Janvier 2, 2023
Par Le Numéro Zéro
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Couac : Pourquoi as-tu choisi d’écrire une thèse sur Saint-Étienne, entre 2012 et 2016 ?

Morane Chavanon : J’ai choisi Saint-Étienne en regard avec Villeurbanne : ce sont deux villes de taille équivalente à l’histoire industrielle et migratoire importante. Politiquement, les contextes étaient très différents : la municipalité socialiste de Villeurbanne portait vraiment une politique mémorielle et essayait de produire un récit du territoire qui valorisait sa part migratoire et ouvrière. À Saint-Étienne le passé industriel et notamment minier était plus vu comme un stigmate : la « ville noire ». C’était donc l’opportunité pour moi de travailler sur le couple histoire – mémoire et d’observer deux territoires à l’usage du passé très différent.

Que se passe-t-il à Sainté au tournant des années 2000 ?

Un grand projet urbain qui vise la transformation de l’image de Saint-Étienne et qui va un peu faire feu de tout bois (patrimoine, culture, urbanisme…) ! Le problème de la ville est que son centre est perçu comme indésirable et repoussoir. On a donc envie d’en transformer la population et d’attirer des classes dites créatives, des jeunes, des artistes.

Il y a alors une convergence d’intérêts entre cette volonté des pouvoirs publics de changer l’image – d’entreprendre une sorte de chantier symbolique – et des personnes qui sont à l’université (mais pas forcément en poste) et des artistes qui cherchent à monter des projets potentiellement rémunérateurs. Une diversité d’appels à projets et d’offres de subventions existent alors pour entreprendre des créations artistiques et universitaires, en lien avec les habitant·e·s, en faisant appel à leur mémoire. Cela a un double intérêt : créer un répertoire symbolique pour ces personnes mais aussi s’adresser aux gens en faisant appel à leur mémoire. Le pouvoir local se dit que c’est ça qui va fonctionner, que c’est comme ça que les gens vont se reconnaître. Finalement, ça ne prend pas tant que ça : pour comprendre pourquoi, il est important de regarder qui produit ce discours sur le besoin de mémoire.

Pourquoi la mémoire et l’histoire migratoire s’inscrivent-elles à l’agenda politique stéphanois ?

Saint-Étienne n’était pas un cas isolé : au début des années 2000, il y a une montée en puissance, une dynamique de la thématique mémorielle : loi sur la reconnaissance de génocide arménien, loi sur la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, loi de 2005 dont l’article 4 enjoignait les manuels scolaires à reconnaître le rôle dit positif de la présence française Outre-mer… C’est aussi un moment où on essaye de revitaliser les politiques dites « d’intégration ». Le Haut conseil à l’intégration renaît un peu de ses cendres et produit des rapports qui envisagent une nouvelle manière de travailler, une nouvelle entrée par l’aspect symbolique. C’est aussi le moment de la création du Musée de l’immigration dans laquelle les collectivités locales sont parties prenantes et notamment la région Rhône-Alpes. Il y a beaucoup de projets dans la région sur la mise en mémoire du fait migratoire, notamment dans le Rhône.

À Saint-Étienne, la mémoire est évoquée dès les années 90 dans des documents d’action publique, des documents urbains et dans des discours politiques. La municipalité Thiollière [1] a été importante dans la conceptualisation de la ville où il fait bon entreprendre, la « ville du design ». Il y a un coup d’accélérateur début 2000 avec le projet urbain et la création de l’EPASE [2].

Derrière l’élan mémoriel national, quelle est la méthode adoptée par la municipalité pour faire venir d’autres populations ?

