Juin 4, 2021
Par CQFD
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Illustration de Victor

En octobre dernier, L’Usine nouvelle appelait ça « la deuxième vague » : après l’épidémie de Covid, celle des plans sociaux. Selon les calculs de l’hebdomadaire, trente-six fermetures de sites industriels venaient d’être décidées aux quatre coins de la France, impactant directement 5 350 personnes. Mais, virus ou pas, l’hémorragie ne date pas d’hier : « Entre 1970 et 2020, la France est le pays européen qui s’est le plus désindustrialisé, avec une perte de 2,5 millions d’emplois industriels depuis 1974 », résume Tata Wikipédia.

Ces dernières décennies, quand les médias daignent évoquer le sort des ouvriers d’usine, c’est donc surtout pour annoncer la fermeture d’un ancien fleuron de l’économie et, souvent, relater la mobilisation des salariés opposés à leur licenciement. Puis s’égrènent les chiffres : le nombre de salariés licenciés, le montant des primes qu’ils ont touchées, le taux de chômage du bassin d’emploi…

Mais les chiffres disent peu ; de l’humain, ils ne racontent pratiquement rien.

Que deviennent les ouvriers, une fois le combat perdu et les grilles de l’usine cadenassées ? Vers quel horizon se tourner après l’arrêt des pointeuses et le démontage de l’enseigne ? Et quel avenir pour les villes, les quartiers désindustrialisés ?

C’est ce type de questions qui agitent ce dossier où nous nous aventurons à creuser l’après. Il s’agit de dire la violence d’une fermeture d’usine – le salaire parfois confortable, les sociabilités et le sentiment d’utilité perdus – sans pour autant nier la pénibilité du labeur passé.

Mais rappeler que, lorsqu’un site industriel disparaît, c’est tout un univers qui s’envole en fumée. Et que, pour certains, c’est une amputation. Dans son livre-reportage Le Quai de Ouistreham [1], la journaliste Florence Aubenas évoque un ancien employé de feu la Société métallurgique de Normandie : « Le mari de Victoria travaillait là, il ne voyait pas d’autre vie possible. Quand l’usine s’est définitivement arrêtée, le 6 novembre 1993, il est tombé malade, le soir même, gravement, comme beaucoup d’autres. […] À Caen, les gens parlent peu de l’usine engloutie : ceux qui ont vécu l’histoire évitent de passer par là, ils prennent une autre route, ou alors tournent la tête du côté opposé. »

Pour les ouvriers dont l’entreprise a fermé, « un dédommagement financier ne répare pas le préjudice de la remise en question de leur monde », rappelle dans ces colonnes la sociologue Danièle Linhart [pp. IV & V]. Exemple : « Avec mes collègues, on était une famille, racontait récemment à France Culture un ancien de l’usine de pneus Bridgestone du Pas-de-Calais. Quand on terminait notre service, on allait souvent chez l’un ou chez l’autre pour boire un verre, faire une partie de cartes. Tout cela va me manquer [2]. »

Il arrive aussi qu’une disparition d’usine ait des conséquences franchement tragiques. Ainsi de l’histoire de Slatko, ouvrier acculé au suicide après la liquidation, en 2016, de son usine de fabrication de remorques de Meurthe-et-Moselle [p. V]. Un homme broyé par un système qui, profits obligent, n’hésite pas à ordonner qu’une usine plie boutique alors qu’elle aurait pu continuer sa route encore un temps. Les amateurs de plans sociaux, actionnaires et autres liquidateurs judiciaires qui capitalisent sur des vies humaines, feraient bien de s’extraire un instant de leurs considérations sonnantes et trébuchantes pour envisager ce que fermer une usine signifie vraiment.

Si elles laissent des traces indélébiles sur les gens, les fermetures de sites bouleversent aussi les territoires. « C’était l’entreprise du village, le poumon du bled, raconte Philippe Guilloux, réalisateur du documentaire Les Illettrées (2018), au sujet de l’abattoir Gad, un important site agro-industriel breton disparu en 2013. Lampaul-Guimiliau vivait raccord avec les horaires de l’abattoir. Les gens sortaient suivant les heures où ils embauchaient ou débauchaient, ça passait dans les rues, ils achetaient le pain, se rendaient à la maison de la presse… »

Quand une ville passe de terre d’industrie à bassin de chômage, c’est tout un équilibre social qui est à réinventer.

Les sociologues et géographes du collectif Rosa Bonheur ont longuement étudié l’exemple de Roubaix (Nord), où les anciens salariés des usines textiles et leurs enfants se sont retrouvés « confinés aux marges du salariat » [pp. II & III]. Montrant à quel point les stratégies de subsistance aujourd’hui déployées par ces derniers constituent un vrai travail, leur enquête décrit l’économie informelle, la débrouille, l’entraide, les savoir-faire et la manière dont ils façonnent un rapport au territoire. Et démontre, par le positif, comment les gens, par leur implantation géographique et l’investissement de la rue, peuvent faire de leur ville et de leur quartier des espaces de résistance à la « course à la métropolisation » ainsi qu’à la relégation de l’histoire de l’industrie locale au rang de patrimoine culturel bankable.

C’est d’ailleurs une autre question qui se pose : que deviennent les sites industriels une fois dévitalisés ? Réponse rapide : quand ils ne sont pas définitivement abandonnés parce qu’irrémédiablement pollués, ils peuvent devenir des friches culturelles, machines à gentrification plus ou moins grippées… ou encore être remplacés par des entrepôts Amazon dans lesquels les ouvriers des « temps modernes » crapahutent des kilomètres par jour pour des salaires dérisoires [p. VI]. Quand les usines ferment, l’exploitation survit.



- Ce texte est l’introduction du dossier du numéro 199 de CQFD, en kiosque du 4 juin au 2 juillet.

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Source: Cqfd-journal.org