Lundi 7 septembre

Ça fait même pas une semaine que nous sommes rentré.es.

Je remarque qu’il y a pas mal d’élèves absent.es dans les classes. C’est vrai qu’à force d’aérer les classes et de vivre dans les courants d’air on peut finir par choper un rhume puisque les rhumes existent encore.

Le coronavirus quand je suis avec les élèves j’oublie complètement que ça existe. Parfois j’oublie tellement que je ne fais pas attention et après je flippe car je vis avec deux autres personnes dans un appart plutôt petit et que parmi ces 2 personnes une est fragile. Je ne voudrais donc pas ramener le corona à la maison.

Mardi 8 septembre

11h30 Un.e parent d’élèves vient à l’école chercher ses enfants, ille vient d’avoir les résultats aux tests passés la veille et c’est positif… (comme quoi ce mot n’a pas toujours une bonne connotation !)

Que fait-on ? Notre premier réflexe est évidemment de se dire que nous allons prévenir les familles des élèves qui, parce que dans la même classe, sont cas contacts.

Mais il paraît qu’on n’a pas le droit !

Après-midi Nous recevons un mail hallucinant. Il provient de l’inspection :

Là j’avoue que ce qui me fait paniquer ce ne sont pas les cas positifs mais des formules hallucinantes telles que « il s’avère que des cas “positifs” ne le sont finalement pas ! ». C’est limite complotiste. Mais surtout ce qui me fait partir en vrille c’est qu’on nous demande de ne pas prévenir des familles et donc de ne pas laisser le choix aux parents de nos élèves (parmi lesquels il y a peut-être des personnes à risque) de prendre des mesures d’autoprotection. Je tente de contester, mais je me fais copieusement envoyer chier.

Bon, heureusement que dans l’école nous ne sommes pas très obéissant.es et l’ordre ne sera pas respecté à la lettre ! Mais quand même il le sera en partie. Certain.es ont peur que si illes en parlent cela fasse fermer leur classe et ne veulent pas revivre le confinement. Irrationnel car la décision de fermer sera d’évidence indépendante de la communication, mais le confinement du printemps dernier a laissé des traces indélébiles. En tous cas cette nuit là nous avons été plusieurs à mal dormir.

Mercredi 9 septembre

On attend des news de l’ARS puisque c’est ce qui nous permettra de pouvoir officiellement en parler aux familles. Pour les collègues qui ont les cas positifs dans leur classe c’est long. Plusieurs vivent mal le fait de ne pas avoir le droit de dire aux parents que sans doute la classe va fermer, que leur enfant est cas contact. On est plusieurs à remplir le registre santé et sécurité au travail pour alerter sur le fait que l’ordre donné hier de ne pas dire la vérité nous plonge dans l’angoisse ainsi que pour signaler qu’on a des masques pourris (c’est même l’ARS qui le dit) et que les infos sur des élèves malades que nous avons eu en classe ne nous sont parfois pas transmises ce qui nous empêche de mettre en place des mesures de protection dans notre vie personnelle.

L’après-midi est passé à l’école à préparer des enveloppes pour les familles à mettre tout en place pour assurer la fameuse continuité pédagogique dont Blanquer se gargarise sur notre dos.

18h00 La décision de l’ARS tombe : les classes ferment et les cas contacts doivent être testé.es dans les 7 jours. Ça en fait beaucoup des cas contacts en fait ! Les collègues appellent chaque famille en se sentant mal de ne le faire que si tard alors que depuis la veille on était quasi sûr.es que ça allait fermer.

Jeudi 10 septembre

Des collègues cas contact des élèves positif.ves ont été oublié.es ! Il y en a deux qui passent la matinée enfermé.es dans leur petite salle en attendant les consignes d’en haut et l’un.e est averti.e par nous qu’ille est en fait cas contact et qu’ille doit rester chez lui.

