[Ces bonnes feuilles sont extraites de l’ouvrage Hirak en Algérie. L’invention d’un soulèvement qui vient de paraître aux éditions La Fabrique. Vous pouvez lire la recension complète du livre dans notre édition de cette semaine.

Photo : Mehdi Ammali ]

L’un des phénomènes les plus remarquables du hirak a été l’implication massive des artistes, plus particulièrement des chanteurs, des graphistes et des plasticiens. Dès les premiers jours, l’acteur populaire Merouane Guerouabi s’est exprimé dans une vidéo sur sa page Facebook pour appuyer le mouvement et inviter ses confrères à le rejoindre : on ne doit pas avoir peur en tant qu’artistes d’être marginalisés ou exclus des projets artistiques, a-t-il plaidé en subs- tance. L’arme du chantage du régime, évoquée par l’artiste, n’a donc pas eu d’effet cette fois-ci : beaucoup de créateurs se sont rangés spontanément du côté des manifestants.

L’impulsion artistique première est toutefois venue des supporters du club de foot algérois l’USMA avec leur chanson Casa del Mouradia (titre inspiré de la célèbre série espagnole Casa de papel [1]). La chanson, qui décrit le mal-être de la jeunesse algérienne et la mainmise du régime sur les richesses du pays, est devenue l’hymne du hirak dès le premier jour. Elle a été reprise par plusieurs interprètes à diverses occasions, y compris par un orchestre de musique classique andalouse lors d’un spectacle, chose impensable par le passé. Le fait qu’un orchestre de musique savante réputée élitiste reprenne une chan- son contestataire de supporters de foot a marqué un point de rupture qui a scellé un consensus de toutes les franges de la société contre le régime.

Une exceptionnelle créativité musicale et politique

La toute première chanson dédiée au hirak est née la semaine qui a suivi le 22 février. Amine Chibane esquisse une chanson le lendemain de la manifestation, il contacte la jeune actrice Mina Lachtar, Amel Zen et Aboubakr Maatallah, qui adhèrent au projet, complètent la chanson et composent la musique. Ce noyau a invité d’autres artistes pour tourner un vidéo-clip : « Tous ceux qui ont participé l’ont fait spontanément », se souvient Amine Chibane. En à peine soixante-douze heures, Libérez l’Algérie est en boîte [2]. La chanson, bouleversante d’émotion même pour les non-arabisants ailleurs dans le monde, sera reprise par des millions de manifestants en Algérie et dans d’autres pays. Sur YouTube, elle a enregistré près de 10 millions de vues dix mois plus tard.

« Il fallait se positionner dès le début et sortir la chanson au plus vite avant que le pouvoir récupère d’autres artistes pour chanter ses louanges comme il en a l’habitude », témoigne Amine Chibane. Au-delà de la création artistique, Libérez l’Algérie a été une action politique offensive et préventive. Pour Mina Lachtar, participer à cette action était un « devoir » envers le pays. « Et encore, c’est bien peu », précise-t-elle. « On ressentait de la fierté, du courage. Et puis la peur, même si elle n’a pas complètement disparu, s’est à moitié brisée. Le hirak nous a libérés. » Mina Lachtar croit que « l’artiste doit accompagner la société partout où elle va, la soutenir, car il en fait partie ».

Comment expliquer ce succès phénoménal ?

« Parce que c’est sorti du cœur », répond spontanément Amine Chibane. Le succès de cette chanson n’a pas tari son inspiration, bien au contraire. Le 6 mai, il enchaîne avec Système dégage  : « C’était pour prendre position contre l’élection présidentielle que le régime voulait nous imposer le 4 juillet », explique-t-il [3]. L’artiste poursuivra quelques semaines plus tard avec le groupe Tikoubaouine en lançant Samidoun (Nous résisterons) [4]. Le 5 juillet, jour de la Fête de l’indépendance, il chantera a cappella avec ses amis El houria rahi fel beb (La liberté est à nos portes) pendant la manifestation. Après la vague d’arrestations, il composera Libérez zouaâma (Libérez les leaders) [5].

Même si ce foisonnement artistique est difficile à cerner à chaud, Amine Chibane tente une explication : « Le 22 février m’a fait revivre. » Quelques mois avant le début du hirak, déprimé par la situation du pays, le chanteur avait composé une chanson intitulée Mademoiselle Algérie ferdjina ton soleil (Mademoiselle Algérie, montre-nous ton soleil) [6]. Une prémonition.

Le hirak a également révélé des talents méconnus comme Mohamed Kechacha, un chanteur de chaâbi algérois. Dès le 6 avril, il a diffusé un vidéo-clip sur sa chaîne YouTube intitulé 1 000 milliards (en référence aux recettes pétrolières du pays de 1 000 milliards de dollars en vingt ans) [7]. Lawzy, de son nom d’artiste, a subtilement remplacé les paroles d’une œuvre classique du chaâbi par ses propres paroles.

