La question de la fracture sociale est devenue un leitmotiv dans les discours des capitalistes bien-pensants et de leurs organes officiels. Certes en 2018, le FMI s’inquiète des inégalités qui seraient mauvaises pour la croissance mais c’est pour se focaliser sur les inégalités entre générations et appeler à les réduire, pas pour remettre en cause le partage entre le capital et le travail[1]. Dès 2015, l’OCDE[2] a montré que les inégalités de revenus ont un impact négatif et statistiquement significatif sur la croissance ultérieure, en particulier l’écart entre les ménages à faible revenu et le reste de la population.

Pour autant, malgré les rodomontades de Trump, aucun signal n’est enregistré du côté des entreprises qui montrerait une diminution de l’externalisation de la production vers des pays à bas coût de main-d’œuvre. Au contraire, la montée en compétences des entreprises de ces pays leur permet d’améliorer leur offre de services vers des produits plus haut de gamme. D’autre part, l’automatisation touche l’ensemble des activités, mais plus fortement les emplois intermédiaires moyennement qualifiés. Ceux-ci se caractérisent par un travail routinier impliquant des tâches intellectuelles et manuelles, accomplies selon un ensemble explicite de règles : industrie manufacturière (de l’électroménager aux voitures) et activités de services (guichetier, conseiller clientèle). Cette externalisation et cette automatisation constituent les deux principales causes identifiées comme conduisant à la polarisation des emplois qui semble tant inquiéter FMI et OCDE. Ces phénomènes ont été identifiés dans de nombreux pays occidentaux, dont les États-Unis[3], l’Allemagne[4] et la France[5].

La polarisation des emplois et les phénomènes croissants qui l’accompagnent comme la flexibilité et la précarité, à travers notamment le développement de la sous-traitance des activités des plus grosses entreprises vers des plus petites, conduisent à ce que David Weil désigne sous le vocable de fissured workplace[6] : un lieu où la diversité des statuts des travailleurs, la concurrence effrénée organisée entre eux ou entre les entreprises sous-traitantes mettent à mal les salaires, les conditions de travail et les solidarités. Phoebe Moore s’est plus particulièrement intéressée à l’influence de la numérisation (digitalization) des activités comme outil qui accompagne (et permet dans une large mesure) cette déstructuration du travail humain pour des profits toujours accrus pour les entreprises initiatrices des chaînes de valeurs avec en contrepartie des activités plus contraintes et moins rémunérées pour une majorité des travailleurs[7].

C’est dans cette logique que s’inscrit le présent article. À partir d’exemples concrets pris dans l’actualité de ces deux dernières années, il montre la tentation de plus en plus forte qu’éprouvent certains de considérer le travailleur comme un supplétif de l’automate : qu’il soit virtuel quand il s’agit d’un algorithme ou sous la forme bien réelle d’un robot dans l’industrie.

Tant de travail humain dont le mérite revient à l’algorithme

Dans En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic[8], Antonio Casilli a montré à quel point l’apprentissage, mais aussi le fonctionnement quotidien des intelligences artificielles dépendent encore des humains. Travaux souvent répétitifs et très mal rémunérés, absence de protection sociale, isolement professionnel, le statut d’indépendant de ces travailleurs du clic contribue à saper les bases de la régulation de l’organisation du travail mises en place depuis la fin du XIXème siècle grâce aux luttes des travailleurs et celles des régimes de protection sociale.

De façon analogue, on constate depuis quelques années que le développement des technologies de l’information et de la communication (TIC) sous des formes de plus en plus avancées peut avoir pour effet de dégrader significativement les conditions de travail et d’augmenter les risques professionnels, alors qu’une automatisation sous contrôle social pourrait avoir les résultats inverses : diminution des pénibilités physique et intellectuelle, diminution du temps de travail, etc.

Le plus étonnant dans cette affaire, c’est que cela semble advenir dans une relative indifférence du corps social (quelques luttes des travailleurs mises à part), comme si la présence du logiciel, de l’algorithme, de l’automate dédouanait l’employeur de ses responsabilités en termes de santé et de sécurité au travail et anesthésiait la réponse de la société, voire des États et des organismes compétents en matière de régulation et de contrôle du travail et de ses conditions. Certes, des organisations syndicales organisent la riposte, mais elle semble avoir moins de poids (voire moins de légitimité) que s’il s’agissait d’entreprises classiques et non pas de firmes issues de l’économie numérique.