On nous donne une lettre à distribuer aux élèves de l’école qui ne sont pas cas contact pour informer leurs familles. C’est une lettre de l’ARS, un peu compliquée si on ne maîtrise pas le français. Nous la traduisons en anglais car plusieurs familles de notre école maîtrisent cette langue. Mauvaise initiative nous dit on de là-haut : seule l’ARS peut traduire sa lettre, nous avons interdiction de donner la traduction faite par nous même aux parents allophones. Vu que des informations importantes sont données dans la lettre, je trouve ça bien embêtant mais bon comme je passe déjà pour quelqu’un.e super pénible et que ce n’est pas toujours confortable, pour cette fois je n’insiste pas plus que ça. J’ai honte de le dire mais je passe même dans des classes décoller dans des cahiers les mots en anglais que j’avais distribués.

Vendredi 11 septembre

Nous apprenons qu’un.e nouvel.le élève est positif.ve ; il y a donc de nouveaux cas contacts, donc de nouvelles quatorzaines à mettre en place et de nouvelles continuités pédagogiques à organiser.

15h30 pendant les activités hors temps scolaire un.e élève me dit qu’ille a mal au ventre. Bon le mal de ventre ça fait partie des symptômes… mais c’est comme le rhume, la gastro ça existe encore.

16h00 Cet.te élève est dans la salle informatique avec une quinzaine d’autres. La salle est petite, pas aérée, je me dis que c’est vraiment pas terrible mais bon, je vais pas encore faire le.la pénible.

16h15 Lorsque je vais voir les collègues qui gèrent les recherches des cas contact de la.du nouvel.le élève positif.ve je vois la.le directrice.teur mesurer avec un mètre les distances entre les chaises où s’assoient les élèves. C’est l’inspection au téléphone qui lui demande de faire ça. D’ici à ce que ces contaminations nous soient reprochées au prétexte qu’il y a moins d’un mètre de distance entre chaque élève, il n’y a qu’un pas !

Les collègues restent tard pour appeler les parents, préparer le travail à distance des nouveaux et nouvelles confiné.es. Un.e collègue rate un départ en week-end en covoiturage. Oui, oui, c’est un détail, mais quand même. Pour se consoler ille retrouve quelques-un.es d’entre nous au parc de la Villette et on boit des coups.

Samedi 12 septembre

Je propose à un.e de mes camarades de vie que nous ne mangions plus ensemble et quand nous sommes dans la même pièce je mets un masque. On ne sait jamais.

Dimanche 13 septembre

Je dois voir ma mère. Vu son âge et même si elle me dit qu’elle en a marre de vivre comme ça tout le temps avec un masque en s’empêchant de faire plein de trucs et qu’elle s’en fout d’attraper le coronavirus, ce sera en extérieur que nous nous verrons.

Lundi 14 septembre

8h20 La maman de mon élève qui avait mal au ventre vient me voir avec une autre maman faisant office de traductrice. Les enfants ont de la fièvre. Je lui demande si elle a compris qu’il y avait des enfants testé.es positif.ives à la covid dans l’école. Non elle ne savait pas et là je vois qu’elle s’inquiète un peu. Évidemment, la famille n’a pas compris la lettre. Merde j’aurais du être chiant.e et insister pour la traduction ou passer outre l’interdiction.

J’en parle à mon syndicat qui du coup fait cette lettre à l’ARS et aux chef.fes.

Un.e collègue appelle des parents car 2 élèves de sa classe toussent beaucoup. Leurs parents viennent les chercher. Un.e de mes élèves tousse aussi beaucoup, renifle et a les yeux qui brillent. Pour la 1re fois, en situation de classe je ne suis pas à l’aise, j’ai peur. Et en même temps je ne veux pas mettre de distance avec cette élève, je ne veux pas qu’elle s’en aperçoive, sachant que comme elle ne parle pas français elle pourrait percevoir ce soudain éloignement physique comme un rejet. J’essaye par contre de faire en sorte qu’elle ne soit pas trop près des autres élèves mais c’est compliqué. Je décide de prendre sa température en faisant comme si c’était une activité sur les nombres et que nous allions tou.tes nous prendre la température. Ça fait beaucoup rire les enfants mais ce faisant je dérègle complètement le thermomètre électronique de l’école. La honte !

Je n’aime pas cette journée, je déteste avoir peur d’être contaminé.e par une enfant.

22h00 Je reçois un appel d’un.e élève qui ne sait pas comment il faut faire pour être testé.e. D’autres collègues ont reçu des appels similaires.

Mardi 15 septembre

L’élève malade d’hier n’est pas là.

