Janvier 7, 2022
Par Contretemps
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Extrait de : Richard Vassakos, La croisade de Robert Ménard. Une bataille culturelle d’extrême droite, Paris, Libertalia, 2021.

Présentation du livre

« Robert Ménard enracine un modèle de frontisme municipal. Il rêve d’une prise du pouvoir par l’accoutumance de la présence de l’extrême droite aux commandes de collectivités de proximité. Derrière la façade du maire qui se consacre entièrement à sa commune, il y a un idéologue qui instrumentalise l’histoire à des fins politiques dans un cadre idéologique réactionnaire. »

Une polémique sur les poilus de Verdun, un hommage à l’OAS, l’accueil en grande pompe d’Éric Zemmour et autres polémistes nationalistes… autant de faits devenus l’ordinaire de la ville de Béziers. La position de Robert Ménard, au carrefour de la presse et de la politique, lui confère une place stratégique. Par son statut de maire d’une ville de province déclassée et grâce à son accès aisé aux médias, il s’attribue le rôle de porte-parole d’une France des oubliés et mène une véritable bataille culturelle identitaire. Décryptage.

La Résistance

Un des grands axes de communication choisi par Robert Ménard consiste à exalter la notion de « résistance ». Le récit ménardien identifie la ville de Béziers à une forme de résistance au pouvoir central. Ce faisant, le maire de Béziers s’inscrit dans un récit qui préexiste. Il y a depuis longtemps à Béziers l’idée que la ville a été un pôle contestataire. Robert Ménard a bien compris ce ressort et il sait parfaitement en jouer. Il a endossé les habits du résistant et se pose en continuateur de cette histoire. Il saisit donc toutes les occasions qui lui sont données pour exalter l’esprit de résistance. Pourtant, l’interprétation que fait Robert Ménard de cette notion est bien différente de son acception habituelle. Au prisme ménardien, la résistance, c’est celle d’une ville qui l’a porté au pouvoir et qui adhère à son idéologie d’extrême droite. C’est une résistance face au politiquement correct, à « l’idéologie gauchiste », à la « bien-pensance » qu’il dénonce régulièrement. C’est pourquoi l’évocation de la Résistance par Robert Ménard n’est que nationale et patriotique. L’aspect gaullien avec son évolution vers la République ou bien les réalisations sociales du programme du CNR sont totalement absents. Plus encore, la Résistance mise en avant par le maire est orientée par son tropisme idéologique d’extrême droite. Le récit qu’il produit, s’appuyant souvent sur des faits réels, choisit des moments, des figures qui soutiennent sa relecture idéologique de l’histoire. En réalité, quand il parle de résistance, Robert Ménard ne parle que de lui et de son combat politique.

Ainsi, la Résistance à l’Allemagne nazie est-elle réduite à une simple motivation patriotique. Robert Ménard oblitère totalement l’aspect politique et idéologique de la Seconde Guerre mondiale. Cet oubli le conduit parfois à des dérapages dangereux. Comme lorsqu’il minimise les crimes nazis en écrivant qu’à Oradour-sur-Glane, l’armée allemande « s’est déshonorée ce jour-là ». Il passe ainsi par pertes et profits le fait qu’il s’agissait d’une unité SS (régiment Der Führer de la division Das Reich qui avait déjà semé la terreur en Haute-Garonne et à Tulle), et oublie les nombreux crimes idéologiques commis par la Wehrmacht durant le conflit et mis en évidence depuis longtemps par les historiens. Il n’ignore d’ailleurs pas cet aspect car il était allé jusqu’à signer une pétition en 2010 en faveur du négationniste Vincent Reynouard, qui remet en cause la responsabilité des SS dans la destruction du village. Soulignons au passage une certaine ambivalence du maire de Béziers sur ces questions. S’il a condamné les graffitis perpétrés sur le mémorial d’Oradour en l’honneur de Reynouard, il entretient des liens avec François Bousquet, éditeur de son dernier livre et dirigeant de la Nouvelle Librairie à Paris. Or, dans cet établissement qui s’est installé à l’emplacement de la librairie de l’Action française puis du Faisceau de Georges Valois, on peut trouver des ouvrages de l’extrême droite la plus dure et surtout des livres écrits par des antisémites, des collaborateurs tels qu’Henri Coston ou Saint-Loup alias Marc Augier, ancien Waffen SS… Ces « dérapages » et ces fréquentations questionnent, à tout le moins, sur le rapport du maire avec ces questions.