En 2005, Thiollière organise un workshop et fait venir le « club Ville aménagement » qui est un club d’experts rattachés notamment au ministère de l’Équipement. Leur travail est d’aller de ville en ville pour promouvoir des solutions qui marchent bien ! Un bouquin a été édité, « Construire un projet de ville. Saint- Étienne ‘in progress’ », que j’ai analysé comme une archive, aux côtés d’autres documents urbains. Ce qui est intéressant c’est qu’il y a la restitution de tous les débats et qu’on peut découvrir que les élus font des voyages dans des villes aux réalités qui semblent similaires, notamment des villes en déprise industrielle (Bilbao et Manchester par exemple) pour aller voir des solutions qui fonctionnent et promouvoir des « bonnes pratiques ». Une tendance se dégage : capitaliser sur le passé industriel pour promouvoir « l’attractivité » du territoire et en particulier faire venir des nouveaux habitant.e.s, plutôt issues de la petite bourgeoisie culturelle.

Une urbaniste parisienne est missionnée par l’EPORA (Établissement Public foncier de l’Ouest Rhône-Alpes) dans le cadre d’une assistance à maîtrise d’ouvrage en lien avec la mémoire de la ville de Saint-Étienne, en vue d’en tirer un récit susceptible d’appuyer sa communication. Elle produit tout un discours sur les habitant·e·s – même si on sent qu’elle les a vu.e.s peu – qui seraient des gens simples et bons vivants ! Elle indique qu’il faut partir de leur passé pour les inclure dans les projets et déclare : « Il s’agit plus de faire du passé des sources de projet que de rester dans la nostalgie, d’en faire des formes de résistance à l’action ou de chercher à reproduire l’existant ». On voit bien que la conception de la mémoire par les pouvoirs publics locaux est utilisée parce qu’ils savent déjà ce qu’ils veulent en faire et en tirer.

Au même moment, il y a une controverse sur la création de la Cité du design qui a nécessité la destruction de deux bâtiments classés au patrimoine [3]. Cela est vécu comme un précédent, comme le truc à éviter : les projets ne doivent surtout par créer de climat contestataire.

Qui sont les artistes et universitaires qui s’impliquent sur ces appels à projets ?

Ce sont des entrepreneurs de la cause mémorielle : ils portent l’idée qu’il y a un besoin de mémoire et de reconnaissance des personnes immigrées et des classes populaires qui passerait par la réhabilitation de leur passé. Lors de mon travail de recherche, j’avais montré qu’ils étaient un peu des dominé·e·s de leurs champs respectifs : des universitaires pas forcément en poste, ni sur des positions prestigieuses, qui vont devenir spécialistes de ces thématiques ; des jeunes des métiers de la création tout juste diplômé·e·s ou encore en étude qui voient dans ces terrains des opportunités. Ce sont les dominé·e·s du champ de la production symbolique. Ces acteurs n’avaient pas d’intentions manipulatrices : ils bricolaient avec ce qui leur semblaient bon pour les publics dont on parle, les opportunités, les concessions et les arbitrages nécessaires. Dans une démarche scientifique, j’avais à cœur d’adopter un regard compréhensif et non pas dénonciateur sur ces actrices et acteurs. La plupart sont néo-stéphanois·e·s et en recherche d’un ancrage local.

Il y a aussi une autre catégorie de personnes qui agissent plus en coulisses que j’ai appelées les « intermédiaires mémoriels ». C’est le maillon qui permet d’aller chercher des témoins, ce sont donc souvent des locaux. Ils sont le lien avec les témoins et le terrain. Ces personnes sont également plus souvent issues des migrations concernées. Elles trouvent une forme de promotion symbolique dans ces projets mémoriels : celles que j’ai rencontrées étaient des autodidactes ou avaient repris des études universitaires sur le tard. Au-delà des souvenirs à proprement parler, c’est en analysant leurs trajectoires biographiques et leur rapport à la fois dominé et enchanté aux savoirs et à la culture légitime que l’on comprend mieux le type de reconnaissance individuelle et de valorisation symbolique apporté par la participation à ces projets. Lorsque l’on regarde finement, il y a une sorte de division du travail mémoriel qui dit plein de choses socialement.

Quels sont les liens entre ces acteurs associatifs et créatifs et la municipalité ?

