La ville s’apprête à changer le nom du parc Saint-Roch en l’honneur de l’ex-maire Jean-Paul L’Allier.

Pour justifier ce changement, la ville écrit…

« M. L’Allier a participé activement à la vaste revitalisation du quartier Saint-Roch dans les années 90, a ajouté la présidente du comité de toponymie, Mme Anne Corriveau. L’une de ses grandes priorités était de réaménager les espaces centraux de ce quartier laissé à l’abandon. Sous sa gouverne, le jardin de Saint-Roch est devenu le premier projet novateur et stratégique de la relance du quartier. L’endroit nous semble donc tout indiqué pour honorer sa mémoire. »

S’opposer à ça? Impossible. L’Allier c’est dieu-sur-terre. Ce qui est sorti de meilleur de l’usine-à-maires depuis le début des temps. Le projet devrait passer comme une lettre à la poste sous les hourras d’increvables nostalgiques.

Mais je crois quand même qu’il s’agit d’une mauvaise idée. Voici pourquoi.

1. Le parc n’était pas une idée de L’Allier

Les premiers à avoir eu l’idée du parc, c’est Marc Boutin et Réjean Lemoine. En 1988, au sein du Comité de sauvegarde de la Côte d’Abraham, ces deux militants proposent un projet d’habitation dans le grand terrain vague entre la falaise et le boulevard Charest.

L’idée est de stopper et de corriger une erreur monumentale de l’administration municipale. En effet, depuis 1970, la Ville procède à la démolition méthodique des habitations du secteur. La Ville veut construire un centre d’achat aux dimensions pharaonesques, aux frais des contribuables, appelé la Grande Place.

Une maquette est réalisée pour l’occasion.

Source: Marc Boutin

Elle est fabriquée en 1988, mais le plan a été fait l’année d’avant.

Photo: Québec Urbain

Jean-Paul L’Allier sent le bon filon pour les élections de 1989. Les appuis se défilent pour la Grande Place qui est le projet porté par ses adversaires. Après quelques tergiversations, son parti, le Rassemblement Populaire, met le parc dans son programme électoral. Il adopte un projet de quartier d’habitations intitulé Perspective Espace Saint-Roch, au centre duquel on trouve un parc.

Plusieurs affirment que cette prise de position a été décisive dans la victoire de L’Allier aux élections.

Perspective Espace Saint-Roch Source: Journal de Québec, 29 février 1992

Tout ça pour dire que l’architecte Marc Boutin est celui qui mérite le crédit pour avoir penser au parc en premier. Et comme ce vieux militant a de la suite dans les idées, il a proposé un projet similaire pas très loin, au stationnement Dorchester, en 2015.

Un projet au centre duquel on trouve, eh oui, encore un parc.

2. Le vrai projet de L’Allier, c’était un boulevard

Aussitôt arrivé au pouvoir, L’Allier abandonne Perspective Espace Saint-Roch et met de l’avant un nouveau projet de boulevard!

Source: Promoteurs et patrimoine urbain, Jean Cimon, 1991

Ce nouveau projet se situe entre la rue Saint-Vallier et le boulevard Charest. Il nécessite la démolition d’une gare d’autobus, du cinéma Odéon et de quelques autres bâtiments.

Heureusement, des gens allumés contestent le projet qui est rejeté après quatre jours de consultation publique en 1990.

Inutile de dire que si ce boulevard avait été construit, si la volonté de L’Allier s’était réalisée, il n’y aurait jamais eu de parc Saint-Roch.

Cette trahison du Rassemblement populaire engendrera la création de L’Îlot Fleurie et d’un nouveau comité de citoyens dans Saint-Roch. « Si la Ville abandonne le quartier, on va s’en charger nous-mêmes », se disent-ils.

Oui, vous avez bien compris. A peine un an après l’élection du maire-des-maires, les gens sont déçus au point de mettre sur pied des contre-pouvoirs.

3. Le parc aurait été créé par opposition à l’Îlot Fleurie

Une fois aménagé en 1992, le parc de L’Allier ne fait pas l’unanimité. Certains le considère comme une insulte aux militantes et militants de l’Îlot Fleurie qui, à deux pas, tiennent la revitalisation de Saint-Roch bien en main.

Le géographe et professeur à l’université Laval François Hulbert écrira à ce sujet…

Construit au coût de 6 millions de dollars, alors qu’aucun intervenant du milieu n’avait jamais demandé ni imaginé à cet endroit un parc de cette nature, il écrase de son arrogance, comme pour mieux le ridiculiser, le petit parc de l’Îlot Fleurie réalisé par les citoyens deux ans auparavant. À chaque extrémité de l’Espace Saint-Roch, ces deux parcs comme deux mondes opposés qui s’ignorent, traduisent sur le terrain de façon fort symbolique la coupure entre le pouvoir municipal et les citoyens.