La situation interpelle d’autant plus que la porosité augmente de jour en jour entre les entreprises dites classiques et celles de la gig economy, les méthodes de travail des secondes percolant de plus en plus vers les premières, dans un temps où se nouent des alliances, où s’organisent des rachats et se créent des filiales communes. Que se passe-t-il donc ? En quoi la situation a-t-elle changé ces dernières années qui justifierait qu’on accorde moins d’intérêt à la personne humaine ?

Elon Musk décrète que les ouvriers n’ont plus rien à faire sur les chaînes de montage de l’industrie automobile

La production de la Tesla Model 3 devait être une révolution dans l’industrie automobile. Pour la première fois une voiture, électrique de surcroît et à un prix « abordable[9] », devait être construite entièrement par des robots sans aucune intervention humaine. Pourtant dès son lancement mi 2017, les objectifs de production se sont révélés impossibles à tenir : en cause, de nombreux dysfonctionnements sur la chaîne de montage, fruits d’une automatisation parfois hasardeuse et d’une durée de la phase de tests trop courte.

Il a fallu rapidement réintroduire des humains sur les deux chaînes automatisées et construire de bric et de broc une troisième chaîne associant humains et machines, à l’instar de ce qui se pratique chez les autres constructeurs automobiles. Même dans ces conditions, les objectifs de production du départ n’ont jamais pu être tenus[10]. La conclusion d’Elon Musk sur Twitter[11] (« Oui, une automatisation excessive chez Tesla était une erreur. Pour être précis, mon erreur. Les humains sont sous-estimés ») n’est pour autant pas très rassurante quand on regarde d’un peu plus près les conditions de travail des opérateurs employés au montage du Model 3.

À la lecture des accidents du travail compilés dans un article[12] consacré aux conditions de travail dans cette usine Tesla située à Fremont, la réintégration des humains sur les chaînes de production s’est faite… à des conditions de travail acceptables par des robots. Qu’on en juge : exposition à des colles toxiques se traduisant par des problèmes respiratoires et/ou allergiques parce qu’aucune ventilation du poste de travail n’a été prévue, multiplication des mouvements répétitifs sur des postes mal conçus conduisant à des troubles musculosquelettiques (TMS), mauvais agencement des postes de travail lié à l’encombrement des ateliers se traduisant par des chutes ou des lombalgies, durée des postes de travail pouvant atteindre douze heures.

Pourtant, à en croire les chiffres de sinistralité diffusés par Tesla, la situation de l’usine était devenue dans l’intervalle meilleure que la moyenne de l’industrie automobile des États-Unis. Il s’agissait bien sûr du résultat d’une invisibilisation des accidents et des maladies[13]. Contrairement à la législation qui impose la déclaration de tout accident, un certain nombre d’entre eux étaient considérés par l’entreprise comme des accidents « privés » qui, bien que survenus sur le lieu de travail pendant les horaires de travail, ne devaient pas être comptabilisés, soit parce que le travailleur avait pu reprendre son poste ensuite (ou un poste aménagé en fonction de son état de santé), soit parce que son contrat précaire n’avait pas été renouvelé, soit parce qu’un médecin avait considéré qu’il n’y avait pas de lien direct entre l’accident survenu et la pathologie constatée, etc.

Cette situation était facilitée par le système de soins mis en place sur le site géré par une clinique privée y ayant délégué des personnels médicaux et paramédicaux : appels aux urgences interdits parce que comptabilisés par les services officiels, utilisation systématique de véhicules de tourisme avec chauffeur (VTC) plutôt qu’un recours aux ambulances et surtout consultations médicales minorant souvent les pathologies pour éviter toute déclaration immédiate. Tout cela avait pour objectif de diminuer le nombre des déclarations d’accidents, pourtant rendues obligatoires par la loi de l’État de Californie. Les déclarations ultérieures étaient systématiquement contestées par l’entreprise qui y voyait le résultat de comportements individuels relevant du privé, n’ayant rien à voir avec une cause professionnelle.

