Par Nicolas de la CasiniĂšre {JPEG}

« Dans l’affaire Adama TraorĂ©, il n’y a pas que le procureur et la maire de Beaumont-sur-Oise qui ont pris fait et cause pour les gendarmes tueurs, le ministĂšre de l’IntĂ©rieur a pesĂ© lui aussi de tout son poids. Quand Bruno Le Roux a Ă©tĂ© nommĂ© ministre, c’est Ă  la gendarmerie de Persan, oĂč Adama est mort, qu’il a effectuĂ© son premier dĂ©placement officiel. C’est le gouvernement qui en a fait une affaire d’État. Pour comprendre pourquoi, il faut garder Ă  l’esprit que les forces de l’ordre constituent un pouvoir de plus en plus hostile au gouvernement, qui espĂšre contenir cette rĂ©bellion en leur accordant mille faveurs, depuis le droit de porter leur arme mĂȘme quand ils ne sont pas en service jusqu’à l’extension de l’usage de la lĂ©gitime dĂ©fense, en passant par la gratuitĂ© des transports RATP ou l’équipement de la BAC en fusils d’assaut.

Le 18 mai 2016, lors du rassemblement de flics organisĂ© place de la RĂ©publique Ă  Paris par le syndicat Alliance, Marion Le Pen et Gilbert Collard sont venus s’afficher aux cĂŽtĂ©s des manifestants. C’est la premiĂšre fois qu’on a vu des leaders d’extrĂȘme droite aussi chaleureusement accueillis par des policiers aussi nombreux. Dans le mĂȘme temps, des Ă©tudes indiquaient qu’entre 50 et 70 % des policiers et gendarmes votaient Front national. LĂ -dessus, t’as des centaines de policiers qui manifestent cagoulĂ©s et armĂ©s dans les rues de Paris. Quand tu additionnes tout ça, tu ne t’étonnes plus que les dirigeants politiques baissent de plus en plus la tĂȘte devant les syndicats de police.

Ce Ă  quoi on assiste, c’est une autonomisation des forces de l’ordre. La police n’est plus seulement le bras armĂ© de l’État, c’est une force qui impose par elle-mĂȘme son propre agenda politique. Cette Ă©volution s’est d’abord manifestĂ©e sur le terrain mĂ©diatique : chaque fois que les violences policiĂšres font un mort, dans l’heure qui suit les syndicats de flics envahissent les plateaux tĂ©lĂ© pour marteler leur version, qui devient aussitĂŽt la version officielle, celle que les mĂ©dias vont relayer en boucle. La famille ou le comitĂ© de soutien de la victime auront beau dĂ©masquer les mensonges de la version officielle, leur parole aura du mal Ă  faire le poids.

La puissance des syndicats de flics en France reste un angle mort, on n’en parle jamais, alors que la police constitue un État dans l’État, un ministĂšre dans l’IntĂ©rieur. Lors du mouvement social contre la loi Travail, tout se passait comme si le gouvernement laissait sa police rĂ©primer en roue libre. Des policiers se sont mĂȘme Ă©tonnĂ©s publiquement : on ne reçoit pas d’ordres, ils nous laissent faire ce qu’on veut.

Cette autonomisation saute aux yeux quand tu vas sur les comptes Facebook communautaires des flics, oĂč ils se lĂąchent complĂštement, sur le mode : laissez-nous faire, on va nettoyer la France. Exemple, la page Facebook de Robert Paturel, un ancien du Raid qui s’est prĂ©sentĂ© comme l’un des meneurs des manifs cagoulĂ©es d’octobre dernier : il y partage des vidĂ©os ouvertement d’extrĂȘme droite. C’est devenu banal. Quand t’as le directeur gĂ©nĂ©ral de la police nationale qui se fait huer et mettre la pression par des flics en armes chauffĂ©s Ă  blanc par leurs syndicats, comme en octobre 2016, tu te dis que dans n’importe quel pays cela provoquerait des enquĂȘtes et des mises Ă  pied. Pas en France. Il y a mĂȘme une vidĂ©o oĂč l’on entend des flics crier “les francs-macs en prison”, Ă  se demander s’ils ne visaient pas leurs propres supĂ©rieurs. Tout ça passe comme une lettre Ă  la Poste.

À droite et Ă  gauche, on continue de nous bassiner avec la “police rĂ©publicaine”, pendant que l’un de ses reprĂ©sentants les plus en vue dans les mĂ©dias se sent suffisamment Ă  l’aise pour faire l’apologie du mot “bamboula” sur un plateau de tĂ©lĂ©vision. Â»

Propos recueillis par Olivier Cyran & Karima Younsi

Article publié le 19 Juil 2019 sur Cqfd-journal.org