C’est important pour moi de déconstruire les logiques : si ces personnes ont l’impression de défendre des valeurs progressistes et de gauche – et c’est certainement les valeurs qu’elles portent – il y a quand même des logiques qui font que sur ces questions mémorielles il y a toute une entreprise d’ennoblissement du populaire sans que les personnes concernées n’aient eu la possibilité de formuler leurs propres revendications. Elles n’ont pas accès aux espaces où ça se décide. Assigner les personnes à un rôle de témoin, c’est aussi imposer un cadre, quoi qu’on en dise. Les associatifs sont dans des aménagements, des concessions nécessaires pour pouvoir vivre et faire des choses. Cela crée un hiatus que l’on ne peut que voir sur le terrain.

As-tu été témoin de frictions entre les entrepreneurs mémoriels et les habitants ?

Très peu. Mais dès qu’il y en a eu, j’ai essayé de les documenter au même titre que les entretiens que j’ai menés et les observations que j’ai effectuées. Les frictions sont rares du fait de l’existence d’un entre-soi, avec des gens qui sont dans les mêmes projets, qui se connaissent tous, qui ont le même profil, ce qui fait qu’il y a peu d’espace pour que la contradiction puisse émerger. Ce que j’ai un peu plus documenté ce sont les réactions d’incompréhension des habitant·e·s, qui ne comprennent pas pourquoi on vient les photographier dans leur quartier !

Sans que les protagonistes n’en aient l’intention, une impression d’exotisation et de folklorisation des quartiers populaires du centre-ville pouvait parfois affleurer. L’adoption d’un regard critique n’est pas toujours aisée car l’une des vertus de la notion de mémoire est d’être assez consensuelle. Subordonnée à l’impératif de transformer l’image des quartiers populaires et de leurs habitant.e.s, la mémoire devient une cause sans opposant·e, ce qui rend d’autant plus intéressant de regarder les logiques qui se cachent derrière.

Est-ce que la transformation symbolique souhaitée par le pouvoir local arrive aujourd’hui à ses fins ?

À Saint-Étienne j’ai l’impression qu’elle produit des effets assez lents : la gentrification n’est pas très importante. Mais cela produit quand même des modifications de l’espace urbain, des gens s’installent et modifient le cadre de vie dans certains quartiers. Mais cela ne se reflète pas à l’extérieur, sur l’image de la ville et la manière dont elle est perçue. Les logiques de gentrification prennent davantage dans des villes où il y a un marché de l’immobilier très tendu, où les gentrifieurs n’ont pas d’autres choix que d’aller dans ces quartiers-là, comme La Guillotière à Lyon. La gentrification ne peut pas se décréter, il faut la convergence de plusieurs facteurs socio-économiques.

Transformer les conditions de vie semble vouloir dire pour les élus transformer les populations. L’un des enjeux de ma thèse était de dire, on ne peut pas passer que par le symbolique, transformer le regard sur une ville et des populations, transformer les représentations ne peut pas se penser sans une transformation de leurs conditions d’existence. Alors forcément ça crée une impression de décalage entre les discours des actrices et acteurs engagé.e.s – universitaires, consultants, artistes – et leurs pratiques. On produit un contre-discours du stigmate – « la ville cosmopolite » – mais on produit quelque chose de mythifié, on ne va pas transformer réellement les conditions de vie des personnes dont on recueille le passé. On déconnecte donc la transformation de la ville du matériel, des possibilités de vivre-mieux, des possibles socio-professionnels locaux, des possibilités économiques. Ce qui est assez frappant c’est la volonté des pouvoirs publics de transformer la vie en ville en transformant la répartition sociale du peuplement : faire venir des personnes plus dotées en capitaux culturels est perçu comme la solution, comme une sorte de ruissellement symbolique. Alors que cela peut redoubler des rapports de domination sociale existants !

Tu défends dans ta thèse que sans toutes ces logiques d’appels à projet, il pourrait exister d’autres formes de mobilisation qui viendraient davantage du terrain. Est-ce que tu as pu observer des espaces dans lesquels cela existe ?