Il semble que cet échec de l’automatisation totale de la production soit considéré par ses promoteurs comme un aléa provisoire auquel on sera en mesure de remédier rapidement. On peut mettre le fait que le procédé n’ait pas été réellement adapté à la « réintroduction » de l’homme sur la chaîne sur le compte de l’urgence : compte tenu de la situation financière délicate de Tesla, il fallait assurer la production au mieux et sans délais. Mais on peut aussi considérer que dans l’esprit d’Elon Musk et de son équipe, l’hypothèse qu’on puisse s’en passer définitivement n’a été que provisoirement invalidée et que des progrès techniques à venir apporteront la solution.

On peut apporter à l’appui de cette assertion le fait que dans le même temps le développement des voitures sans chauffeur destinées dans un premier temps à remplacer taxis et VTC ait été poursuivi malgré, là aussi, de nombreuses difficultés techniques. Et il est paradoxal qu’Elon Musk admette, comme on l’a vu précédemment, avoir sous-estimé les capacités de l’Homme (ce que peu d’acteurs du milieu industriel se permettent de faire), alors que dans l’affaire, ce sont plutôt les capacités des robots (ou peut-être celle des ingénieurs les concevant) qu’il avait surestimées.

Quoi qu’il en soit, dans son esprit, la référence n’est plus l’être humain, mais la machine, le premier étant sommé d’aligner ses pratiques professionnelles sur les procédures et les process des secondes. Pire, cet alignement devra s’effectuer au niveau de performance attendu des machines, même si une technique défaillante le rend inatteignable à la robotique réellement existante. La relation est renversée : l’Homme devient le supplétif de la machine, potentiellement à un rythme qu’il n’est pas en mesure d’assurer, au lieu de bénéficier des avancées techniques qu’elle pourrait apporter à son propre travail.

Il convient cependant de ne pas perdre de vue le fait que le niveau de performance attendu des machines résulte lui-même d’un choix humain : la décision politique ou économique, ce n’est pas la machine qui la prend, c’est bien le concepteur et à travers lui, le donneur d’ordres (employeur). La machine intelligente n’existe pas quoi que veuillent faire croire Musk et ses semblables. En revanche, outre son rôle technique, elle remplit aussi un rôle de leurre, en détournant l’attention de ceux qui sont réellement responsables de la mise en œuvre de changements néfastes aux conditions de travail.

On a donc chez Tesla les prémices d’une réalité plus ou moins fantasmée qui se traduirait par un Homme au service de la machine. Restait à imaginer le procédé qui le mettrait sous sa dépendance au quotidien.

Quand l’algorithme devient le patron (ou au moins le surveillant)

Les travailleurs de certains centres d’appels ont vu récemment l’écran de leur poste de travail s’enrichir d’une nouvelle fonctionnalité : si l’opérateur parle trop vite, un compteur apparaît l’incitant à ralentir, s’il semble manquer de conviction, ce sera une tasse de café et s’il manque d’empathie, un cœur palpitant lui rappellera que l’achat est un acte d’amour[14].

Certes, le travail dans les centres d’appels a toujours été fortement prescrit, mais jusqu’à présent les superviseurs procédaient par sondage pour vérifier que la procédure était bien suivie. Grâce à l’utilisation d’un outil d’intelligence artificielle, baptisé en toute modestie Cogito, le suivi devient permanent et le travailleur se voit rappelé de façon continue à ses devoirs. Et comme cet outil a vocation à maintenir le travailleur sous surveillance en continu, si le travailleur l’occulte sur son écran, le superviseur en est informé immédiatement. Un jour viendra peut-être le temps où la sanction pourra être suggérée par la machine, comme chez Amazon…

Dans les entrepôts de logistique d’Amazon, l’activité des travailleurs est régie par un logiciel mais leurs performances qualitatives et quantitatives sont également enregistrées automatiquement et peuvent entraîner le licenciement si elles sont jugées insuffisantes[15]. Ainsi l’entreprise s’est séparée dans un de ses entrepôts situé aux États-Unis de 300 employés (sur un effectif total de 2500 personnes) sur une durée d’un an, chiffre inférieur, au nombre enregistré les années précédentes (la tendance serait à une baisse régulière). Cette tendance à la baisse peut aussi être analysée comme la traduction de la transformation des travailleurs présents dans cet atelier en population survivante (au sens épidémiologique) : ceux qui ne peuvent pas s’adapter à l’organisation et au rythme de travail sont progressivement éjectés de l’entreprise.

On est bien loin d


Article publié le 30 Juin 2020 sur Contretemps.eu