Janvier 26, 2021
Par Le Numéro Zéro
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Au cours de l’inauguration de l’« Allée Matoub Lounès », en juin 2015, la municipalité stéphanoise représentée par le maire Gaël Perdriau a offert une tribune politique à Ferhat Mehenni, représentant du MAK [1], d’une myriade d’autres associations et autoproclamé président [2] du Gouvernement Provisoire Kabyle (coquille vide) qu’il a créé à Paris en 2010.

Si Matoub Lounès connaît une véritable notoriété parmi les amateurs de musique ou de la diaspora algérienne, et kabyle en particulier, il est important de souligner que la célébration de l’artiste et du militant berbère algérien (assassiné le 25 juin 1998) a fait l’objet d’une instrumentalisation particulièrement offensante à cause de l’invitation officiel faite à Ferhat Mehenni.

Ce dernier reste peu connu en dehors des milieux militants descendants de l’immigration postcoloniale en France. Néanmoins, il est largement identifié et condamné en raison de ses positions idéologiques et de ses alliances politiques. En France, il s’appuie principalement sur la mouvance de l’extrême droite française et sur des réseaux sionistes proches de l’extrême droite israélienne. La sélection d’une série de faits permet de lire les positions profondes de Ferhat Mehenni.

En décembre 2010, Arezki Bakir, président du dit « Haut Conseil » fondé par Mehenni, et conseiller officiel de ce dernier, a tenu une tribune aux « assises contre l’islamisation de la France » [3] au cours de laquelle il a instrumentalisé les kabyles, de la façon la plus abusive et grossière possible, sur les thèmes les plus fédérateurs de l’extrême droite française : islam, laïcité, terrorisme, communautarisme arabo-musulman.

Il ira jusqu’à dire [4] :

« les kabyles de France vous soutiennent dans votre combat et les kabyles de France sont disponibles pour vous aider dans ce combat (…) On leur tient (aux kabyles de France) un discours républicain et laïque qui permettra, je l’espère, de faire d’eux des vrais citoyens français qui apporterons quelque chose à ce pays ».

Stratégiquement, Mehenni savait parfaitement qu’il ne pouvait pas apparaître publiquement aux « assises contre l’islamisation de l’Europe ». Arezki Bakir a endossé cette responsabilité en toute connaissance de cause pour le représenter. L’objectif étant d’affirmer la vision commune qu’ils partagent avec les idéologues les plus actifs du champ large de l’extrême droite française.

On pourra lire le désaveu timide de Mehenni sur Siwel (organe de propagande), grossière supercherie surtout quand on sait qu’il a participé à des rencontres organisées par les membres les plus actifs des « assises contre l’islamisation de l’Europe » :

“Ces derniers ont en effet eu le « tort » de répondre à l’invitation et de participer, prendre la parole et faire entendre la voix des Kabyles aux “Assises sur l’islamisation de l’Europe”.

En novembre 2010, un mois avant, Ferhat Mehenni donne un entretien à Christine Tasin pour Riposte Laïque. Christine Tasin est aussi fondatrice de Résistance Républicaine et l’une des principales organisatrices des « assisses contre l’islamisation de l’Europe » tenues en décembre 2010. Un mois après les assises, Ferhat Mehenni et Christine Tasin participeront et poserons publiquement ensemble [5], à la remise du « prix de la liberté d’expression » décerné à Eric Zemmour, événement organisé par le média d’extrême droite « Enquête et débat ».

Aussi, Arezki Bakir gardera le poste de président du « Haut Conseil de la Diaspora Kabyle », créé par Ferhat Mehenni, et il restera son conseiller politique jusqu’en avril 2011. Arezki Bakir décidera de quitter le mouvement tout en restant, comme le précise le communiqué, « en réserve » de l’organisation.

Représentant autoproclamée, Ferhat Mehenni s’est progressivement réapproprier l’une des stratégies de l’administration coloniale qui consistait à diviser les composantes de la diversité culturelle d’un même territoire. Ce fut le cas de la façon la plus aboutie avec les indigènes juifs qui se sont vus octroyer un statut supérieur à celui des musulmans par l’application du décret Crémieux [6] en Algérie, alors colonisée.

Plus récemment, l’opposition entre les Hutus et les Tutsis au Rwanda, fondée sur l’idée d’une supériorité raciale d’un groupe sur l’autre à partir des schèmes de pensées de l’idéologie coloniale, ici belge, a directement contribué au récent génocide que l’on connaît.