C’est jour de test pour les cas contacts en quatorzaine de l’école. Petit.es et grand.es, enfants et enseignant.es se retrouvent à la mairie pour le fameux test PCR. Les collègues nous envoient leurs impressions via Whatsapp, y en a même un.e qui a bien aimé se faire enfoncer un truc dans le nez. Des enfants ont eu peur.

Un.e collègue cas contact qui a fait le test avant les autres et qui est négatif.ve veut savoir si ille peut revenir à l’école, si la septaine est entrée en vigueur ou si ille est toujours sous le régime de la quatorzaine. Aucune réponse claire ne lui est donnée. Pire, quand ille demande à sa hiérarchie un écrit lui permettant de retourner à l’école ille est soupçonné.e de vouloir se la couler douce et on lui demande de justifier le travail à distance mené.

Mercredi 16 septembre

Parmi les élèves testé.es, deux viennent d’avoir des résultats positifs. Ouf ils n’ont pas de symptômes. Ah tiens, celleux-là je les ai eus en classe. Ah, merde c’est une famille très angoissée par rapport au coronavirus.

En tous cas il y a de nouvelles évictions à gérer, d’enfants comme d’adultes. Cette fois je fais partie du lot. Avec plusieurs collègues dans le même cas que moi on se donne rdv pour le lendemain au labo, qui selon notre enquête est le plus rapide à délivrer les résultats. Bon et concernant l’ARS elle est débordée donc là on attend pas son avis.

Je décide d’annuler mon week-end chez des membres de famille âgé.es, c’est plus sûr même si la décision a été difficile à prendre.

Suis saoulé.e de dégouliner de sueur avec mon masque dans mon appart où il fait 28 degrés et de manger tou.te seul.e !

Jeudi 17 septembre

C’est parti pour le test. On est plusieurs de l’école, on se marre bien et heureusement parce que l’attente est longue (3 heures). On discute avec un.e élève et sa famille présent.es dans la queue.

On a un peu peur, c’est notre élève passé.e avant nous qui nous rassure… enfin quand ille nous parle du bâtonnet qui va dans la gorge, en fait on est carrément flippé.es. L’infirmièr.e nous propose de rentrer tou.tes les 3 dans la petite cabine vu qu’on est un groupe. C’est rigolo. Bon le test c’est moyen quand même, vivement le salivaire. Pour se remettre petit pique nique à la Villette et hop on rentre la maison pour les affres du télétravail : téléphone, mail, visio… Et comme on n’a pas le droit de mettre les pieds à l’école on ne peut pas aller chercher du matériel pour les enfants qui ne sont pas équipé.es.

Le soir Olivier Veran nous annonce que l’heure est grave…. Mais que dans les écoles le protocole va être allégé et que les mises en septaines de cas contacts ne se feront plus. J’ai carrément l’impression d’être un.e privilégié.e là. Et je suis très en colère aussi. Je pense à tou.tes mes collègues fragiles, je pense à comment j’ai peur de contaminer mes cohabitant.es. Je pense que c’est bien d’être remis à sa place de chair à patron et de ne pas se croire protégé.e ou important.e parce qu’on est prof.fe. Je pense à toutes ces petites réflexions de dames patronesses (et j’en ai reçu par mail d’une personne travaillant dans mon école) qui disent que « ouf tout va bien puisque les enfants ne sont pas si contagieux et ne développent pas de formes graves de la maladie ». Je pense surtout qu’on n’est même pas foutu de réfléchir à ce pourquoi l’école c’est important, de ce qu’il faudrait y faire, de comment on pourrait imposer des conditions de travail moins pénibles (à la fois pour nous et pour les élèves)

Bref je pense à plein de trucs en pestant contre toutes celles et ceux qui ne vont pas essayer de s’informer à la source (et donc de lire les vulgarisations d’études scientifiques) et gobent tout ce que leur raconte l’État. Contre toutes celles et ceux qui ne se disent pas que nous pourrions peut être profiter de ce satané virus pour tout changer. Pas seulement pour nous mêmes hein… Changer ce ne doit pas être juste réservé à celles et ceux qui peuvent s’acheter une maison avec un jardin. Changer, réfléchir à ce qui est important, inventer ensemble une autre organisation sociale où la loi du plus fort ne serait pas la norme. Un monde pour les filles et fils de rien.