Par ailleurs, Robert Ménard réécrit la sociologie et l’histoire de la Résistance, que ce soit pour la France libre ou la Résistance intérieure, afin de mettre en évidence les catégories qu’il veut privilégier idéologiquement. Robert Ménard met en avant les figures qui ont à voir avec sa nouvelle famille politique et tente de montrer coûte que coûte la présence de membres de l’extrême droite dans la Résistance. Pour arriver à ses fins, il mentionne dès qu’il le peut le nom d’hommes venus de l’Action française ou de la mouvance royaliste qui ont choisi de rejoindre le général de Gaulle très précocement. Il fait ainsi souvent allusion à Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin, militant de l’Action française avant la guerre et qui rejoint la France libre à 18 ans. La Maison de la vie associative a d’ailleurs pris son nom après son décès en novembre 2020. Partant de cet exemple célèbre, il ajoute : « Autour de De Gaulle, on retrouvait des gens venus de la droite la plus dure, qui feraient passer Marine Le Pen pour une centriste. » Cette insistance sur la présence de maurrassiens dans l’entourage de De Gaulle a pour but d’instiller que la France libre est essentiellement portée par les monarchistes. Robert Ménard le répète à l’envi, par exemple lors de la commémoration de la première réunion du CNR :

« Oui, l’embryon de la Résistance faisait alors… peine à voir. Il faut s’en souvenir : les rares résistants venaient d’horizons très différents, de la droite radicale comme les militants de l’Action française, de la gauche républicaine, des mouvements chrétiens. »

Il prend appui sur un fait réel, la participation de ces hommes à la France libre, mais en insistant de façon disproportionnée sur ces figures et en minorant la résistance des autres. Dans une majorité de cas, les FFL ne sont pas véritablement représentatives de la société française, on y rencontre peu d’ouvriers ou de ruraux ; à l’inverse, il y a beaucoup de Parisiens issus de milieux socioculturels élevés, de Bretons et de gens de l’Ouest, pour des raisons de proximité géographique avec le Royaume-Uni. D’autre part, à son apogée, la France libre est essentiellement composée de soldats coloniaux venus par exemple des territoires ralliés dès 1940 par Félix Éboué. Ces faits, Robert Ménard les occulte et fait donc volontairement et manifestement un choix politique. Pour exalter les premiers gaullistes, il aurait pu, dans une ville à forte empreinte espagnole, choisir de parler des engagés volontaires de la 13e DBLE. Républicains antifranquistes, socialistes, communistes ou anarchistes, ils forment les premières troupes de la France libre dès juillet 1940 mais, étrangers et de gauche, ils ne correspondent pas à la mythologie que le maire de Béziers souhaite enraciner arbitrairement. Mettre en avant les monarchistes et les militants d’Action française relève donc d’un choix politique et d’une bataille culturelle dans laquelle il s’agit de réhabiliter l’extrême droite. C’est bien l’enjeu qui est posé, car si des Hauteclocque ou des Bénouville, des Rémy ou des Renouvin sont entrés dans la lutte intérieure et extérieure, Robert Ménard oublie volontairement qu’ils constituent une minorité dans le maelström résistant. Le ban et l’arrière-ban de l’extrême droite sont à Vichy et chez les collaborationnistes, sans état d’âme, de Maurras honnissant les « gaullards », à Brasillach exaltant l’Allemagne hitlérienne.