Depuis 2010, le discours de Ferhat Mehenni a notablement évolué sur cette ligne car il affirme vouloir couper la région de la Kabylie de l’Algérie tout en construisant régulièrement les kabyles comme une catégorie homogène relevant d’une essence intrinsèquement supérieure.

Par ailleurs, Ferhat Mehenni collabore activement avec l’État colonial d’Israël dont il n’a de cesse de chanter les louanges et qu’il décrit dans divers médias comme : démocratique et ouvert à la discussion.

En 2012, il effectue une visite officielle [7] en Israël organisée par Jacques Kupfer, représentant du parti israélien Likoud à Paris.

Durant son séjour, il s’entretient avec plusieurs membres du gouvernement comme le député Danny Danon ou encore avec un « responsable de la division Nord-Africaine du ministère des Affaires Étrangères » [8].

Mehenni établit des alliances problématiques et en assure la promotion :

« Israël est tout à fait disposé à prendre langue avec tout les pays Arabes qui le reconnaissent, y compris les palestiniens » ou encore « tant que il n’y pas cette reconnaissance (…) ces garanties au droit à l’existence d’Israël, je pense qu’il n’y aura pas de changement d’attitude de la part de celui qui est menacé de mort » [9].

Ferhat Mehenni refait un siècle d’histoire en une phrase et occulte totalement la réalité du peuple Palestinien. Ici, l’un des axes de sa politique consiste à participer à la diffusion de la propagande sioniste en échange d’une reconnaissance et d’un soutien du gouvernement israélien actuellement au pouvoir.

Par ailleurs, la question des alliances politiques vaut tout autant, dans le cas présent, pour la municipalité stéphanoise qui a délibérément choisi de visibiliser Ferhat Mehenni à Saint-Étienne dans le cadre d’une prise de parole partagée autour de la figure de Matoub Lounès.

Lors de l’inauguration de l’Allée à Saint-Étienne, Ferhat Mehenni déclare :

« on honore Charlie, on honore la France ! En disant je suis Charlie, on défend les valeurs de laïcité, de libertés d’expressions ! Si nous sommes Charlie, nous sommes Lounès ! ».

Quel sens apporter à ces phrases ? Déjà, il faut rappeler qu’on se situe cinq mois après les attentats meurtriers contre Charlie Hebdo, l’hyper cacher et l’assassinat de deux policiers en janvier 2015. « Si nous sommes Charlie, nous sommes Lounès » questionne.

Le temps employé est le présent de l’indicatif. Et « nous sommes Lounès » apparaît dans un second temps, par juxtaposition, de façon à décrire une continuité alors que l’assassinat de Matoub Lounès a eu lieu en 1998 au cours la décennie noire en Algérie.

Il s’agit pour Mehenni de se réapproprier le slogan « je suis Charlie » très visible en France afin de produire une correspondance. La formule « Si nous sommes Charlie, nous sommes Lounès » introduite par la condition « si » peut être traduite alors par « nous sommes mathématiquement des alliés », et ce, sans jamais définir le sens apporté à ces contenus.

En re-contextualisant le discours de Mehenni à Saint-Étienne dans le cadre de son parcours caractérisé par :

- l’alliance avec les mouvances les plus fascisantes et réactionnaires du champ politique français et avec le parti actuellement au pouvoir en Israël,

- ses constantes idéologiques fondées sur l’essentialisme et l’instrumentalisation. 

On y voit un appel insidieux : celui d’un interventionnisme de nature impérialiste.

En conclusion, on saisira au vol les propos de Malika Lounès en 2018, présidente de la Fondation Matoub Lounès :

« une chose est sûr, nous interdisons toute récupération politique ou autre » et,

« j’invite Ferhat (Mehenni) à ne pas devenir Madame Soleil et faire parler les morts » [10].

Ferhat Mehenni cherche constamment une légitimation politique et des partenaires à partir des idéologues identitaires et des instances étatiques étrangères, particulièrement en France.

En offrant une tribune politique à Ferhat Mehenni, la municipalité de Saint-Étienne montre qu’elle s’engage sur des terrains qui dépassent les intérêts des stéphanois et, dont les enjeux sont éminemment sérieux. En somme, il s’agit de dénoncer toute menace impérialiste, quelle qu’elle soit, contre les intérêts des algériens et la souveraineté de l’Algérie.




Source: Lenumerozero.info