Exercice délicat. Il raconte : « Le cinquième vendredi, je suis revenu épuisé de la manifestation, alors j’ai posé ma tête sur l’oreiller, source de mon inspiration. J’ai commencé à fredonner une vieille chanson tout en essayant de remplacer les paroles comme je fais toujours. Le soir même, j’avais écrit et enregistré la chanson sur mon téléphone. Je l’ai immédiatement diffusée sur les réseaux sociaux et elle a eu un grand succès. Le lendemain, je suis allé la chanter dans la rue comme à mon habitude. Parmi les gens qui écoutaient, il y avait un réalisateur que je ne connaissais pas. Quand j’ai fini mon spectacle, il m’a proposé de tourner un vidéo-clip gratuitement. »

Le chanteur a ensuite enregistré la chanson avec des copains musiciens dans un studio sans payer un centime, car la chanson avait beaucoup plu au propriétaire du studio. Le vendredi suivant, le vidéo-clip a été tourné pendant la marche avec la participation des manifestants. Lawzy estime que la chanson 1 000 milliards « appartient au peuple parce que tout le monde y a participé, finalement ma contribution a été d’écrire le texte et de chanter ».

Le cours des événements et la dynamique du hirak ont inspiré une autre chanson à l’artiste. Quand le régime a annoncé la tenue d’une élection présidentielle que le peuple a rejetée spontanément, il a suffi à Lawzy de tendre l’oreille aux slogans des manifestants pour écrire un texte qu’il a collé sur la musique d’une autre chanson du patrimoine chaâbi. Les manifestants ont scandé : « Makach intikhabate maâ el issabate  !  » (Pas d’élection avec les gangs !). Lui, il a chanté « Soud aâmalek intikhabate  » (Ton acte le plus sombre ce sont les élections) [8]. Lawzy accompagne ainsi le hirak avec son chaâbi comme ses confrères et ses consœurs. Le jeune chanteur croit que l’implication des artistes « donne de l’énergie au mouvement ». « On chauffe les tambours », dit-il avec amusement.

La très radicale Raja Meziane, trente ans, a emboîté le pas naturellement au hirak. La jeune rappeuse algérienne, étouffée par son exclusion en raison de ses chansons, a choisi l’exil depuis 2015 en République tchèque. Ses textes expriment avec justesse la révolte qui bouillonne dans les cœurs de la majorité des jeunes Algériens. En totale osmose avec ses compatriotes malgré la distance, Raja Meziane a composé la chanson Allo système aux paroles percutantes, le succès a été immédiat : le vidéo-clip diffusé sur YouTube le 4 mars, quelques jours après la première manifestation, a été visionné 38 millions de fois (à la mi-novembre). Le 28 avril, elle publie sur YouTube la chanson Toxic, tout aussi puissante et émouvante, plus de 16,5 millions de vues (à la mi-novembre) [9]. Rebelle sort le 15 septembre, le jour de la convocation du corps électoral [10]. Dans cette chanson, visionnée 6 millions de fois deux mois plus tard, elle s’adresse au général Gaïd Salah sans le nommer : « Le temps et le vent vont changer, moi je suis rebelle et toi t’avaleras la poubelle », ce couplet sonne comme un écho au slogan du hirak  : « Les généraux à la poubelle ! » En octobre, quand la BBC la classe parmi les cent femmes les plus influentes et les plus inspirantes dans le monde, Raja Meziane dédie sur sa page Facebook cette distinction aux Algériennes en publiant des photos de femmes du hirak.

Depuis Paris, le célèbre Soolking (jeune rappeur algérien né en 1989, qui vit en France depuis 2013, dont le premier disque solo Fruit du démon, sorti en 2018, connaît un énorme succès) s’associe au groupe Ouled el Bahdja, à l’origine de Casa del Mouradia, et rejoint le mouvement en mettant en ligne la chanson La Liberté [11]. Le succès est phénoménal : 168 millions de vues sur YouTube en huit mois. Les paroles de La Liberté sont reprises dans toutes les villes d’Algérie lors des manifestations. Mais aussi à Montréal, Paris, Washington, Londres lors des rassemblements de la diaspora. Un couplet particulièrement incisif décrit avec une acuité remarquable l’état d’esprit du mouvement de contestation : « Hna homa l’ibtila’, ah ya oukouma, w nnar hadi ma tetfach  » (Nous sommes l’épreuve, Ô pouvoir, ce feu ne s’éteindra pas). Tel est notre message, notre ultima verba [dernier mot]. »

Le génie des pancartes et des banderoles

L’autre champ foisonnant du hirak, qui a surpris tout le monde par son inventivité, est incontestablement le génie des pancartes et des banderoles, inlassablement brandies par les manifestants chaque vendredi. L’inspiration qui nourrit les auteurs de ces œuvres semble inépuisable. Humour et lucidité constituent la matrice de ces manifestes politiques, beaucoup plus éloquents que mille discours. Comme si le silence imposé pendant trente ans s’était miraculeusement fracassé.