Dans cette relecture biaisée de l’histoire, il faut ajouter le prosélytisme religieux. Robert Ménard prend bien soin de mentionner le rôle des mouvements chrétiens et surtout met en exergue la foi qui motive l’engagement des figures qu’il choisit. C’est le cas avec Honoré d’Estienne d’Orves qui est commémoré à l’occasion de l’inauguration d’une fresque en son honneur, située dans la rue qui porte son nom en 2019. Ce nom a été attribué dès octobre 1944 par le Comité local de libération composé de toutes les tendances de la Résistance. Ce que ne sait peut-être pas le maire de Béziers, c’est que le choix de 1944 oppose d’Estienne d’Orves à un autre marin, biterrois, aux convictions et à la foi identiques, Bertrand de Saussine, qui lui a choisi de défendre le Gabon contre les gaullistes et les Anglais, et dont le nom a été apposé par l’amiral Platon, chantre de la collaboration, à Béziers, en 1942. Le nom de d’Estienne d’Orves a donc été attribué à l’époque pour laver la compromission de nombreux officiers et dignitaires français de culture maurrassienne qui se sont discrédités dans le pétainisme et la collaboration. Quoi qu’il en soit, il n’est que justice de rendre hommage à d’Estienne d’Orves qui a été un des premiers résistants de la France libre et qui a péri au Mont-Valérien. Cependant, le maire, fidèle à ses choix personnels, insiste sur la foi catholique du héros, ce qui là encore est exact et tout à fait juste historiquement. Ce qui est plus ambigu et qui interroge sur les motivations de Robert Ménard, c’est que la fresque en question est réalisée à partir d’une bande dessinée publiée par les éditions du Rocher, maison d’édition généraliste, comprenant au catalogue des ouvrages de Philippe de Villiers ou d’Alain de Benoist. Les deux dirigeants du groupe dont fait partie cette maison sont ou ont été proches des cercles catholiques militants. Chacun d’entre eux a été rédacteur ou chroniqueur au mensuel ultratraditionaliste La Nef, qui défend le rite tridentin – la messe en latin – et dénonce le droit à l’avortement. De la même façon, le scénariste de la BD a produit des volumes sur des héros de la Seconde Guerre mondiale sous l’angle exclusif de la foi. Il est directeur de collection de la maison d’édition catholique Artège qui fait partie du même groupe que les éditions du Rocher. Le choix de cette bande dessinée comme support de la fresque n’est donc pas le fruit du hasard et révèle les liens et les affinités du maire de Béziers ainsi que le fond sous-jacent de son projet traditionnaliste.

L’érection d’un buste de Sophie Scholl sur la place du 14-Juillet répond à la même logique militante. Sophie Scholl était une jeune Allemande qui a rejoint son frère au sein d’un mouvement de résistance nommé la Rose blanche, qui distribue des tracts et mène des actions dénonçant le régime nazi. Sophie et son frère sont arrêtés en février 1943 et exécutés immédiatement par décapitation. Le choix de cette résistante allemande par Robert Ménard est très habile. Qui songerait à dénoncer une telle décision ? Ce qui peut davantage prêter à débat est le choix de l’inscription « Étudiante chrétienne allemande ». La dimension religieuse est valorisée mais pas l’action de résistance à l’idéologie d’extrême droite. Pourtant, le dernier tract distribué par Sophie Scholl se terminait ainsi : « Nous nous dressons contre l’asservissement de l’Europe par le national-socialisme, dans une affirmation nouvelle de liberté et d’honneur. » Réduire son combat à cette seule dimension religieuse en dissimulant ce contre quoi elle lutte est réducteur intellectuellement. Sophie Scholl s’oppose au nazisme par sa haute conscience morale et religieuse, elle est une figure lumineuse, une boussole pour le présent et l’avenir. Sa spiritualité est au cœur de son engagement, mais c’est son instrumentalisation qui pose problème. La formule « étudiante chrétienne », alors qu’elle est protestante, démontre l’ambivalence idéologique qui se cache derrière cet hommage. Pourquoi ne pas graver sur le monument son exacte confession religieuse si ce n’est pour exalter un christianisme vu par Robert Ménard comme une civilisation assiégée ?