Vendredi 18 septembre

Entre deux exercices et 3 vidéos envoyées, un.e élève m’appelle. Ille n’a pas de possibilité de connexion internet. Ille a fini le travail que je lui ai donné et lu les livres que j’avais mis dans l’enveloppe. Ille s’ennuie, je ne sais pas lui dire quand ille pourra revenir à l’école, même si le ministre Véran a dit que les cas contact devraient maintenant rester à l’école.

11h30 Mes camarades de tests ont leurs résultats avant celles et ceux testé.es mardi. Pourtant au labo illes nous avaient dit 48h. Illes sont négatif.ves, super ! Mais merde pourquoi je n’ai pas mes résultats moi vu qu’on était ensemble ? Au fur et à mesure que les heures passent je m’inquiète de plus en plus ; je réfléchis à ces maux de tête que j’ai peut être mis trop facilement sur le compte du port du masque prolongé, à ces courbatures que j’ai attribuées à ma nouvelle pratique du vélo pour tous mes déplacements…

16h00 Je me décide à téléphoner, j’avais été oublié.e, je suis négatif.ve. Tou.tes les collègues testés mardi aussi sauf un.e qui n’a pas eu les résultats. On est content.es mais on ne peut s’empêcher de se demander quand sera la prochaine fois.

Le soir on va fêter ça en pique-niquant au parc de la Villette, tant qu’on a encore le droit de faire autre chose que bosser, dépenser de la thune dans les magasins et rester enfermé.es chez nous. Entre 2 verres on parle stratégies et positionnement individuel. Notre employeur n’a aucune intention de faire des efforts (des dépenses donc) pour protéger notre santé au travail, c’est pour ça que je pense qu’il faut être tatillon.ne, ne rien laisser (ou presque) passer, renseigner le RSST, faire des droits d’alerte et de retraits. C’est peut être aussi parce que je vis assez mal le fait de pouvoir rapporter le virus chez moi alors que mes proches ne sont pas en grande forme. Des collègues ont peur que mon intransigeance attire l’attention de la hiérarchie sur nous et que nous ayons moins d’espace et de liberté dans notre application de certains aspects du protocole. C’est sans doute une position très partagée mais que nous ne pouvons nous résoudre à adopter sauf à se résigner à un repli individualiste et à abandonner la lutte collective (collective au sens large, le collectif et le commun ne pouvant se limiter à une bande de potes) comme perspective et comme aventure.

Ce virus a un effet magnifique pour le pouvoir : il nous isole les un.es des autres. Pire il nous divise : celles et ceux qui sont terrorisés de l’attraper, souvent pour de bonnes raisons car fragiles ou vivant avec des personnes dites fragiles, et celles et ceux qui ont décidé de faire comme si il n’existait pas car il faut bien vivre. Mais il faut garder du lien entre nous au-delà de ces 2 positions extrêmes.

N’oublions pas que la Covid 19 est aussi une opportunité formidable pour les États et les patrons et la bourgeoisie en général de nous faire accepter tout et n’importe quoi, que ce soit au niveau des conditions de travail et des conditions de vie en général. Et c’est bien pour ça que nous devons être combattif.ives.

Samedi 19 septembre, épilogue

Le soir. Je reçois un mail de ma directrice indiquant que tous les cas contacts doivent revenir à l’école.

Après quelques investigations, il apparaît que notre capitaine, le DASEN (directeur académique des services de l’éducation nationale), reprend la barre avant l’amiral Blanquer, décidant tout seul dans son coin de devancer le futur protocole éducation nationale annoncé jeudi par Olivier Véran.

Quelle est la valeur juridique de cette lettre face au protocole national ? Mystère, mais telle la grenouille qui se voulait aussi grosse que le bœuf, les salons du ministère et du rectorat sont remplis de petits poissons qui ont des dents de requin (le ministre a intérêt à faire gaffe sur son paddle).

Allez, suite au prochain épisode, peut-être que, vu que les enfants ne sont soi-disant pas contaminant.es mais les adultes si, on va nous obliger à manger tou.te.s seul.es dans nos classes non ?

Un.e parmi d’autres


Article publié le 23 Sep 2020 sur Paris-luttes.info