Ces créateurs anonymes ont puisé au plus profond de la culture populaire, longtemps occultée par des montagnes de médiocrité imbuvables. Le personnage d’El Bombardi, du film culte de Benamar Bakhti (1941-2015) Le Clandestin (1989), est devenu un des porte-parole de la contestation. On a souvent vu des pancartes avec l’image dessinée de ce personnage prononçant ses formules d’anthologie mises au goût du jour de la contestation. « Il faut yetnahaw gaâ  » (Il faut qu’ils dégagent tous), dit une des pancartes, déformant une des répliques du film : « Il faut pas tekdheb  » (Il ne faut pas que tu mentes).

D’innombrables manifestants ont porté leur propre pancarte fabriquée de leurs mains, caricatures, collages, slogans, humour fleurissant chaque vendredi sans insultes ni grossièretés. La rue est devenue au fil des vendredis un immense espace d’exposition libre. Chaque pancarte, chaque banderole, raconte une histoire, souligne une revendication, illustre une situation, moque une décision du pouvoir. Souvent, ces artistes anonymes réagissent aux discours hebdomadaires du chef d’état-major par une caricature, un dessin, une fresque ou un slogan. Ces centaines d’œuvres devraient faire un jour l’objet d’une exposition pour rendre compte de cette créativité phénoménale. Mais on pourrait évoquer bien d’autres cas d’« action visuelle ».

Ainsi, lorsque le pouvoir s’est attaqué à l’emblème culturel amazigh, la réponse de certaines manifestantes a été d’une grande éloquence : de nombreuses femmes ont manifesté en tenue traditionnelle kabyle. Les étudiants ont aussi riposté à cette attaque : le premier rang de leur manifestation du mardi était composé de filles et de garçons portant une tenue traditionnelle de chacune des régions du pays. Et après la mort en prison à la suite d’une longue grève de la faim du militant Kamel Eddine Fekhar, qui était originaire de Ghardaïa (région du Mzab), on pouvait voir sur les images et les vidéos circulant à profusion sur les réseaux sociaux de nombreux manifestants qui portaient la chechia traditionnelle mozabite (calotte). Ce ne sont là que deux exemples des milliers d’initiatives en image ayant su démonter avec lucidité et intelligence le discours agressif du pouvoir qui voulait diviser le mouvement.

Dans le sillage de cet « échange » entre le pouvoir et les manifestants, deux initiatives particulièrement pertinentes sur Facebook ont contribué à informer les Algériens sur les manipulations des médias du pouvoir. La page « Facebook VAR » (en référence au système utilisé dans le football, Video Assistant Referee) dénonce avec vidéos à l’appui les retournements de veste de certains responsables politiques qui se sont découvert des vocations révolutionnaires avec le hirak, alors qu’ils étaient quelques semaines plus tôt des défenseurs acharnés du cinquième mandat de l’ex-président Bouteflika ; cette page très active a réussi à ridiculiser une cohorte d’opportunistes professionnels. Une autre page Facebook intitulée, « Fake news », s’emploie efficacement à déconstruire les centaines de fausses informations qui circulent sur les réseaux sociaux, y compris celles provenant des activistes. Un travail remarquable qui permet de ne pas tomber dans le piège de l’euphorie ou de la manipulation des « mouches électroniques » (voir chapitre 14).

El Moustach – pseudonyme de Hicham Gaoua – est quant à lui un graphiste algérien qui sort du lot. Il est probablement le seul qui a investi le pop art avec autant de succès auprès du grand public. À travers ses créations renouant avec la culture populaire, diffusées principalement sur Internet et les réseaux sociaux, El Moustach a contribué à transformer en icônes des figures locales du cinéma, de la musique et du foot. Depuis le début du hirak, il a marché chaque vendredi avec ses concitoyens à Boumerdes, sa ville de résidence, à Alger ou même à Paris quand il s’y trouve. Le mouvement lui a inspiré plusieurs affiches qu’il a mises gratuitement sur Internet à la disposition des manifestants qui veulent s’en servir [12]. Il a également réalisé un vidéo-clip avec le chanteur TiMoh [13]. Plusieurs de ses affiches ont été imprimées et utilisées lors des marches du vendredi. « Les manifestants prennent des photos et me les envoient de plusieurs villes, de France et du Canada. » « J’utilise des icônes de la révolution algérienne (1954-1962) pour faire passer des messages. » Pour Hicham Gaoua, participer à ce hirak est un « devoir » : « Chacun doit y participer comme il peut. Il s’agit de l’avenir du pays et des générations futures. Beaucoup de gens se sont sacrifiés pour ce pays. »


Article publié le 23 Fév 2020 sur Lundi.am