Dans ma thèse, je conceptualise la notion de « contestation sur projet ». Ces logiques sont dominantes et écrasantes, elles s’inscrivent dans un mouvement général de mise en concurrence des acteurs associatifs pour des ressources matérielles qui se raréfient. Il est donc difficile de les contester. Ces appels à projet vont aussi produire des effets symboliques, peser sur l’agenda des mobilisations locales en favorisant l’imposition de certaines thématiques. La solution serait-elle de refuser les subventions et de refuser de jouer ce jeu- là ? Cela n’est pas forcément la solution idéale. Toujours est-il que la question des moyens est centrale. Ce mode d’allocation des moyens par la mise en concurrence des acteurs associatifs n’est pas neutre et produit des effets politiques. Je n’ai pas vu de mobilisation collective de personnes qui se battent contre la marchandisation de leur quartier à Sainté. Car il faut aussi des moyens culturels et symboliques pour faire ça !

Derrière le processus de gentrification il y a un risque d’éviction matérielle – qui n’est pas unilatéral – il y a toujours des gens qui restent, mais qui s’accompagne aussi d’une éviction symbolique : qui a voix au chapitre dans la transformation des quartiers, ça pose toujours la question.

Que faire, notamment quand on est soi-même doté·e de capitaux symboliques et culturels, et comment agir sans être complice de ces mécanismes ? Y a-t-il une position tenable selon toi ?

La sociologie de l’action collective s’intéresse aux coulisses, à ce qu’il y a derrière la cause portée – qui peut être très louable – aux valeurs et aux logiques sociales, politiques et de classes. Cela ne fait donc jamais plaisir aux gens d’être objectivés ! L’enjeu pour moi n’est évidemment pas que les gens s’auto-censurent au risque de ne plus s’engager. C’est plutôt de réfléchir à la façon dont on peut impliquer dès l’amont les personnes concernées au premier chef, par exemple les habitant.e.s des quartiers populaires. Faire en sorte qu’elles aient voix au chapitre dès le départ, qu’elles aient la possibilité de formuler quels sont leurs besoins et quelles sont leurs revendications. La question c’est à quel moment on fait intervenir les gens. Les associations le font souvent en aval, parce qu’il leur est difficile d’avoir des liens avec les catégories populaires, en particulier sur certaines thématiques comme la mémoire. Démocratiquement, il faut se demander comment trouver des espaces qui permettraient aux gens les moins dotés économiques et culturellement de formuler leurs besoins et leurs priorités. Une fois formulés, il faut que les actrices et acteurs en face les considèrent comme légitimes. Donc en gros, la question à se poser c’est qui écrit les pages de l’agenda politique et militant !

Quelles sont les formes d’organisation existantes au moment de ta recherche ? Quelles seraient celles à inventer qui s’inscriraient en contre les logiques institutionnelles et mémorielles ?

Peut-être que c’est une impasse de ne partir que du lieu de vie. Ça a déjà été montré : les militant·e·s des années 70 qui allaient se mobiliser sur leur cadre de vie, c’était aussi des gens de la classe moyenne et de la petite bourgeoisie culturelle. Donc, là aussi peut-être qu’il y a un enjeu à créer des choses sur les lieux de travail pour sortir de la catégorie seulement « habitante ». Dans une ville on n’est pas que habitant·e·s.

Aujourd’hui, où sont passés tous ces enjeux mémoriels ?

La séquence mémorielle s’est calmée ! Elle est revenue, mais d’une manière qui mériterait d’être analysée. Avec le déboulonnage des statues, il y a eu l’ouverture d’une nouvelle séquence avec des usages beaucoup plus contestataires. Il reste quand même le vieux serpent de mer autour des mémoires de la guerre d’Algérie : avec le soixantenaire des Accords d’Evian, on a des initiatives qui vont un peu dans tous les sens avec en fond, de nouveau ce discours de la réconciliation des mémoires. On applique un peu le discours psychanalytique au niveau social et ça, c’est souvent des choses qui reviennent dans la bouche des acteurs. Les séquences mémorielles disent toujours plus du présent et de leur contexte que du passé finalement.

P.-S.




Source: Lenumerozero.info