enquĂȘte similaire en Europe (le cas le plus proche est probablement l’enquĂȘte du Parlement britannique sur la dĂ©sinformation et les fake news, mais qui n’a pas de consĂ©quence pĂ©nale). C’est ainsi que, en tant qu’EuropĂ©ens, nous disons hĂ©las essentiellement que peu nous importe que quelqu’un attaque notre dĂ©mocratie, nous ne rĂ©agirons pas. De telle sorte que, logiquement, nous invitons ainsi Ă  de nouvelles agressions.

Punir les agresseurs de l’information aura un autre effet souhaitable : cela dissuadera d’autres agresseurs potentiels. Nous voyons dĂ©jĂ  que d’autres acteurs Ă©tatiques et non Ă©tatiques adoptent le manuel du Kremlin, apparemment parce qu’ils ont calculĂ© que la rĂ©action des sociĂ©tĂ©s occidentales est suffisamment faible pour ne pas les en dissuader. Selon certains rapports, c’est surtout la Chine qui est active Ă  cet Ă©gard.

Une punition rĂ©solue du criminel numĂ©ro un en matiĂšre de dĂ©sinformation enverrait un signal clair Ă  d’autres criminels potentiels.

Source : Disinfoportal.org, 17 juillet 2019.


Article publié le 19 AoĂ»t 2020 sur Conspiracywatch.info