Mai 15, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Dans le dernier numéro du ML paraissait l’article « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres » où j’évoquais une défiance envers le « système », un besoin d’autonomie, l’esquisse d’un exode urbain… qui concernent un nombre certes encore faible mais grandissant d’individus, et notamment à travers le livre de Marine Miller La révolte. Enquête sur les jeunes élites face au défi écologique (Seuil). Dans ce livre, l’auteur présente de nombreux témoignages d’étudiants de grandes écoles, portant un regard critique non seulement sur le contenu de la formation qu’ils reçoivent, mais sur la finalité des tâches auxquelles on les prépare.

Ce texte n’a pas dû plaire à certains : « Quoi, des enfants de bourgeois prôneraient la révolution ! ».
Et pourtant, le 30 avril dernier, lors de la cérémonie de remise des diplômes, huit étudiants d’AgroParisTech montaient sur scène pour appeler leurs camarades de promotion à déserter les postes offerts par une industrie agroalimentaire accusée de « mener une guerre au vivant » et de multiplier les « jobs destructeurs » : « N’attendons pas le 12e rapport du GIEC qui démontrera que les États et les multinationales n’ont jamais fait qu’aggraver les problèmes et qui placera ses derniers espoirs dans les révoltes populaires. Vous pouvez bifurquer maintenant ! » Et quelques jours plus tard, ce sera le tour des élèves des Ecoles normales supérieures !

AgroParisTech. capture d’écran (YouTube)

Voici quelques-unes de leurs nombreuses désillusions : « Nous ne voyons pas les sciences et les techniques comme neutres et apolitiques. Nous pensons que l’innovation technologique et les start-ups ne sauveront rien d’autre que le capitalisme. » « Nous ne croyons ni au développement durable, ni à la croissance verte, ni à la transition écologique, une expression qui sous-entend que la société pourra devenir soutenable sans qu’on se débarrasse de l’ordre social dominant. »

Des désillusions qui interpellent ceux qui préfèrent regarder ailleurs ou qui se sentent impuissants dans cet univers carcéral : « À vous qui, assis.es derrière un bureau, regardez par la fenêtre en rêvant d’espace et de liberté, vous qui prenez le TGV tous les week-ends, en quête d’un bien-être jamais trouvé, à vous qui sentez un malaise monter sans pouvoir le nommer, qui trouvez souvent que ce monde est fou, qui avez envie de faire quelque chose mais ne savez pas trop quoi, ou qui espériez changer les choses de l’intérieur et n’y croyez déjà plus. »

Des choix clairement assumés
« Nous avons douté, et nous doutons parfois encore. Mais nous refusons de servir ce système et nous avons décidé de chercher d’autres voies, de construire nos propres chemins. » « Ici et là, nous avons rencontré des personnes qui expérimentent d’autres modes de vie, qui se réapproprient des savoirs et savoir-faire pour ne plus dépendre du monopole d’industries polluantes, des personnes qui comprennent leur territoire pour vivre de lui sans l’épuiser, qui luttent activement contre des projets nuisibles, qui pratiquent au quotidien une écologie populaire, décoloniale et féministe, qui retrouvent le temps de vivre bien et de prendre soin les uns et les unes des autres. »

Des rencontres qui les ont inspiré.es pour imaginer leurs propres voies : intégrer une agriculture collective et vivrière, lutter contre la bétonisation des terres ou le nucléaire, travailler de ses mains… Des façons de vivre qui rendront « plus forts et plus heureux ».

La jeunesse, feu de paille ou début d’incendie ?
En Chine, symbole d’une contestation silencieuse des jeunes générations envers un pouvoir et une société dont elles ne partagent plus les valeurs, le mouvement Tang Ping connaît un essor encourageant. Signifiant littéralement « s’allonger à plat », cette posture exprime le rejet du monde consumériste et la culture de l’effort. Submergés par les sentiments d’épuisement, d’ennui et de désespoir, beaucoup souhaitent s’extraire du monde du travail, jugé trop compétitif. Dans plusieurs autres pays où ils subissent la corruption et la répression de la part de régimes autocratiques (Hong Kong, Thaïlande, Birmanie…), de plus en plus de jeunes défient ouvertement le pouvoir et aspirent à la liberté.

C’est sans doute pourquoi beaucoup chercheront à minimiser ce qui s’est passé à AgroParisTech, pour désamorcer la bombe. Mais le discours radical des étudiants a retenti comme un coup de tonnerre dans l’azur (apparemment) serein du consensus capitaliste. Il ne s’agit pas d’une « lubie de gosses de riches » comme l’affirment certains à propos de la décroissance, mais de l’expression du malaise profond d’une jeunesse qui n’a connu que des crises : économique, sociale, écologique… et qui s’estime trahie ; environ un quart des étudiants déclare des situations de stress, d’anxiété, de dépression, souvent sévères, et même des idées suicidaires. Une « jeunesse sacrifiée », consciente d’être la première à subir les effets désastreux du massacre écologique, et la dernière à pouvoir éviter le pire. Une « génération climat » qui, lorsqu’elle interpelle les adultes, ne reçoit que des attaques abjectes de la part de ceux qui traînent de COP en COP leur médiocrité, leur lâcheté, leur cynisme, que des réactions épidermiques d’individus vexés d’être jugés par ceux qu’ils sont censés protéger, de ceux qui craignent de perdre leur petit confort, physique ou intellectuel. Dérisoire et pathétique.

L’événement AgroParisTech constitue l’un des signaux d’une implosion prochaine. En défiant de plus en plus clairement les institutions et en s’investissant dans des actions concrètes (Youth for climate, Extinction Rebellion, Les Soulèvements de la Terre…), une partie de la jeunesse a impulsé une dynamique destinée à durer. Il appartient à chacun, et particulièrement aux anarchistes, de l’accompagner dans sa quête de sens, dans sa démarche de compréhension du monde, et surtout dans sa volonté d’en construire un plus désirable. En soufflant sur les braises !

Jean-Pierre Tertrais Mai 2022




Source: Monde-libertaire.fr