Le prosélytisme religieux et la confessionnalisation des cérémonies mémorielles deviennent de plus en plus prégnants sous la magistrature de Robert Ménard. En mai 2019, la commémoration de la capitulation de l’Allemagne débute par un dépôt de gerbe au pied de la nouvelle statue de Jeanne d’Arc, en présence d’élus se réclamant d’un catholicisme militant et de royalistes affirmés. Cette cérémonie est suivie d’une messe à la chapelle des Pénitents. Même chose pour la célébration de la libération de Béziers le 22 août. Cette christianisation mémorielle répond aux obsessions idéologiques de Robert Ménard. En choisissant cet angle, il combat une mémoire de la Résistance qui reste dominée par la gauche et par le gaullisme. De façon plus insidieuse, la mise en avant d’une résistance « chrétienne » est une façon de parler du présent. Cette insistance sur un élément d’identité culturelle n’est pas innocente. Cela s’inscrit dans le combat identitaire, dans le choc des civilisations qu’annonce et promeut le maire à longueur de discours. Le parallèle doit édifier les contemporains : les chrétiens ont su résister à l’envahisseur en 1940, ils doivent à nouveau le faire contre la submersion migratoire et religieuse que dénonce le maire de Béziers avec acharnement.

Dans l’utilisation de la notion de Résistance, Robert Ménard se trouve confronté à un problème avec la figure du général de Gaulle. Il est en effet difficile d’ignorer l’homme du 18 juin. Il opère donc le distinguo entre l’homme des années 1940 et de la France libre, célébré par exemple lors des cérémonies du 8 mai 2019, et celui de la Ve République, à ses yeux responsable de la perte de l’Algérie française. De ce fait, le maire de Béziers se livre à certaines circonlocutions, probablement dans l’espoir d’appliquer concrètement sa stratégie d’union de toutes les droites. Pour récupérer des éléments se réclamant du gaullisme, il lui faut donc être accommodant et marcher sur le fil du rasoir. À l’occasion du 18 juin 2016, il prononce un discours sur le général qui est qualifié d’éloge par le président du cercle algérianiste biterrois. Celui-ci manifeste son mécontentement en refusant de participer à la cérémonie d’hommage aux morts d’Oran organisée par la mairie. C’est peut-être ce qui pousse le maire de Béziers à changer de stratégie. Dans le numéro du JDB du mois de mai 2019 est publié un long compte rendu du livre de Claude Sérillon : Un déjeuner à Madrid, dans lequel l’auteur imagine que de Gaulle aurait confié à Franco qu’il avait sauvé l’Espagne en 1936. Or, le journal municipal omet de préciser qu’il s’agit d’un roman historique et présente l’ouvrage comme un essai. La manœuvre permet d’embrigader le général de Gaulle dans les rangs de l’extrême droite. L’incarnation de la Résistance, donnant raison au Caudillo, sorte de Pétain qui a réussi, est une véritable réécriture et falsification de l’histoire. Le procédé est habile car c’est aussi une façon de faire chuter l’icône, puisque la rencontre a bien eu lieu et que François Mauriac ne mâcha d’ailleurs pas à l’époque ses mots à l’égard de l’ancien président.

Globalement, la déconstruction de la figure gaullienne fut une préoccupation constante du maire de Béziers à cause de la question algérienne. Au début de son mandat, Robert Ménard n’hésita pas à s’en prendre très violemment à la figure du commandeur, allant jusqu’à regretter que les attentats de l’OAS aient échoué : « Le général de Gaulle a dit : “Moi vivant, le drapeau du FLN ne flottera pas sur Alger”. Le général de Gaulle a survécu à cette honte. » Lors des discours officiels suivants, le général est le plus souvent mentionné de façon allusive, il figure parfois dans l’organe central de la communication municipale, le Journal de Béziers. Ainsi l’éphéméride du 1er juin 2018 comprend l’entrée suivante :

« 4 juin 1958. À Alger, de Gaulle déclare à la foule des pieds-noirs “je vous ai compris”. D’après certains historiens, par cette phrase, le Général voulait simplement faire cesser le brouhaha qui l’empêchait de prendre la parole. »

Le rappel de ce qui est pour de nombreux pieds-noirs l’acte fondateur de l’abandon gaullien est, malgré le ton léger, une attaque en règle, car le sujet est véritablement au cœur du discours historique ménardien.

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Illustration : plusieurs membres du groupe Manouchian, un groupe de résistants issus de la MOI (Main d’œuvre immigrée), avant leur exécution par les nazis au Mont-Valérien en février 1944.

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Source: Contretemps.eu