-Essai de géopolitique urbaine et régionale: la comédie urbaine de Québec, p. 535

L’expérience écologique, autogestionnaire et artistique de L’Îlot Fleurie aurait-elle inspiré le parc Saint-Roch ou est-ce que le parc Saint-Roch a servi à noyer l’Îlot Fleurie?

La réponse à cette question dépend de la personne à qui vous la posez.

Une chose est certaine, alors que L’Allier a pu démontrer parfois une patiente tolérance pour les échevelés de l’Îlot Fleurie, ces derniers se feront quand même montrer la porte comme des-pas-propres, en 1997.

Pour avoir animé un terrain vague pendant 6 ans, tout en incluant les drogués, les artistes, les agriculteurs-en-herbe, les bobos, les infirmes, les vieux, les punks, les artistes, dans une vaste farandole joyeuse et artistique, autrement dit pour avoir porté à bout de bras tous les espoirs de revitalisation du quartier, l’Îlot Fleurie sera expulsé par la police et déplacé sous d’hostiles bretelles d’autoroute.

« La revitalisation s’en vient, décrissez d’icitte », aurait pu crier L’Allier.

Merci pour rien.

4. L’idée a été travestie

L’idée originale du parc, celle de Marc Boutin, était d’offrir un milieu de vie agréable et verdoyant pour des ménages aux revenus modestes. Offrir de l’oxygène à un secteur asphyxié, coincé entre le boulevard Charest, la côte d’Abraham et l’entrée d’autoroute de la Couronne. Corriger l’erreur historique de la Grande Place et faire revenir les expropriés.

Le projet de parc de L’Allier est conçu avec des objectifs très différents. Il doit plutôt été utilisé comme une sorte d’appât pour aguicher des institutions prestigieuses à venir s’installer dans Saint-Roch. Construit au cœur d’un immense terrain vague, il sert à démontrer le sérieux de la Ville dans sa volonté de revitalisation du secteur.

En effet si la Ville est prête à mettre 6 millions pour faire un parc dans un trou, on peut certes concéder que la Ville lance un statement, un message clair en faveur d’une revitalisation. « Attention, icitte, ça va bouger », en quelque sorte.

Les institutions afflueront, ainsi que les promoteurs qui érigeront de luxueux condos. L’Université du Québec et l’École nationale d’administration publique (ENAP), entre autres. On trouvera aussi une place pour la Coopérative d’habitation de l’Îlot Fleurie.

C’est bien beau tout ça, mais le résultat est loin du quartier à visage humain, familial, qui était dans les rêves de Boutin et de Lemoine en 1988.

Vous savez, on n’est pas obligé de nommer quoi que ce soit en l’honneur de l’ex-maire. Plutôt que de nommer un parc en son honneur, je serais plutôt partisan de débaptiser toutes les autres rues et toutes les places avec un nom de maire.

On pourrait au moins débaptiser le boulevard Langelier. Ce maire qui affirmait, au 19e siècle, qu’on devait s’opposer aux mesures sanitaires puisque « ça nuit à l’économie »

« Ces mesures portent la marque d’un complot des manufacturiers de Toronto et elles ont en réalité pour seul but de freiner l’activité économique de Québec; elles visent, s’insurge-t-il, à «empêcher nos marchands de gros », à «ruiner notre commerce»

– Sir François Langelier (Chouinard, 1983 : 159). »

Les pauvres pourront continuer de mourir du choléra tranquille. Merci, Langelier.

Mais bon, blague à part, vous pouvez bien le renommer, ce parc.

Parce qu’après tout, on peut attribuer à Jean-Paul L’Allier le mérite de s’être intéressé à la basse-ville pour vrai. D’avoir donné une impulsion au quartier et d’avoir rempli le trou de la Grande Place. Il a aussi fait descendre, peut-être pour la première fois depuis le régime français, une partie de l’administration de la haute-ville vers la basse-ville, dans l’édifice de la Fabrique qui fut fort bien rénové.

Jean-Paul a bien quelques mérites.

La consultation publique pour le changement de nom se tiendra le jeudi 15 décembre à 19 h, au local 1203 de l’ENAP, 555 boulevard Charest-Est, lors d’un conseil de quartier de Saint-Roch.

Source: http://www.subvercite.org/quatre-bonnes-raisons-de-ne-pas-renommer-le-parc-saint-roch-en-lhonneur-de-jean-paul-lallier/ -